‹ Idées et doctrines littéraires du 18e siècle (extraits des préfaces, traités et autres écrits théoriques)Chapitre 95 sur 106 · IV. — Comment îl faut écrire l'histoire · texte numérisé non relu

IV. — Comment îl faut écrire l'histoire

1° D'une façon dramatique.

J'ai toujours pensé que l'histoire demande le même art que la tragédie, une exposition, un nœud, un dénoùment, et qu'il est nécessaire de présenter tellement toutes les figures du tableau, qu'elles fassent valoir le principal personnage, sans affecter jamais l'envie de le faire valoir.

Voltaire, Lettre au comte Sc/iowalow, 17 juillet 1858.

J'ai une drôle d'idée dans ma tête ; c'est qu'il n'y a que des gens qui ont fait des tragédies qui puissent jeter quelque intérêt dans notre histoire sèche et barbare. Mézerai et Daniel m'ennuient; c'est qu'ils ne savent ni peindre ni remuer les passions. Il faut, dans une histoire comme dans une pièce de théâtre, exposition, nœud et dénoûment.

Voltaire, Lettre à d\4rgenson, 26 janvier 1740.

2° Il font y introduire des anecdotes, mais non les petits faits inutiles.

Il faut avouer que la plupart des écrivains d'anecdotes sont plus indiscrets qu'utiles. Mais que dire de

DU XVm* SIÈCLE 383

ces compilateurs insolent^ qui, se faisant un raérile de jné^ire, impriment et vendent des scandales, comme la Voisin vendait des poisons ?

VoLTAinE, Dict. philos., art. Histoire, sect. m, de la Maxime de Gicéron.

Les anecdotes sont un champ resserré oîi Ton glane après la vaste moisson de l'histoire; ce sont de petits détails longtemps cachés, et de là vient le nom à'anecdotes; ils intéressent le public quand ils concernent des personnages illustres.

Voltaire, Siècle de Louis XIV, ch. xxv.

Les lois, les arts, les mœurs ont été mon principal objet. Les petits faits ne doivent entrer dans ce piati que lorsqu'ils ont produit des événements considérables...

Les détails qui ne mènent à rien sont, dans l'histoire, ce que sont les bagages dans une armée, impedimenta. Il faut voir les choses en grand, par cela même que l'esprit humain est petit, et qu il s'aitaisse sous le poids des minuties elles doivent être recueillies par les annalistes et dans des espèces de dictionnaires où on les trouve au besoin.

Voltaire, Préface du t. III de V Essai sur l" histoire universelle, 1754.

3° // faut en supprimer les harangues et même les portraits.

Si dans une occasion importante un général d'armée, un homme d'état a parlé d'une manière singulière el qui caractérise son génie et celui de son siècle, il faut, sans doute rapporter son discours mot pour mot : de telles harangues sont peut-être la partie de l'histoire la plus utile. Mais pourquoi faire dire à un homme ce qu'il n'a pas dit? il vaudrait presqu'autant lui attribuer ce qu'il n'a pas fait. C'est une fiction imitée d'Homère;

mais ce qui est fiction dans un poème devient à la rigueur mensonge dans un historien. Plusieurs anciens ont eu cette mclhode; cela ne prouve autre chose sinoii que plusieurs anciens ont voulu faireparade de leur éloquence aux dépens de la vérité.

Voltaire, Dict. p/tilos., art. Histoire, sect. III, des Harangues,

Les portraits montrent encore bien souvent plus d'envie de briller que d'instruire. Des contemporains sont en droit de faire le portrait des hommes d'Etat avec lesquels ils ont négocié, des généraux sous qui ils ont fait la guerre. Mais qu'il est à craindre que le pinceau ne soit guidé par la passion!...

Mais vouloir peindre les anciens, s'efforcer de développer leurs âmes, regarder les événements comme des caractères avec lesquels on peut lire sûrement dans le fond des cœurs, c'est une entreprise bien délicate, c'est dans plusieurs une puérilité.

Ibid., des Portraits,

Outre le mensonge dans les faits, il y a encore le mensonge dans les portraits...

Il convenait au cardinal de Retz de peindre les principaux personnages de sou temps, qu'il avait tous pratiqués, et qui avaient été ou ses amis ou ses ennemis ; il ne les a pas peints sans doute de ces couleurs fades dont Maiiiihourg enlumine dans ses histoires les princes des temps passés. Mais était-il un peintre fidèle ? La passion, le goût de la singularité n'égaraient-ils pas son ninceau ?...

S'il faut se défier de ces portraits tracés par ceux qui étaient si à portée de bien peindre, comment pourraiton croire sur sa parole un historien, s'il affectait do -vouloir pénétrer un prince qui aurait vécu à six cents lieues de lui? Il faut en ce cas le peindre par ses actions, et

DU XVIH" SIÈCLE 385

laisser à ceux qui ont approcha longtemps de sa personne le soin de dire le reste.

Les harangues sont une autre espèce de mensonge oratoire que les historiens se sont permis autrefois. On faisait dire à ses héros ce qu'ils auraient pu dire. Cette liberté, surtout, pouvait se prendre avec un personnage d'un temps éloigné ; mais aujourd'hui ces fictions ne sont plus tolérées : on exige bien plus ; car si on mettait dans la bouche d'un prince une harangue qu'il n'eut pas prononcée, on ne regarderait l'historien que comme un rhéteur.

Voltaire, Histoire de Russie, Préface, VII.

Les portraits des hommes sont presque tous faits de fantaisie. C'est une grande charlatanerie de vouloir peindre un pei*sonnage avec qui on n'a point vécu... Les hommes publics des temps passés ne peuvent être caractérisés que par les faits.

Voltaire, Pré ace du t. III de V Essai

sur r histoire universelle.

Si vous faites l'histoire de France, vous n'êtes pas obligé de décrire le cours de la Seine et de la Loire; mais si vous donnez au public les conquêtes des Portugais en Asie, on exige une topographie des pays découveits. On veut que vous meniez votre lecteur par lu main le long de l'Afrique et des côtes de la Perse et de l'Inde; on attend de vous des instructions sur les mœurs, les lois, les usages de ces nations nouvelles pour l'Europe...

C'est assez qu'on sache que la méthode convenable à l'histoire de son pays n'est point propre à décrire les découvertes du Nouveau-Monde; qu'il ne faut pas écrire sur une petite ville comme sur un grand empire; qu'on

ne doit I oint faire l'histoire privée d'un prince coraine celle de France ou d'Angleterre.

Voltaire, Dict. phi/os., art. Histoire, sect. IV, de la Méthode.

4° Style de V histoire : il doit être simple et grave.

L'art de bien écrire l'histoire sera toujours très rare. On sait assez qu'il faut un style grave, pur, varié, agré ible. Il en est des lois pour écrire l'histoire comme de celles de tous les arts de l'esprit; beaucoup de préceptes et peu de grands artistes,

Ibid.j de la Méthode.

Page 1