‹ Idées et doctrines littéraires du 18e siècle (extraits des préfaces, traités et autres écrits théoriques)Chapitre 83 sur 106 · Le théùtre · texte numérisé non relu

Le théùtre

DU XVIII« SiÈCr.E 353

que nous, encouragent tous les genres de poésie; aussi ont-ils des poèmes agréables sur toutes sortes de sujets, et une littérature infiniment plus variée que la nôtre, mais parmi nous, il est si difficile de faire lire des vers qui n'aient pas été récités sur le théâtre, que tous les jeunes talents se jettent dans cette carrière. D'ailleurs, on sait que le style de la tragédie n'est guère que celui de la conversation noble; le style de la comédie, celui de la conversation familière. Notre langue, resserrée jusqu'ici dans ces deux genres, est restée timide et indigente, et n'acquerra jamais ni richesse ni force, si, toujours emprisonnée sur la scène, elle n'ose se promener librement sur tous les sujets susceptibles de la grande et belle poésie. On ne peut donc savoir trop de gré à ceux qui, au lieu de grossir cette foule de drames platement imités, ou monstrueusement originaux, nous ont donné des poèmes sur les travaux des arts ou sur les beautés de la nature : c'est pour notre langue un monde nouveau, dont elle peut rapporter des richesses sans nombre.

Delille, Géorgiques, dise, prélim.

On a demandé, il y a longtemps, si les Français pouvaient avoir des Géorgiques, et si leur langue était capable de se plier aux détails de l'économie rustique. J'ai peine à le croire... nous n'avons jamais été peuple purement agricole ; notre idiome usuel n'a point été champêtre. Cependant on ne donne aux champs, aux arbres, aux légumes, à la vigne, aucune façon ; aux bestiaux, aucun soin, et il n'y a rien dans la culture des arbres et des plantes qui n'ait son nom propre parmi nous : mais cette langue technique ne se parle point hors des villages; les mots n'en ont point été prononcés dans les villes. Un ])oème donc, oùtoutes ces expressions rustiques seraient employées, aurait souvent le défaut ou de n'être point entendu ou de manquer d'harmonie, d'élégance et de dignité, ces expressions n'ayant point été maniées parle goût, travaillées, adoucies par le commerce

ook IDEES ET DOCIRINES LITlKHAinES DU XVm* SIECI-E

journaiier... dépoiiUlées des idées accessoires, ignoljles, de la misère, de l'avilissement et de la grossièreté des habitants de la campagne...

Ce n'est pas qu'on ne vienne à bout de tout avec du génie, et qu'il n'y ait aucune action de la vie si basse qu'on ne puisse sauver par l'expression, aucune expression si déshonorée, si inusitée, si barbare, qu'on ne relevât par la place, par l'emploi, le tour, la poésie, le mélange... mais composer un poème de longue haleine, et avoir à lutter à chaque pas contre la langue, c'est peutêtre un ouvrage au-dessus de l'esprit humain.

Diderot, Observations sur les « Saisons » de Saint-Lambert.

Ne rougissez donc point, quoique l'orgueil en gronde, D'ouvrir vos parcs au bœuf, à la vache léconde, Qui ne dégradent plus ni vos parcs, ni mes vers.

Delille, Les Jardins, ch. m.

N'allez pas déguiser vos pressoirs et vos granges.

Je veux voir l'appareil des moissons, des vendanges;

Que le crible, le van, oîi le froment doré

Bondit avec la paille et retombe épuré,

La herse, les traîneaux, tout l'allirail champêtre,

Sans honte âmes regards osent ici paraître.

Ibid., ch. IV.

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