‹ Idées et doctrines littéraires du 19e siècleChapitre 31 sur 75 · ALFRED DE VIGNY · texte numérisé non relu

ALFRED DE VIGNY

1° Le poète a une mission sociale à remplir, qui est d élever les hommes, « ses compagnons en misère », « par des paroles de commisération et d'amour ». Il est celui qui découvre les idées dont vivra la société. Ces idées, il les cherche dans sa conscience, par la méditation solitaire. Le vrai poète a pour qualité première une sincérité « complète et profonde ». (P. 134. \

2° L'idée, pour devenir poétique, doit s'envelopper d'une image. Les plus grands poètes sont « ceux qui ont eu dans 1 expression les plus justes comparaisons ». (P. 138.) i 3° L'art est « la vérité choisie ». (P. 140.)

TEXTES CITES

^Stello, 1832.

"Journal d'un Poète, 1867 ^.

Poésies, préface de 1837. La Bouteille à la mer, octobre 1858.

J Daphnè, 1912 2.

1° Le poète a une mission sociale à remplir, qui est d'élever les hommes, « ses compagnons en misère », « par des paroles de commisération et d'amour » . Il est celui qui

1. Pour les extraits tirés du Journal d'un Poète, nous donnons la date du Journal sous laquelle figure la pensée.

2. ■< Le lait que Daphnè est la suite directe de Stello ; la comparaison des écritures de Vigny à diff renies époques; le parti que Vigny tire, au début, d'un événement sans doute récent du règne de Louis-Philippe, le sac de l'Archevêché, arrivé en février 1831; tel passage, à la fin, où il est fait allusion à Lamennais et à ses Paroles d'un < royant publiées en 1833, nous font estimer que Daphnè n'a pas été écrite par Vigny très longtemps après la publication de Chatterton et de Grandeur et Servitude militaires, qui ont tous deux paru en 1835. » (Prélace de l'Editeur.)

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découvre les idées dont vivra la société. Ces idées, il les cherche dans sa conscience, par la méditation solitaire. Le vrai poète a pour qualité première une sincérité « complète et profonde » .

Je crois en moi parce que je sens au fond de mon cœur une puissance secrète, invisible et indéfinissable, toute pareille à un pressentiment de l'avenir et à une révélation des causes mystérieuses du temps présent. Je crois en moi, parce qu'il n'est dans la nature aucune beauté, aucune grandeur, aucune harmonie qui ne me cause un frisson prophétique, qui ne porte l'émotion profonde dans mes entrailles, et ne gonfle mes paupières par des larmes toutes divines et inexplicables. Je crois fermement en une vocation ineffable qui m'est donnée, et j'y crois, à cause de la pitié sans bornes que m'inspirent les hommes, mes compagnons en misère, et aussi à cause du désir que je me sens de leur tendre la main et de les élever sans cesse par des paroles de commisération et d'amour^- Comme une lampe toujours allumée ne jette qu'une flamme très incertaine et vacillante lorsque l'huile qui l'anime cesse de se répandre dans ses veines avec abondance, et puis lance jusqu'au faîte du temple des éclairs, des splendeurs et des rayons, lorsqu'elle est pénétrée delà substance qui la nourrit; de même je sens s'éteindre les éclairs de l'inspiration et les clartés de la pensée, lorsque la force indéfinissable qui soutient ma vie, l'Amour, cesse de me remplir de sa chaleureuse puissance; et, lorsqu'il circule en moi, toute mon âme en est illuminée; je crois comprendre tout à la fois l'éternité, l'espace, la création, les créatures et la destinée ; c'est alors que l'illusion, phénix au plumage doré, vient se poser sur mes lèvres et chante.

Mais je crois aussi que, lorsque le don de fortifier les faibles commencera de tarir dans le poète, alors aussi tarira sa vie ; car s'il n'est bon à tous, il n'est plus bon au monde.

A. de Vigny, Stello, chap. vu.

J'entendis la voix creuse et douce de Chatterton, qui fît cette singulière réponse en saccadant ses paroles, et s'arrêtant à chaque phrase :

« L'Angleterre est un vaisseau : notre île en a la forme ; la proue tournée au nord, elle est comme à l'ancre au milieu des mers, surveillant le continent. Sans cesse elle tire de ses flancs d'autres vaisseaux faits à son image et qui vont la représenter sur toutes les côtes du monde. Mais c'est à bord du grand navire qu'est notre ouvrage à tous. Le roi, les lords, les communes sont au pavillon, au gouvernail et à la boussole; nous autres, nous devons tous avoir la main aux cordages, monter aux mâts, tendre les voiles et charger les canons : nous sommes tous de l'équipage, et nul n'est inutile dans la manœuvre de notre glorieux navire. »

Gela fit sensation. On s'approcha sans trop comprendre et sans savoir si l'on devait se moquer ou applaudir, situation accoutumée du vulgaire.

— Welll very welll cria le gros Beckford; c'est bien, mon enfant! c'est noblement représenter notre bienheureuse patrie! Rule Britannia! chanta-t-il en fredonnant l'air national. Mais, mon garçon, je vous prends par vos paroles. Que diable peut faire le poète dans la manœuvre?

Chatterton resta dans sa première immobilité; c'était celle d'un homme absorbé par un travail intérieur qui ne cesse jamais et qui lui fait voir des ombres sur ses pas. Il leva seulement les yeux au plafond, et dit :

— Le poète cherche aux étoiles quelle route nous montre le doigt du Seigneur.

A. de Vigny, Stello, chap. xvn.

Le malheur des écrivains est qu'ils s'embarrassent peu de dire vrai, pourvu qu'ils disent. — Il est temps de ne chercher les paroles que dans sa conscience.

A. de Vigny, Journal d'un poète, 1834.

Ce qui manque aux lettres, c'est la sincérité. Après avoir

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vu clairement que le travail des livres et la recherche de l'expression nous conduit tous au paradoxe, j'ai résolu de ne sacrifier jamais qu'à la conviction et à la vérité, afin que cet élément de sincérité complète et profonde dominât dans mes livres et leur donnât le caractère sacré que doit donner la présence divine du vrai, ce caractère qui fait venir des larmes sur le bord de nos yeux lorsqu'un enfant nous atteste ce qu'il a vu. — C'est d'après cette pensée que, dans la nuit du 29 au 30 juin4, je me laissai aller au besoin de dire au public, comme à un ami, ce que je venais de faire pour lui.

A. de Vigny, Journal cC un poète, 1835.

Je crois, ma foi, que je ne suis qu'une sorte de moraliste épique. C'est bien peu de chose.

A. de Vigny, Journal d'un poète, 1834.

Las des compositions trop tortillées, je viens d'en faire une de celles dont on peut dire : C'est une idée — comme de Chatterton. — 11 n'y a rien de compliqué — c'est tout simple. Un caractère développé et voilà tout; je ne sais pas comment on jugera d'abord le capitaine Renaud2 ; mais je suis sûr que, plus tard, si ce n'est ;dès à présent, on sentira qu'il représente le caractère de l'officier éclairé actuel, comme il doit être.

Je l'ai écrit du 22 juillet au 11 août 1835. Je ne sais pourquoi j'écris. — La gloire après la mort ne se sent probablement pas; dans la vie, elle se sent bien peu. L'argent? les livres faits avec recueillement n'en donnent pas.

— Mais je sens en moi le besoin de dire à la société les idées que j'ai en moi et qui veulent sortir.

A. de Vigny, Journal d'un poète, 1835.

- On ne peut trop attaquer et censurer les sociétés pour

1. Allusion à la préface de Chatterton, qui a pour titre : « Dernière nuit de travail du 20 au 30 Juin 183b. »

2. Le capitaine Renaud est le héros de la Canne de Jonc, une des trois nouvelles que contient Servitude et Grandeur militaires.

tâcher de les moraliser, de les arracher aux intérêts matériels, de les spiritualiser, de les rendre susceptibles d'enthousiasme pour le beau, le bon et le vrai.

Dans F Emmanuel \ je dis aux masses ce que j'ai dit dans Stello aux hommes du pouvoir : vous êtes froides, vous n'avez de Dieu que l'or, vous fermez votre cœur et votre porte à ceux qui veulent vous servir et vous épurer et vous élever. Vous les désespérez, par la lenteur avec laquelle vous acceptez les idées. — Ceux qui ont été d'une nature élevée se sont repentis de s'être dévoués à vous. Les plus sensibles en sont morts dans Yaction.

Ordonnance ou conclusion. — Si vous êtes assez grand pour faire des œuvres religieuses et philosophiques, ne les faites qu'en vous isolant de votre nation, en les jetant de votre aire inaccessible.

Les consultations2 seront toujours des romans satiriques.

A. de Vigny, Daphné, note.

Poème. — Les animaux lâches vont en troupes. Le lion marche seul dans le désert.

Qu'ainsi marche toujours le poète.

A. de Vigny, Journal d'un poète, 1844.

Le vrai Dieu, le Dieu fort, est le Dieu des idées. Sur nos fronts où le germe est jeté par le sort, Répandons le Savoir en fécondes ondées; Puis, recueillant le fruit tel que de l'âme il sort, Tout empreint du parfum des saintes solitudes, Jetons l'œuvre à la mer, la mer des multitudes : Dieu la prendra du doigt pour la conduire au port.

A. de Vigny, Poésies. La bouteille à la mer.

1. Emmanuel est le titre d'un v~ste roman que Vigny projetait d'écrire.

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