‹ Idées et doctrines littéraires du 18e siècle (extraits des préfaces, traités et autres écrits théoriques)Chapitre 92 sur 106 · II. — La matière de l'histoire · texte numérisé non relu

II. — La matière de l'histoire

a) Ce ne sont pas les généalogies, ni /es batailles,..

Peut-être arrivera-t-il bientôt dans la manière d'écrire l'histoire ce qui est arrivé dans la physique. Les nouvelles découvertes ont fait proscrire les anciens systèmes. On voudra connaître le genre humain dans ce détail intéressant qui fait aujourd'hui la base de la philosophie naturelle...

On a bien soin de dire quel jour s'est donnée une bataille, et on a raison. On imprime les traités, on décrit la pompe d'un couronnement, la cérémonie de la réception d'une barrette, et même l'entrée d'un arabassaJeur dans laquelle on n'oublie ni son suisse ni ses laquais. 11 est bon qu'il y ait des archives de tout, afin qu'on puisse les consulter au besoin; et je regarde à présent tous les gros livres comme des dictionnaires. Mais, après avoir lu trois ou quatre mille descriptions de batailles, et la teneur de quelques centaines de traités, j'ai trouvé que je n'étais guère plus instruit au fond. Je n'apprenais là que

1. Histoire complète de l'Angleterre depuis Jules César. Trad ctiou par M"' Belot, 1760-1765.

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des événements. Je ne connais pas plus les Fianrai- et les Sarrasins par la bataille de Charles Marlel. qnf je ne connais les ïarlares et les Turcs par la victoire que Tamerlan remporta sur Bajazet...

... Je voudrais apprendre (|uelles étaient les forces d'un pays avant une guerre, et si cette guei-re les a augmentées ou diminuées. L'Espagne a-l-el!e été plus ricli ^ avant la conquête du Nouveau Monde qu'aujour l'iiui ? De combien était-elle plus peuplée du temps de Gbarles- Quint que sous Philippe I\ ? Pourquoi Amsterdam contenait-elle à peine vingt mille âmes il y a deux cents ans ? Pourquoi a-t-elle aujourd'hui deux cent quarante mille habitants? Et comment le sait-on positivement? De combien l'Angleterre est-elle plus peuplée qu'elle ne l'était ous Henri VIII?... On pourra savoir dans quelques années combien l'Europe est en effet peuplée; car, dans presque toutes les grandes villes, on rend public le nombre des naissances au bout de l'année, et sur la règle exacte et sûre que vient de donner un Holiandais aussi habile qu'infatigable*, on sait le nombre des habitants par celui des naissances. Voilà déjà un des objets de la curiosité de quiconque veut lire l'histoire en citoyen et en philosophe. Il sera loin de s'en tenir à cette connaissance ; il recherchera quel a été le vice radical et la vertu dominante d'une nation; pourquoi elle a été puissante ou faible sur la mer; comment et jusqu'à quel point elle s'est enrichie depuis un siècle: les registres des exportations peuvent l'apprendre. Il voudra savoir comment les arts, les manufactures, se sont établies; il suivra leur passage et leur retour d'un pays dans un autre. Les changements dans les mœurs et dans les lois seront enfin son grand objet. On saurait ainsi l'histoire des hommes, au lieu de savoir une faible partie de l'histoire des rois et des cours.

En vain je lis les annales de Fiance; nos historiens

1. W. Kerseboom, statisticien et secrétaire des postes des États de Hollande (1691-1771). Voir Dictionnai''e philosopuique, art. Age.

se taisent sur tous cos détails. Aucun n'a eu pour devise : Homo sum, hurnani nil a me alienum puto *. U faudrait donc, il me semble, in- orporer avec art ces connaissances utiles dans le tissu des événements. Je crois que c'est la seule manière d'écrire l'histoire moderne en vrai politique et en vrai philosophe.

Voltaire, yoiu-elles considérations sur V histoire.

Nous avons assez insinué dans tout le cours de celte histoire que les désastres publics dont elle est composée, et qui se succèdent les uns aux autres presque sans relâche, sont à la longue effacés des registres des temps. Les détails et les ressorts de la politique tombent dans l'oubli : les bonnes lois, les instituts, les monuments produits par les sciences et par les arts subsistent à jamais.

La foule des étrangers qui voyagent aujourd'hui à Rome, non en pèlerins, mais en hommes de goût, s'informent peu de Grégoire VII et de Boniface VIII ; ils admirent les temples que les Bramante et les Michel- Ange ont élevés, les tableaux du Raphaël, les sculptures du Bernini ; s'ils ont de l'esprit, ils lisent l'Arioste et le Tasse, et ils respectent la cendre de Galilée. En Angleterre, on parle un moment de Cromwell ; on ne s'entretient plus de la guerre de la rose blanche, mais on étudie Newton des années entières ; on n'est point étonné de lire dans son épitaphe (\\xil a été la gloire du genre humain.

Voltaire, Siècle de Louis XIV, cli. xxxiv.

Vous ne cherchez dans cette immensité que ce qui mérite d'être connu de vous ; l'esprit, les mœurs, les usages des nations principales, appuyés des faits qu'il n'est pas permis d'ignorer. Le but de ce travail n'est pas

1. Térence, Heautontimoroumenos. I, l. « Je suis homme, et rien do ce qui est humain ne m'est étrauger. i

de savoir en quelle année un prince indigne d'être connu succéda à un prince barbare chez une nation grossière. Si l'on pouvait avoir le malheur de mettre dans sa tète la suite chronologique de toutes les dynasties, on ne saurait que des mots... A quoi vous serviraient les détails de tant de petits intérêts qui ne subsistent plus aujourd'hui, de tant de familles éteintes qui se sont disputé des provinces englouties ensuite dans de grands royaumes?

Voltaire, Essai sur les mœurs, avant-propos.

Je voudrais découvrir quelle était alors la société des hommes, comment on vivait dans lintérieur des familles, quels arts étaient cultivés, plutôt que de répéter tant de malheurs et tant de combats, funestes objets de l'histoire, et lieux communs de la méchanceté humaine.

Ibid.. début du ch. lxxxi.

Cet objet est de peindre la création des arts, des mœurs, des lois, de la discipline militaire, du commerce, dt! la marine, de la police, etc., et non de divulguer des laiblesses ou des duretés qui ne sont que trop vraies... Je dois, ce me semble, imiter Tile-Live, qui traite les grands objets, et non Suétone, qui ne l'aconte que la vie privée.

Voltaire, Lettre au comte Schovcalow, 17 juillet 1758.

Quand je vous ai demandé des anecdotes sur le siècle de Louis XIV, c'est moins sur sa personne que sur les arts qui ont fleuri de son temps. J'aimerais mieux des détails sur Racine et Despréaux, sur Quinault, Lulli, Molière, Lebrun, Bossuet, Poussin, Descartes, etc., que sur la bataille de Steinkerque. Il ne reste plus rien que 1<- nom de ceux qui ont conduit des bataillons et des escadrons; il ne revient rien au genre humain de cent

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batailles données; mais les grands hommes dont je vous parle ont préiiaré des plaisirs purs et durables aux hommes qui ne sont pas encore nés. Une écluse du canal qui joint les deux mers, un tableau du Poussin, une belle tragédie, une vérité découverte, sont des choses raille fois plus précieuses que toutes les annales de cour, que toutes les relations de campagne. Vous savez que chez moi les grands hommes vont les premiers, ei les héros les derniers.

Voltaire, Lettre à Tliiériot, 15 juillet 1735.

b) li fnut faire VJiistoire, non des rois^ mais de la nation, des peuples.

Daniel se crut un historien parce qu'il transcrivait des dates et des récits de batailles où Ton n'entend rien. Il devait m'apprendre les droits de la nation, les droits des principaux corps de cette nation, ses lois, ses usages, ses moeurs, et comment ils ont changé. Celle nation est en droit de lui dire : Je vous demande mon histoire encore plus que celle de Louis-le-Gros et de Louis le Hutin.

Voltaire, Dict. philos., art. Histoire, sect. IV, de la Méthode.

Ma principale idée est de connaître, autant que je pourrai, les mœurs des peuples, et d'étudier l'esprit humain ; je regarderai Tordre des successions des rois et la chronologie comme mes guides, mais non comme le but de mon travail. Ce travail serait bien ingrat si je me bornais à vouloir apprendre seulement en quelle année un prince indigne d'être connu succéda à un prince barbare.

Il semble en lisant les histoires que la lerre n'ait élé faite que pour quelques souverains et pour ceux qui ont servi leurs passions ; tout le reste est négligé. Les his-

loriens imitent en cela quelques tyrans dont ils parlent : ils sacrifient le genre humain à un seul homme. N'y a-t-il donc eu sur la terre que des princes ? et faut-il que presque tous les inventeurs des arts soient inconnus, tandis qu'on a des suites chronologiques de tant d'hommes qui n'ont fait aucun bien ou qui ont fai4: beaucoup de mal ?

Voltaire, Introduction de V Abrégé de f histoire universelle.

Il y a longtemps que j'ai assemblé quelques matériaux pour faire l'histoire du siècle de Louis XIV. Ce n'est pas simplement la vie de ce prince que j'écris, ce ne sont point les annales de son règne, c'est plutôt l'histoire de l'esprit humain, puisée dans le siècle le plus glorieux à l'esprit humain.

Voltaire, Lettre à lahbé Diibos^ 30 octobre 1738.

Je ne considère pas seulement Louis XIV, parce qu'il a fait du bien aux Français, mais parce qu'il a fait du bien aux hommes ; c'est comme homme, et non comme sujet, que j'écris ; je veux peindre le dernier siècle, et non pas simplement un prince. Je suis las des histoires où il n'est question que des aventures d'un roi, comme s'il existait seul, ou que rien n'existât que par rapport à lui ; en un mot, c'est encore plus d'un grand siècle que d'un grand roi que j'écris l'histoire.

Voltaire, Lettre à milord Hervey , 1740.

On n'a fait que l'histoire des rois, mais on n'a point fait celle de la nation. Il semble que pendant quatorze cents ans, il n'y ait eu dans les Gaules que des rois, des ministres et des généraux ; mais nos mœurs, nos lois, nos coutumes, notre esprit, ne sont-ils donc rien ?

VoLTAir.E, Lettre h d'Argenson, 26 janvier 1740.

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