TROIS CONCEPTIONS DE LÉGLOGUE
1° L'églogue galante (Fontenelle. Lamotte). La poésie pastorale ne doit pas u parler de brebis et de chèvres », mais « d amour tendre, délicat, ûdèle » (p. 333)
2° L églogue simple (Saint-Lambert. Gresset, lEncyclopédie) Léglogue doit peindre une nature et des bergers vrais au fond, mais légèrement embellis (p 337).
3° Léglogue rustique et philosophique (Gessner,
Berquin, Léonard, etc.). Il faut peindre des bergers
vrais, et faire entrer dans le champ de la poésie
pastorale tous les sentiments du cœur humain
TEXTES CITÉS
FoNTENELLE : DlscouTs SUT la jiatuie de léglogue. [Poésies
— pastorales, 1688.)
Lamotte : Discours ^ur l'Eglogue [OEuvres, 1754, t. III ) Encyclopédie : art. Eglogue, t. Y, 1755; art. Pastorale, t. XII,
Saint-Lambert : Les Saisons, Discours préliminaire, 1769. Gressf.t : Euterpe ou la poésie champêtre. fPoésies, 1734.) J.-J Rousseau : Lettre à Huber, 24 déc. l'61. TuRGOT : Idylles et poènn's champêtres de Gessner, traduits
par M. Huher (et Turgot, auteur de l'avcrlisse-
ment) 1779, avertissement.
Berquin : Idylles, 1775, préface, Léonard : OEuvres, 4'' édition, 1 787, préface. Makmontel : Eléments de littérature, art, Eglogue. OEuvres, 1787, t. VIL)
1° L'égflog-iie g-alantc (Fontenelle, Lamotte). La poésie pastorale ne doit pas « parler de brebis et de chèvres », mais « d'amour tendre, délicat, fldèle. »
La poésie pastorale n'a pas de grands charmes, si elle est aussi grossière que le naturel, et si elle ne roule précisément que sur les choses de la campagne Entendre parler de brebis et de chèvres, des soins qu'il faut prendre de ces animaux, cela n'a rien ]jar soi-même qui puisse plaire; ce qui plaît, c'est l'idée de tranquillité attachée à la vie de ceux qui prennent soin des brebis et des chèvres...
Car les hommes veulent être heureux, et ils voudraient l'être à peu de frais. Le plaisir et le plaisir tranquille est l'objet commun de toutes leurs passions, et ils sont tous dominés par une certaine paresse...
Ce n'est pas que les hommes pussent s'accommoder d'une paresse et d'une oisiveté entières, il leur fsut quelque mouvement, quelque agitation, mais mn mouvement... qui s'ajuste, s'il se peut, avec la sorte de paresse qui les possède, et c'est ce qui se trouve le plus heureusement du monde dans l'amour, pourvu qu'il soit pris d'une certaine façon. Il ne doit pas être ombrageux, jaloux, furieux, désespéré, mais tendre, simple, délicat, fidèle, et pour se conserver dans cet état, accompagné d'espérance...
Voilà proprement ce que l'on imagine dans la vie pastorale. Elle n'admet point l'ambition, ni tout ce qui agite le cœur trop violemment...
Si l'on pouvait placer ailleurs qu'à la campagne la scène d'une vie tranquille, et occupée seulement par l'amour, de sorte qu'il n'y entrât ni chèvres, ni brebis, je ne crois pas que cela en fût plus mal, les chèvres et les brebis ne servent de rien ; mais comme il faut choisir entre la campagne et les villes, il est plus vraisemblable que cette scène soit à la campagne...
L'illusion et en même temps l'agi'tément des bergerieâ consiste donc à n'offrir aux yeux que la tranquillité de la vie pastorale, dont on dissimule la bassesse; on en laisse voir la simplicité, mais on en cache la noisère, et je ne comprends pas pourquoi Théocrite s'est plu à nous en montrer si souvent et la misère < t la bassesse
Si les partisans outrés de l'antiquité disent que Théocrite a voulu peindre la nature telle qu'elle est, j'espère que sur ce principe on nous montrera des idylles de porteurs d'eau qui parleront entre eux de ce qui leur est particulier; elles vaudront tout autant que des idylles de bergers qui ne parleraient uniquement que de leurs chèvres ou de leurs vaches.
Il ne s'agit pas simplement de peindre, il faut peindre des objets qui fassent plaisir à voir...
Entre la grossièreté ordinaire des bergers de Théocrite, et le trop d'esprit de la plupart des bergers modernes, il y a un milieu à tenir... Il faut que les bergers aient de l'esprit, et de l'esprit fin et galant, ils ne plairaient pas sans cela ; il faut qu'ils n'en aient que jusqu'à un certain point, autrement ce ne seraient plus des bergers...
Il en va, ce me semble, des églogues, comme des habits que l'on prend dans des ballets pour représenter des paysans. Ils sont d'étoBes beaucoup plus belles que c^ux des paysans véritables, ils sont même ornés de rubans et de points, et on les taille seulement en habits de paysans. FoNTENELLE, Discours sur la nature de C Eglogne.
L'églogue, qui a choisi les bergers pour ses personnages, aurait eu grand tort de les prendre dans cet état d'avilissement où ils sont toml)és. Leurs discours et leurs sentiments manqueraient également de cette grâce et de cette délicatesse sans lesquelles aucune poésie ne saurait plaire. De grands poètes, d'ailleurs fort respectables, n'ont pas dédaigné des acteurs si grossiers; mais la méprise, ce me semble, ne doit pas être tournée en
règle. L'églogue doit prendre les bergers dans cet état fortuné où leurs travaux s'accordaient encore avec le loisir, et où leur esprit, en repos du côté des besoins, touruûil son activité naturelle du côté des passions agr^iables ; elle doit les prendre dans cet état où nous les imaginons heureux, et moins bergers, pour ainsi dire, que souverains de leurs héritages et de leurs troupeaux.
Les peisonnages de l'églogue ne sont donc plus qu'une idée, mais une idée prise dans la nature,..
Un ouvrage de poésie, et surtout une églogue, ne doit pas être une étude, mais un amusement... Outre que !e sérieux et la solidité du raisonnement ne conviendraient pas à des bergers, ils n'exciteraient pas ces douces émotions qui sont seules capables d'attacher. Il faut donc exciter les sentiments par les sentiments, réveiller toujours l'imagination par des faits et des objets agréables, offrir, en un mot, la matière des réflexions et non pas les réflexions mêmes...
... L'églogue a presque un aussi grand champ pour les sentiments que tout autre poème, puisque toutes les passions humaines y peuvent entrer, pourvu qu'elles ne roulent que sur des objets qui puissent intéresser ies bergers...
L'amour est ordinairement la passion dominante de l'éo-loeue...
Le poète pastoral n'a... point de plus sûr moyen de plaire que de peindre l'amour, ses désirs, scb emporiements et même ses désespoirs. Car je ne crois pas ses excès opposés à l'églogue; et quoi que ce soit le sentiments de M. de Fontenelle, cj^ue je regarderai toujours comme mon maître, je fais gloire encore d'être son disciple dans la grande leçon d'examiner et de ne souscrire qu'à ce qu'on voit...
Ainsi je pense qu'un poète pastoral peut représenter l'aujour dans toutes ses laces et en exprimer tous les efiets ; pourvu cependant qu'il en éloigne les crimes, et qu'il conserve à ses bergers cette innocence qui est
comme l'apanage de leur condition et qui les rend plus intéressants. ]\Iais enfin, dans quelque situation qu'on mette ses personnages, il ya toujours certaines règles à se prescrire sur les sentiments qu'on leur donne. Il faut que les sentiments soient naturels, qu'ils soient délicats et qu'ils soient vifs.
On sent d'abord la nécessité du naturel ; car le moyen d'être touché d'un sentiment qu'on jugerait bizarre ou forcé?...
Quoique rien ne plaise que ce qui est naturel, il ne s'ensuit pas que tout ce qui est naturel doive plaire. Il faut choisir et trier pour trouver 1 agréable et c'est une mauvaise manière de soutenir le choix d'un sentiment, de soutenir seulement qu'il est dans la nature. Quelquefois, sur ce principe, on honore le grossier et le bas du beau nom de naïveté. Qu'importe la naïveté sans l'agrément? Je n'épouserai pas le mauvais goiit d'un auteur qui n'amasse, pour ainsi diie, que des charJons dans le même champ où il aurait pu cueillir des fleurs.
Ainsi. . . je dis qu'il faut tirer de son sujet ce qu'il y a de plus agréable, et choisir entre les sentiments qu'on veut donner à ses personnages les plus délicats et les plus capables de plaire...
Les sentiments délicats sont toujours agréables en ce qu'ils excitent une sorte de surprise, et qu'ils ont ainsi l'effet de la nouveauté : car le lecteur, qui n'est pas dans la situation du personnage et qui seulement y prend intérêt, ne saurait prévoir les distinctions fines que la passion sait apercevoir dans son objet, et il est étonné d'un sentiment qu'il ne devinait pas, tout naturel qu'il lui paraît, quand il se présente...
... Qu'on y prenne garde, rien n'est souvent si ingénieux que le sentiment, non pas qu'il soit jamais recherché, mais parce qu'il supprime tout raisonnement, et qu'il allie quelquefois des choses qui paraissent contraires, faute d'en établir les liaisons par des propositions déployées...
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On rae prévient sans doute, et l'on voit déjà (jue réglogue, par le choix des personnages, doit bien moins recherclier l'éclat des pensées que les grâces naïves du sentiment... N'outrons rien cependant, et ne prétendons pas interdire absolunoent aux bergers ni les pensées ni les réflexions... laissons les jouir de tous les droits de l'intelligence.
Lamotte, Discours sur V Eglogue.
2° L'ég-log-ue simple (Saint-Lambert, Gresset, l'Encyclopédie). L'ég-log-ue doit peindre une nature et des berg-ers vrais au fond, mais lég-èrement embellis.
Plusieurs hommes de lettres et de goût ont pensé que les détails de la nature et de la vie champêtre ne pouvaient être rendus en vers français ; mais j'avais fait peu de réflexions quand je commençai mon poème ; j'étais jeune, et ce que ces hommes éclairésjugeaient impossible ne me parut pas même difficile...
En Angleterre, Thompson et Philips ont relevé la poésie champêtre; en Allemagne MM. Haller et Gesner lui donnent un éclat qu'elle n'avait pas eu depuis Virgile.
Elle n'a plus la rusticité qu'elle avait autrefois; elle n'a pas l'afl^ectation, le précieux, l'esprit faux qu'elle a eu dans les deux siècles précédents. Elle peint la nature et des mœurs vraies, mais embellies ; les poètes que je viens de nommer ne fardent pas leurs personnages, mais ils les choisissent, ils ne les déguisent point, mais ils les présentent du côté qui doit plaire. Ils ont fait pour leurs laboureurs et leurs bergers, ce que Racine et M. de Voltaire ont fait pour leurs héros; nous trouvons dans les uns et dans les autres notre espèce ennoblie et jamais exagérée; ce sont des hommes qu'on n'a point vus, mais qu'on peut se flatter de rencontrer ; ils sont tels qu'on les demande, tels qu'ils devraient être et qu'on les espère. Saint -Lambert, les Saisons, discours préliminaire.
338 IDEES ET DOCTfilNES LITTERAIRES
On peut définir la poésie pastorale, une imitation de la vie cliaiupêtre représentée avec tous ses charmes possibles.
Si cette définition est juste, elle termine tout d'un coup la querelle qui s'est élevée entre les partisans de l'ancienne pastorale, et ceux de la moderne. Il ne suffire point d'attacher quelques guirlandes de fleurs à un sujet, qui par lui-même n'aura rien de champêtre. Il sera nécessaire de montrer la vie champêtre elle-même, ornée seulement des giâces qu'elle peut recevoir...
Selon la définition que nous avons donnée, l'objet ou la matière de l'églogue est le repos de la vie champêtre, ce qui l'accompagne, ce qui le suit. Ce repos renferme une juste abondance, une liberté parfaite, une douce gaieté. Il admet des passions modérées, qui peuvent produire des plaintes, des chansons, des combats poétiques, des récits intéressants...
Tout ce qui se passe à la campagne n'est donc point digne d'entrer dans la poésie pastorale. On ne doit en prendre que ce qui est de nature à plaire ou à intéresser; par conséquent, il faut en exclure les grossièretés, les choses dures, les menus détails, qui ne font que des images oisives et muettes; en un mot, tout ce qui n'a rien de piquant ni de doux. A plus forte raison, les événements atroces et tragiques ne pourraient y entrer : un berger qui s'étrangle à la porte de sa bergère n'est po nt un spectacle pastoral; parce que dans la vie des bergers, on ne doit point connaître des passions qui mènent à de tels emportements...
On peut juger du caractère des bergers par les lieux où on les place : les prés y sont toujours verts; l'ombre y est toujours fraîche, l'air toujours pur; de même les acteurs et les actions dans la bergerie doivent avoir la plus riante douceur; cependant, comme le ciel se couvre quelquefois de nuages, ne fût-ce que pour varier la scène et renouveler par quelques rosées le vernis des prairies et des bois, on peut aussi mêler dans leurs ca-
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ractères quelques passions tristes, ne fût-ce que pour relever le goût du bonheur, et assaisonner Ticlée du repos.
Les bergers doivent être délicats et naïfs; c'est-à-dire que dans toutes leurs démarches et leurs discours, il ne doit y avoir rien de désagréable, de recherché, de trop subtil, et qu'en même temps ils doivent montrer du discernement, de l'adresse, de l'esprii même, pourvu qu'il soit naturel.
Encyclopédie, art. Pastorale (Jaucourt), t. XII.
Bientôt Flore vit disparaître Cette heureuse naïveté Qui de mon empire champêtre Faisait la première beauté
Et ce qu'on appela TEglogue Ne fut plus qu'un froid dialogue D'acteurs dérobés aux romans.
Affranchis l'Eglogue captive, Tire-la des chaînes de l'art, Qu'elle soit tendre mais naïve, Belle sans soin, vive sans fard ; Que dans des routes naturelles, Elle cueille des fleurs nouvelles, Sans les chercher trop à l'écart.
En industrieuse bergère Qu'elle dépeigne les forêts, Mais sur une toile légère.
Sans des coloris indiscrets, Et que jamais le trop d'étude N'y contraigne aucune attitude.
Ni ne charge trop les portraits.
La Nature sur chaque image Doit guider les traits du pinceau;
Tout y doit peindre un paysage, Des jeux, des fêtes sous l'ormeau.
L'œil est choqué s'il voit reluire Les palais, l'or et le porphyre Où l'on ne doit voir qu'un hameau.
Il veut des grottes, des fontaines, Des pampres, des sillons dorés.
Des prés fleuris, de vertes plaines, Des bois, des lointains azurés ; Sur ce mélange de spectacles, Les regards volent sans obstacles Agréablement égarés.
Sur cette scène toute inculte, Mais par là plus charmante aux yeux, On aime à voir, loin du tumulte, Un peuple de bergers heureux :
Le cœur, sur l'aile de l'Idylle, Porté loin du bruit de la ville, Veut être berger avec eux.
Là ses passions en silence Laissent parler la vérité ; A la suite de l'innocence, Là voltige la liberté ; Là, rapproché de la Nature, Il voit briller la vertu pure Sous l'habit de la volupté.
Gresset, Poésies, Euterpe ou la poésie champêtre,
L'églogue est une espèce de poème dramatique où le poète introduit des acteurs sur une scène et les fait parler. Le lieu de la scène doit être un paysage rustique, qui comprend les bois, les prairies, le bord des rivières, des fontaines, etc., et comme pour former un paysage qui plaise aux yeux, le peintre prend un soin particulier
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de choisir ce que la nature produit de plus convenable au caractère du tableau qu'il veut peindre, de même le poète bucolique doit choisir le lieu de la scène conformément à son sujet.
Quoique la poésie bucolique ait pour but d'imiter ce qui se passe et ce qui se dit entre les bergers, elle ne doit pas s'en tenir à la simple représentation du vrai réel, qui rarement serait agréa le ; elle doit s'élever jusqu'au vrai idéal, qui tend à embellir le vrai tel qu'il est dans la nature, et qui produit, soit en poésie, soit en peinture, le dernier point de perfection...
Après avoir préparé les scènes, nous y pouvons maintenant introduire les acteurs.
Ce sont nécessairement des bergers; mais c'est ici que le poète... doit se ressouvenir que le but de son art est de ne pas se tromper sur le choix de ses acteurs et des choses qu'ils doivent exprimer. Il ne faut pas qu'il aille offrir à l'imagination la misère et l;i pauvreté de ces pasteurs... Il ne faut pas non plus qu'il en fasse des personnages plus subtils en tendresse que ceux de Gallus et de Virgile; des chantres pleins de métaphysique amoureuse...
Ainsi, suivant la remarque de l'abbé Du Bos, l'on ne saurait approuver ces porte-houlettes doucereux qui disent tant de choses merveilleuses en tendresse, et sublimes en fadeur dans quelques-unes de nos églogues. Ces prétendus bergers ne sont point copiés, ni même imités d'après nature ; mais ils sont des êtres chimériques inventés à plaisir... Ils ne ressemblent en rien aux habitants de nos campagnes et à nos bergers d'aujourd'hui, malheureux paysans occupés uniquement à se procurer par les travaux pénibles d une vie laborieuse, de quoi subvenir auxbesoins les plus pressants d'une famille toujours indigente...
Ce n'est point avec de pareils fantômes que Virgile et les autres poètes de l'antiquité ont peuplé leurs ai^uables paysages; ils n'ont fait qu'introduire dans leurs églogues
342 IDÉES ET DOCTIUNES LITTÉUAIRES
les bergers et les paysans de leurs pays et de leur temps un peu ennoblis...
Il faut donc cboisir, élever, ennoblir l'état d'un berger, parce que si anciennement les enfants des rois étaient bergers, les bergers d'aujourd'hui ne sont plus que de vils mercenaires; mais le poète ne doit peindre en eux que des hommes, qui séparés des autres, vivent sans trouble et sans ambition...
Mais, de quoi peuvent s'entretenir des bergers? Sans doute c'est principalement des choses rustiques et de celles qui sont entièrement à leur portée... Mais quoique l'amour fasse nécessairement la matière de leurs chansons, il ne doit pas avoir trop de violence; il ne faut pas d'une églogue faire une tragédie...
La connaissance des bergers et leur savoir s'étend à leurs troupeaux, aux lieux champêtres, aux montagnes, aux ruisseaux, en un mot à tout ce qui peut entrer dans la composition d'un paysage rustique... et de ces seules connaissances ils tirent leurs discours et toutes leurs comparaisons...
Pour ceux qui croient avoir fait une jolie églogue, lorsque dans une pièce de vers à laquelle ils donnent ce titre, ils ont ingénieusement démêlé les mystères du cœur, et manié avec finesse les sentiments et les maximes de la galanterie la plus délicate, ils ont beau nommer bergers les personnages qu'ils introduisent sur la scène; ils n'ont point fait une églogue.
Encyclopédie, art. Églogue (Jaucourt), t. V.
3° L'ég:!©^:!!© rustique et philosophique (Gessner, Berquin, Léonard, etc.). 11 faut peindre des bergfcrs vrais, et faire entrer dans le champ de la poésie pastorale tous les sentiments du cœur humain.
J'étais, monsieur, dans un accès du plus cruel des maux du corps quand je reçus votre lettre et vos idylles.
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Après avoir lu la lettre, j'ouvris inichinalement le livre, comptant le refermer aussitôt; inais je ne le refermai qu'après avoir tout lu, et je le mis à côté de moi pour le relire encore... Je sens que votre ami Gessner est un ûoiome selon mon cœur, d'où vous pouvez juger de son traducteur et de son ami, par lequel seul il m'est connu. Je vous sais en particulier un gré infini d'avoir osé dépouiller notre langue de ce sot et précieux jargon qui ôte toute vérité aux images et toute vie aux sentiments. Ceux qui veulent embellir et parer la nature sont des gens sans âme et sans goût, qui n'ont jamais connu ses beautés. J.-J. Rousseau, Lettre à Huber, 24 décembre 1761.
M. Gessner a traité le genre de l'idylle d'une manière neuve, en évitant également et la rusticité dans laquelle sont tombés quelques anciens... et la fade galanterie que les modernes y ont si souvent substituée. Il se vante dans sa préface d'avoir pris Théocrite pour modèle. Si j'ose dire ce que j'en pense, il a fait beaucoup mieux, il a observé la nature et il l'a peinte... M. Gessner en louant les anciens s'est bien gardé de les imiter... S'il a peint comme eux la nature, il a certainement choisi avec plus de goût les objets de son imitation...
M. Gessner est peut-être le premier qui ait donné au genre pastoral toute l'étendue dont il est susceptible, et qui ait peint ses bergers comme des hommes sujets à tous les besoins et à toutes les affections de l'humanité. Pères, enfants, époux, amis, tous ces liens dont la nature a fait les premiers fondements de la société, ne leur sont point étrangers. Ils sont pauvres, ils deviennent vieux, leur pauvreté et leur vieillesse ne les rendent que plus intéressants. La générosité, la bienfaisance, l'amour paternel, la tendresse filiale. .. sont des sentiments qui ne leur sont pas moins familiers que l'amour. Leurs entretiens présentent partout le tableau de la vertu parée des grâces de la naïveté...
A l'égard de la partie purement poétique de ses
idylles, il me semble que peu d'écrivains ont porté le mérite pittoresque aussi loin que M. Gessner ; le choix des objets et des circonstances, la vérité des descriptions jusque dans les détails les plus finement aperçus, et le doux éclat de son coloris donnent à ses paysages toute la fraîcheur de la nature...
On reprochera peut-être à mon auteur... d'avoir fait quelquefois passer ses personnages de la naïveté pastorale à un enthousiasme philosophique et religieux d'un ton trop élevé pour des bergers. Il a eu soin de prévenir cette critique dans sa préface, en nous avertissant qu'il a mis la scène de ses Idylles en Arcadie et daiis ce premier âge du monde où la vie pastorale... était compatible avec une sorte de loisir qui permettait de cultiver jusqu'à un certain point son es[)rit et sa raison. Je ne sais si cette apologie est tout à fait satisfaisante...
L'auteur s'est cru autorisé par l'époque et le lieu qu'il a choisis pour y établir la scène de ses pastorales, à suivre le système de la mythologie grecque, à introduire des faunes et des nymphes, et à employer l'intervention des Dieux. Il n'en a fait à la vérité qu'un usage assez modéré, mais je désirerais qu'il s'en fût encore moins servi...
TuRGOT, Avertissement du traducteur (en tète des Idylles et poèmes champêtres de Gessner, traduits par M. Huber).
Le fond peu intéressant de la plupart des anciennes poésies bucoliques, le ton précieux et les fadeurs, mêlés, dans nos églogues modernes, à un petit nombre de traits fins et délicats, avaient prévenu depuis longtemps notre goût dédaigneux contre les muses pastorales... lorsque la traduction des poèmes de M. Gessner vint ramener heureusement nos regards sur la scène champêtre... A la naïveté piquante de Longus et à la délicieuse aménité du Tasse, M. Gessner avait su allier plus de variété, de chaleur et de philosophie. L'amour, la jalousie, l'orgueiil
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de la prééminence dans la flûle ou le chant, ne furent plus les seules passions qui nous intéressèrent dans les personnages de l'idylle. La tendresse paternelle et la piété filiale, l'amour de la vertu et l'horreur du vice, le respect pour les Dieux et la bienfaisance envers les hommes, ces sentiments si précieux à l'humanité et à la poésie, se trouvèrent développés, dans ses idyllas, d'une manier ■ toujours vraie et profonde, et toujours liés à une action vive et intéressante.
Berquin, Idylles, préface.
Un écrivain dont j'ai beaucoup emprunté, M. Gessner, est celui de tous les modernes qui semble avoir le plus approché du génie de Théocriie. Ses paysages sont frais comme la nature : on voit tout ce qu'il peint; et il laut convenir qu'il a sur le poète grec l'avantage d'ofirir plus souvent un but moral et un intérêt dramatique dans les scènes de ses bergers.
Léoxard, Œuvres, 4* éd., préface.
Mais l'Eglogue, en changeant d'objet, ne pourrait-elle pas changer aussi de genre ? On ne l'a considérée jusqu'ici que comme uîi tableau d'une condition digne d'envie; ne pourrait-elle pas être aussi la peinture d'un état digne de pitié ? en serait-elle moins utile ou moins intéressante? Elle peindrait d'après nature des mœurs agrestes f't de tristes objets : mais ces images, vivement exprimées, n'auraient-elles pas leur beauté, leur pathétique, et surtout leur bonté morale ? Ceux qui penchent pour ce genre naturel et vrai, se fondent sur ce principe que tout ce qui est beau en peinture, doit l'être en poésie, et que les paysans de Berghem valent bien les bergers de Pater et les galants de Watteau. Ils en concluent que Colin et Colette, Mathurin et Claudine sont des personnages aussi dignes de l'Eglogue dans la rusticité de leurs mœurs et la misère de leur état, que Daphnis et Timarète, Aminthe et Lycidas, dans leur noble simplicité et
346 IDÉES ET DOCTRINES LITTÉUAIUliS DU XVIII^ SIECLE
dans leur aisance tranquille. Le premier genre sera triste : mais la tristesse et l'agrément ne sont point incompatibles ; et la rusticité même a sa noblesse et sa dignité naturelle. Ce genre, dit-on, manquerait de délicatesse et d'élégance. Pourquoi? Les paysans de La Fontaine ne parlent-ils pas le langage de la nature, et ce langage n'a-t-il point une élégante simplicité? Il n'y a qu'une sorte d'objets qui soient absolument bannis de la poésie, comme de la peinture : ce sont les oi)jets dégoûtants; et les détails de la vie rustique ne le seraient jamais, si on savait les choisir.
Marmontel, Eléments de littérature, art. Eglogue.