V. Hugo, William Shakespeare, 2e partie, livre VI
2. Autonomie de l'Art. Il est indépendant de la morale, de la politique, de la science. Il n'a d'autre but que lui-même.
Quand un auteur jetait sur leur bureau un volume quelconque, roman ou poésie, — ces messieurs se renversaient nonchalamment sur leur fauteuil, le mettaient en équilibre sur ses pieds de derrière, et se balançant d'un air capable, ils se rengorgeaient et disaient :
— A quoi sert ce livre ? Comment peut-on l'appliquer à la moralisation et au bien-être de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre ? Quoi! Pas un mot des besoins de la société, rien de civilisant et de progressif! Comment, au lieu de faire la grande synthèse de l'humanité et de suivre, à travers les événements de l'histoire, les
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phases de l'idée régénératrice et providentielle, peut-on faire des poésies, des romans qui ne mènent à rien, et qui ne font pas avancer la génération dans le chemin de l'avenir? Gomment peut-on s'occuper de la forme, du style, de la rime, en présence de si graves intérêts ? — Que nous font à nous et le style, et la rime, et la forme ? C'est bien de cela qu'il s'agit (pauvres renards, ils sont trop verts) ! — La société souffre, elle est en proie à un grand déchirementintérieur (traduire : personne neveuts'abonner aux journaux utiles). C'est au poète à chercher la cause de ce malaise et à le guérir. Le moyen, il le trouvera en sympathisant de cœur et d'âme avec l'humanité (des poètes philanthropes! ce serait quelque chose de rare et de charmant !). Ce poète, nous l'attendons, nous l'appelons de tous nos vœux. Quand il paraîtra, à lui les acclamations de la foule, à lui les palmes, à lui les couronnes, à lui le Prytanée. .
... Non, imbéciles, non, crétins et goitreux que vous êtes, un livre ne fait pas de la soupe à la gélatine; — un roman n'est pas une paire de bottes sans couture, un sonnet, une seringue à jet continu ; — un drame n'est pas un chemin de fer, toutes choses essentiellement civilisantes, et faisant marcher l'humanité dans la voie du progrès.
Th. Gautier, Mademoiselle de Maupin, préface.
Une des choses lesplusburlesques de la glorieuse époque où nous avons le bonheur de vivre est incontestablement la réhabilitation de la vertu entreprise par tous les journaux, de quelque couleur qu'ils soient, rouges, verts, ou tricolores.
La vertu est assurément quelque chose de fort respectable, et nous n'avons pas envie de lui manquer, Dieu nous en préserve ! la bonne et digne femme 1 — Nous trouvons que ses yeux ont assez de brillant à travers leurs besicles, que son bas n'est pas trop mal tiré, qu'elle prend son tabac dans sa boîte d'or avec toute la grâce imagi-
nable, que son petit chien fait la révérence comme un maître à danser. — Nous trouvons tout cela. — Nous conviendrons même que, pour son âge, elle n'est pas trop mal en point, et qu'elle porte ses années on ne peut mieux. — C'est une grand'mère très agréable, mais c'est une grand'mère... — Il me semble plus naturel de lui préférer, surtout quand on a vingt ans, quelque petite immoralité bien pimpante, bien coquette, bien bonne fille, les cheveux un peu défrisés, la jupe plutôt courte que longue, le pied et l'œil agaçants, la joue légèrement allumée, le rire à la bouche et le cœur sur la main. .
Th. Gautier, Mademoiselle de Maupin, préface.
Tout est nu sur la terre, hormis l'hypocrisie; Tout est nu dans les cieux, tout est nu dans la vie, Les tombeaux, les enfants et les divinités. Tous les cœurs vraiment beaux laissent voir leurs beautés. A. de Musset, Namouna, I, vu.
Moi qui ne suis pas prude, et qui n'ai pas de gaze Ni de feuille de vigne à coller à ma phrase, Je ne passerai rien. — Les dames qui liront Cette histoire morale auront de l'indulgence Pour quelques chauds détails. — Les plus sages, je pense, Les verront sans rougir, et les autres crieront. D'ailleurs, — et j'en préviens les mères de famille, Ce que j'écris n'est pas pour les petites filles Dont. on coupe le pain en tartines. — Mes vers Sont des vers de jeune homme et non un catéchisme. Je ne les châtre pas, — dans leur décent cynisme Ils s'en vont droit ou de travers,
Peu m'importe, selon que dame Poésie,
Leur maîtresse absolue, en a la fantaisie,
Et, chastes comme Adam avant d'avoir péché,
Ils marchent librement dans leur nudité sainte,
Enfants purs de tout vice et laissant voir sans crainte
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Ce qu'un monde hypocrite avec soin tient caché.
— Je ne suis pas de ceux dont une gorge nue, Un jupon un peu court, font détourner la vue. — Mon œil plutôt qu'ailleurs ne s'arrête pas là.
— Pourquoi donc tant crier sur l'œuvre des artistes ? Ce qu'ils font est sacré ! — Messieurs les rigoristes,
N'y verriez-vous donc que cela ?
Th. Gautier, Albertus, xcvni-xcix.
La poésie, pour peu qu'on veuille descendre en soimême, interroger son âme, rappeler ses souvenirs d'enthousiasme, n'a pas d'autre but qu'elle-même; elle ne peut pas en avoir d'autre, et aucun poème ne sera si grand, si noble, si véritablement digne du nom de poème, que celui qui aura été écrit uniquement pour le plaisir d'écrire un poème.
Je ne veux pas dire que la poésie n'ennoblisse pas les mœurs, — qu'on me comprenne bien, — que son résultat final ne soit pas d'élever l'homme au-dessus des intérêts vulgaires. Ce serait évidemment une absurdité. Je disque, si le poète a poursuivi un but moral, il a diminué sa force poétique, et il n'est pas imprudent de parier que son œuvre sera mauvaise. La poésie ne peut pas, sous peine de mort ou de déchéance, s'assimiler à la science ou à la morale. Elle n'a pas la vérité pour objet, elle n'a qu'Elle-même.
Ch. Baudelaire, Notes nouvelles sur Edgar Poe [Nouvelles Histoires extraordinaires) .
A l'époque où Atta Troll fut écrit, la prétendue poésie politique florissait encore de l'autre côté du Pvhin. Les muses avaient reçu l'injonction formelle de ne plus rêver désormais, insouciantes et paresseuses, et d'entrer au service de la patrie à titre de vivandières de la nationalité germanique...
Par les dieux immortels! à cette époque il s'agissait de défendre les droits imprescriptibles de l'esprit, l'autonomie de l'art, l'indépendance souveraine de la poésie.
Gomme cette défense a été la grande affaire de ma vie, je l'ai perdue de vue moins que jamais dans Atta Troll. Par le fond et parla forme, ce poème était une protestation contre les plébiscites des tribuns du jour... Je l'ai écrit pour mon propre plaisir, dans le genre capricieux et fantasque de cette école romantique où j'ai passé les plus charmantes années de ma jeunesse.
H. Heine, Atta Troll, préambule.
Nous croyons à l'autonomie de l'art; l'art pour nous n'est pas le moyen, mais le but; tout artiste qui se propose autre chose que le beau n'est pas un artiste à nos yeux; nous n'avons jamais pu comprendre la séparation de l'idée et de la forme... Une belle forme est une belle idée, car que serait-ce qu'une forme qui n'exprimerait rien ?
Th. Gautier, V Artiste (n° du 14 déc. 1856).
Nous donc aussi, laissant notre âge et ses querelles, Et tant d'opinions s'accommoder entre elles, Cloîtrons-nous en notre œuvre et n'en sortons pour rien. Sainte-Beuve, Consolations (XXIe Sonnet).
3° Culte de la beauté pure. Antinomie de la beauté et de Futilité. Ce qui est beau est ce qui ne sert à rien.
Quant aux utilitaires, économistes, saint-simonisles et autres qui lui demanderont à quoi cela rime, — il répondra : Le premier vers rime avec le second quand la rime n'est pas mauvaise, et ainsi de suite.
A quoi cela sert-il? — Cela sert à être beau. — N'estce pas assez? Comme les fleurs, comme les parfums, comme les oiseaux, comme tout ce que l'homme n'a pu détourner et dépraver à son usage.
En général, dès qu'une chose devient utile, elle cesse d'être belle. — Elle rentre dans la vie positive, de poésie
elle devient prose, de libre, esclave. — Tout l'art est là. — L'art, c'est la liberté, le luxe, l'efflorescence; c'est l'épanouissement de l'âme dans l'oisiveté. — La peinture^ la sculpture, la musique ne servent absolument à rieiùjj Les bijoux curieusement ciselés, les colifichets rares, les parures singulières, sont de pures superfluités. — Qui voudrait cependant les retrancher? — Le bonheur ne consiste pas à avoir ce qui est indispensable; ne pas souffrir n'est pas jouir, et les objets dont on a le moins besoin sont ceux qui charment le plus. — Il y a et il y aura toujours des âmes artistes à qui les tableaux d'Ingres et de Delacroix, les aquarelles de Boulanger et de Decamps sembleront plus utiles que les chemins de fer et les bateaux à vapeur.
Th. Gautier, Poésies, préface.
Que leur font vos discours, magnanimes tribuns?
Vos discours sont très beaux, mais j'aime mieux des roses.
Les antiques Vénus, aux gracieuses poses,
Que l'on voit, étalant leur sainte nudité,
Réaliser en marbre un rêve de beauté,
Ont plus fait, à mon sens, pour le bonheur du monde,
Que tous ces vains travaux où votre orgueil se fonde ;
Restez assis plutôt que de perdre vos pas.
Le lis ne file pas et ne travaille pas :
Il lui suffit d'avoir la blancheur éclatante,
Il jelte son parfum et cela le contente... ^^^
... Qui donc dira cela, que toute chose belle, |
Femme, musique ou fleur, ne porte pas en ellep
Et son enseignement et sa moralité ? ^
Gomment pourrons-nous croire à la Divinité,
Si nous n'écoutons pas le rossignol qui chante,
Si nous n'en voyons pas une preuve touchante,
Dans la suave odeur qu'envoie au ciel, le soir,
La fleur de la vallée avec son encensoir?
Qui douterait de Dieux devant de belles femmes ?
Th. Gautier, Poésies. A un jeune tribun.
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Rien de ce qui est beau n'est indispensable à la vie...
Il n'y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien; tout ce qui est utile est laid, car c'est l'expression de quelque besoin, et ceux de l'homme sont ignobles et dégoûtants, comme sa pauvre et infirme nature.
Th. Gautier, Mademoiselle de Maupin, préface.
4° Souci exclusif de la forme impeccable.
Cette immixtion de l'art dans la poésie a été et demeure un des signes caractéristiques de la nouvelle Ecole, et fait comprendre pourquoi ses premiers adeptes se recrutèrent plutôt parmi les artistes que parmi les gens de lettres. Une foule d'objets, d'images, de comparaisons, qu'on croyait irréductibles au verbe, sont entrés dans la langue et y sont restés.^La sphère de la littérature s'est élargie et renferme maintenant la sphère de l'art dans son orbe immense.
Telle était la situation de nos esprits ; les arts nous l 'A». sollicitaient par les formes séduisantes qu'ils nous offraient pour réaliser notre rêve de beauté...^
Th. Gautier, Histoire du romantisme. (Le petit Cénacle.)
Nous causions sur le beau, lui savant, moi poète ; Au galbe de l'amphore, il préférait le vin, Il appelait le style un grelot creux et vain, Et la rime, un écho dont le sens s'inquiète.
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Je répondais : « La forme aux }^eux donne une fête ! Qu'il soit plein de falerne ou d'eau prise au ravin,
importe ! si le verre a le profil divin !
parfum envolé, reste la cassolette. »
Th. Gautier, Poésies inédites. (Un douzain de sonnets, IV.)
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Oui, l'œuvre sort plus belle D'une forme au travail
Rebelle, Vers, marbre, onyx, émail.
Point de contraintes fausses ! Mais que pour marcher droit
Tu chausses, Muse, un cothurne étroit.
Fi du rhythme commode, Gomme un soulier trop grand,
Du mode Que tout pied quitte et prend!
Tout passe. — L'art robuste Seul a l'éternité.
Le buste Survit à la cité.
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Les dieux eux-mêmes meurent.
Mais les vers souverains
Demeurent Plus forts que les airains.
Th, Gautier, Emaux et Camées, l'Art.
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'/ Pour le poète, les mots ont, en eux-mêmes et en dehors du sens qu'ils expriment, une beauté et une valeur propres comme des pierres précieuses qui ne sont pas encore tailléesjet montées en bracelets, en colliers ou en bagues : ils charment le connaisseur qui les regarde et les trie du doigt dans la petite coupe où ils sont mis en réserve, comme ferait un orfèvre méditant un bijou. 11 y a des mots diamants, saphir, rubis, émeraude, d'autres qui luisent comme du phosphore quand on les frotte, et ce n'est pas un mince travail de les choisir.
Th. Gautier, Préface aux Fleurs du Mal, de Baudelaire.