‹ Idées et doctrines littéraires du 18e siècle (extraits des préfaces, traités et autres écrits théoriques)Chapitre 96 sur 106 · MABLY · texte numérisé non relu

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1° L'objet de l'histoire est de former des magistrats et des citoyens, et exige de l'historien la connaissance du droit naturel et de la politique (p 387).

2* Pour être lu, l'historien doit intéresser, et, pour intéresser être « un grand peintre des passions». D'où conception toute dramatique de l'histoire. Elle doit :

a) Emouvoir comme le théâtre [p. 389) ,"

b) Présenter une unité d'action [p. 390);

c) Avoir une courte exposition [p. 391) ;

d) Mener à un terme par des scènes bien liées (p. 391);

e) La narration doit être rapide et claire (p. 391) ;

f) Les harangues changent le récit en action [p. 392);

g) Les portraits en sont un ornement nécessaire (p. 393).

3° Dédain de l'érudition (p. 393).

TEXTE CITE -Mably, De la manière d'écrire l'histoire, 1783.

1° L'objet de l'histoire est de former des mag-îstrats et des citoyens, et exig-e de Thistorien la connaissance du droit naturel et de la politique.

L'objet de l'iiistoire n'est pas d'éclairer sirapleraeiU

l'esprit, elle se propose encore de diriger le cœur et de le disposer à aimer le bien ; tandis que les hommes supérieurs y puiseront les lumières nécessaires pour gouverner la République, il laut que les aulres s'y instruisent des devoirs du citoyen. Je veux que l'historien ait le respect le plus profond pour les mœurs ; qu'il m'apprenne à aimer le bien public, la patrie, la justice ; qu'il démasque le vice pour faire honorer la vertu.

Mably, De la manière d'écrire Vhistoire^ premier entretien.

Si l'historien a fait son devoir, s'il n'a pas négligé de me faire apercevoir la chaîne qui lie tous ces événements, il faut ou que je sois le plus stupide des lecteurs, ou que je rapproche ces temps dont j'ai lu l'histoire, que je les compare et que je conclue de ce rapprochement et de cette comparaison, que la politique ne conduit au bonheur qu'autant qu'elle puise ses principes dans la morale.

Ibid.

L'historien doit donc me présenter une vérité morale et politique dans l'événement qu'il me raconte.

Ibid,, 2* entretien.

Permettez-moi de vous demander si vous avez fait certaines études que j'appellerais préparatoires, et dont aucun historien ne peut se passer. Avez-vous étudié le droit naturel ? Si vous ne connaissez pas l'origine de la puissance publique dans la société, les devoirs de l'homme comme citoyen et comme magistrat; si vous ignorez les droits et les devoirs des nations les unes à l'égard des autres ; quelle règle, je vou-5 prie, aurez-vous pour juger delà justice ou de l'injustice des entreprises que vous raconterez?

Ibid., 1" entrelien.

DU xvin^ SIÈCLE 389

A cette étude du droit naturel, il faut joindre celle de la politique. Mais remarquez, je vous prie, qu'il y en a deux. L'une est fondée sur les lois que la nature a établies pour procurer aux hommes le bonheur dont elle les rend susceptibles ; ces lois sont invariables comme elle, et le monde eut été heureux s'il les eut suivies. L'autre politique est l'ouvrage des passions qui ont égaré notre raison, et ne produit que quelques avantages passagers et sujets aux plus fâcheux retours. Il est nécessaire d'étudier d'abord la première ; elle nous servira de mesure pour juger quelles nations sont plus ou moins éloignées du terme qu'elles doivent se proposer : mais on n'en développera les principes qu'en entrant dans Texamen des mouvements du cœur humain et de la manière dont notre esprit et notre cœur sont affectés par les objets qui nous entourent.

Ibid.

Prenez de l'historien... l'idée relevée que vous devez en avoir; il doit exercer une sorte de magistrature ; et vouloir le réduire à ne coudre que des faits à des faits et les raconter avec agrément pour amuser notre curiosité ou plaire à notre imagination, c'est l'avilir et n'en faire qu'un insipide gazetier et un bel esprit ^

Ihid.

2° Pour être lu, l'historien doit intéresser, et. pour intéresser être « un g-rand peintre des passions ». D'où conception toute dramatique de l'histoire. Elle doit :

a) Emouvoir comme le théâtre.

Un historien veut-il qu'on le lise et qu'on le relise

1. « J'aurais désiré un écriviiin qui eût beaucoup de goût pour savoir que rhistoire ne doit jamais se permettre des bouffouoeries tt qu'il est barliare et scandaleux de rire et de plaisanter des erreurs qui intéressent le bonheur des "hommes. » Ibid,

390 IDÉHS ET DOCTRINES LITTÉRAinES

éternellement et toujours avec l'attrait de la nouveauté ? qu'il apprenne à être un grand peintre de ces passions qui gouvernent le monde, que la philosophie nous instruit à juger, mais dont elle ne nous délivre jamais. C'est par cette peinture que l'histoire est animée. Je ne suis plus un lecteur qui lis, je suis un spectateur qui vois ce qui se passe sous mes yeux... Je compare l'historien à un peintre qui ne paraît point sur la toile qui s'anime sous sa main... Je le compare encore à un poète dramatique qui ne monte pas lui-même sur la scène, mais qui y porte la confusion, le trouble et le désordre réglé des passions.

Ibid.^ 2^ entretien.

Choisissez.,, un fait propre à m'inspirer des sentiments de noblesse et de grandeur ou à porter dans mon esprit de grandes lumières ; car j'aimerai toujours un écrivain qui m'élève, pour ainsi dire, au-dessus de moimême, ou recule les bornes de ma raison. Il faut que cette histoire me présente de grands obstacles et de grands dangers dont on triomphe par de grandes vertus et de grands talents. Vous piquez alors ma curiosité, vous êtes sûr de mon attention, j'éprouve en vous lisant celte douce émotion qu^on éprouve au théâtre, vous suppléez à mon inexpérience, et je suis content de vous, parce que suis plus content de moi; telle est l'Histoire de la retraite des dix-mille par Xénophon.

Ibid.

b) Présenter une unité d'action.

Cette unité d'action et d'intérêt si recommandée au poète épique pour m'intéresser aux entreprises de son héros, n'est pas moins nécessaire à l'historien : car elle est fondée sur la nature même de notre esprit, qui ne peut s'occuper de plusieurs objets à la fois, sans se partag'r, recevoir par conséquent une imp-cssion moins

vive, se lasser, s'embarrasser, se dégoûter et ne tirer enfin aucun fruit de ses études.

Ibid., l'' entretien.

c) Avoir une courte exposition.

Dans une histoire particulière... il doit y avoir une exposition qui rae fasse connaître les temps antérieurs par linfluence qu'ils ont sur l'événement qu'on va m'exposer : les maîtres de Tart en poésie ordonnent au poète dramatique de rendre cette exposition la plus courte qu'il est possible et de se hâler d'en venir à l'action qui doit toucher et intéresser. L'historien n'est pas moins soumis que le poète à cette loi ; elle est fondée sur la nature de notre esprit avide de connaître et pressé d'en venir à l'événement que vous lui avez annoncé.

Ibid., 2* entretien.

d) Mener à un terme par des scènes bien liées.

J'insiste sur la nécessité de faire connaître, en commençant une histoire générale, le terme auquel on veut la conduire, et tous les détails particuliers qui m'apprendront que tous les faits sont liés les uns aux autres, et que les dernières révolutions sont l'ouvrage des premières.

Ibid., 1" entretien.

Le principal art consiste donc à préparer le lecteur aux événements qu'on va mettre sous ses yeux.

Ibid., 2* entretien.

e) La narration doit être rapide et claire.

Le second moyen pour plaire, c'est de rendre votre narraiion rapide... Ne négligez aucune des circonslu'.iccs propres à me faire connaître la nature d'un évé-

392 IDÉES ET DOCTRINES HTTÉr.AIRES

nement qui m'intéresse; mais disposez-les si sagement qu'elles ne s'embarrassent point les unes dans les a'itres.

Ibid.

Ce n'était pas la peine de suspendre la narration qui ne peut jamais être trop rapide. Songeons toujours que le lecteur impatient et paresseux cherche la vérité, mais ne veut pas juger un procès.

f\ Les harangues changent le récit en action.

Jamais... il n'y aura d'histoire à la fois instructive et agréal>le sans harangues. Essayez de les supprimer dans Thucydide et vous n'aurez qu'une histoire sans âme... Otez à Tite-Live ses harangues, et vous luiôterez à la fois ces traits de lumière qui éclairent et élèvent ma raison, et un de ces principaux ornements par lesquels il réveille mon imagination et remue mon cœur... Peutêtre m'eut-il dégoûté si, parlant en son nom, il eût fait de longues et par conséquent de froides réflexions.

Ibid.^ !*■■ entretien.

Les lecteurs... savent bien que ces harangues n'ont pas été prononcées ; mais ils veulent connaître les motifs, les pensées, les intérêts des personnages qui agissent; on exige que l'historien qui doit les avoir étudiés, éclaire et guide notre jugement, et on lui sait gré de prendre un tour qui frappe vivement notre imagination et rend la vérité plus agréable à notre raison. Ces harangues animent une narration; nous oublions l'historien, nous nous trouvons en commerce avec les plus grands hommes de l'antiquité, nous pénétrons leurs secrets, et leurs leçons se gravent plus profondément dans notre esprit. Je suis présent aux délibérations et à toutes les affaires ; ce n'est plus un récit, c'est une action qui se pa?-e sous mes yeux.

Ibid,

DU XVIIl^ SIÈCLE 393

g) Les portraits en sont un des orncnienls nécessaires.

J'attendais avec impatience que vous en vinssiez à ces portraits qui répandent en effet la plus grande lumière sur l'histoire et en sont un des plus beaux ornements. Je les rencontre toujours avec plaisir... Quand il paraît sur la scène un homme extraordinaire pir ses vertus, ses vices ou ses talents... ayez soin de m'en faire un tableau.

Ibid , 2® entrelien.

Si la partie des mœurs vous a intéiessé, si vous aimez à réfléchir sur les passions, les vices, les vertus des hommes célèbres dont on vous a conté les exploits ou l'administration, marchez sur les traces dePlutarque, et tâchez de nous éclairer et de nous rendre meilleurs, en nous présentant le portrait des hommes dont les talents ont honoré l'humanité et dont la vie doit être pour nous une leçon éternelle.

Ibid., l" entretien.

3° Dédain de l'érudition.

Un historien doit être bien plus jaloux de montrer un bon jugement qu'une érudition dont je me défie malgré moi, dès qu'elle veut tout embrasser.

Ibid.

On y trouve, dit-on, beaucoup d'érudition, soit; mais à quoi sert une érudition qui ne m'apprend que des faits dont je ne puis tirer aucune instruction utile ?

Ibid.

11 y a une érudition facile et méprisable dont un ignorant seul peut imaginer de se parer.

Ibid., 2® entretien.

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