BENJAMIN CONSTANT
La tragédie française, malgré sa perfection, ne peint pas l'homme aussi exactement que la tragédie allemande. Il faut connaître le théâtre des nations voisines, et lui emprunter, avec prudence, les perfectionnements compatibles avec la nature de notre tragédie.
TEXTES CITES
Réflexions sur la tragédie de « Wallstein » et sur le théâtre allemand. {Wallstein, tragédie en 5 actes, 1809.)
Réflexions sur la tragédie, Revue de Paris, t. VII, 1829.
Les auteurs allemands peuvent employer, pour le développement des caractères, une quantité de circonstances accessoires qu'il serait impossible de mettre sur notre
théâtre sans déroger à la dignité requise : et cependant ces petites circonstances répandent dans le tableau présenté de la sorte beaucoup de vie et de vérité. Dans le Goetz de Berlichingen de Gœthe, ce guerrier, assiégé dans son château par une armée impériale, donne à ses soldats un dernier repas pour les encourager. Vers la fin de ce repas, il demande du vin à sa femme, qui, suivant les usages de ces temps, est à la fois la dame et la ménagère du château. Elle lui répond à demi-voix qu'il n'en reste plus qu'une seule cruche qu'elle a réservée pour lui. Aucune tournure poétique ne permettrait de transporter ce détail sur notre théâtre : l'emphase des paroles ne ferait que gâter le naturel de la situation, et ce qui est touchant en allemand ne serait en français que ridicule. Il me semble néanmoins facile de concevoir, malgré nos habitudes contraires, que ce trait, emprunté de la vie commune, est plus propre que la description la plus pathétique à faire ressortir la situation du héros de la pièce...
Les Allemands font un grand usage de ces moyens. Les rencontres fortuites, l'arrivée de personnages subalternes et qui ne tiennent point au sujet, leur fournissent un genre d'effets que nous ne connaissons point sur notre théâtre. Dans nos tragédies, tout se passe immédiatement entre les héros et le public. Les confidents sont toujours soigneusement sacrifiés. Ils sont là pour écouter, quelquefois pour répondre, et de temps eu temps pour raconter la mort du héros, qui dans ce cas ne peut pas nous en instruire lui-même. Mais il n'y a rien de moral dans leur existence. Toute réflexion, tout jugement, tout dialogue entr'eux leur est sévèrement interdit. Il serait contraire à la subordination théâtrale qu'ils excitassent le moindre intérêt. Dans les tragédies allemandes, indépendamment des héros... il y a, sur un second plan, une seconde espèce d'acteurs, spectateurs eux-mêmes, en quelque sorte, de l'action principale, qui n'exerce sur eux qu'une influence très indirecte. L'impression que produit, sur cette classe
DU XIXe SIÈCLE 163
de personnages, la situation des personnages principaux, m'a paru souvent ajouter à celle qu'en reçoivent les spectateurs proprement dits. Leur opinion est, pour ainsi dire, devancée et dirigée par un public intermédiaire, plus voisin de ce qui se passe, et non moins impartial qu'eux.
Tel devait être, à peu près, si je ne me trompe, l'effet des chœurs dans les tragédies grecques...
Je suisloin de recommander l'introduction de ces moyens dans nos tragédies. L'imitation des tragiques allemands me semblerait très dangereuse pour les tragiques français...
Toutes les fois que les tragiques français ont voulu transporter sur notre théâtre des moyens empruntés des théâtres étrangers, ils ont été plus prodigues de ces moyens, plus bizarres, plus exagérés dans leur usage que les étrangers qu'ils imitaient. Je pense donc que c'est sagement et avec raison que nous avons refusé à nos écrivains dramatiques la liberté que les Allemands et les Anglais accordent aux leurs, celle de produire des effets variés par la musique, les rencontres fortuites, la multiplicité des acteurs, le changement des lieux, et même les spectres, les prodiges et les échafauds. Comme il est beaucoup plus facile de faire effet par de telles ressources que parles situations, les sentiments et les caractères, il serait à craindre, si ces ressources étaient admises, que nous ne vissions bientôt plus sur notre théâtre que des échafauds, des combats, des fêtes, des spectres et des changements de décorations...
En interdisant à nos poètes des moyens de succès trop faciles, on les force à tirer un meilleur parti des ressources qui leur restent et qui sont bien supérieures, le développement des caractères, la lutte des passions, la connaissance, en un mot, du cœur humain...
L'obligation de mettre en récit ce que, sur d'autres théâtres, on pourrait mettre en action, est un écueil dangereux pour les tragiques français. Ces récits ne sont presque jamais placés naturellement. Celui qui raconte
n'est point appelé par sa situation ou son intérêt à raconter de la sorte. Le poète d'ailleurs se trouve entraîné invinciblement à rechercher des détails d'autant moins dramatiques qu'ils sont plus pompeux...
Benjamin Constant, Réflexions sur la tragédie de « Wallstein » et sur le théâtre allemand.
Je ne veux point entrer ici dans un examen approfondi de la règle des unités. Elles ont certainement quelquesuns des inconvénients que les nations étrangères leurreprochent. Elles circonscrivent les tragédies, surtout historiques, dans un espace qui en rend la composition très difficile. Elles forcent Je poète à négliger souvent, dans les événements et les caractères, la vérité de la gradation, la délicatesse des nuances: ce défaut domine dans presque toutes les tragédies de Voltaire ; car l'admirable génie de Racine a été vainqueur de cette difficulté comme de tant d'autres. Mais, à la représentation des pièces de Voltaire, on aperçoit fréquemment des lacunes, des transitions tropbrusques. Onsent quecen'estpas ainsi qu'agit la nature. Elle ne marche point d'un pas si rapide : elle ne saute pas de la sorte les intermédiaires...
Benjamin Constant, Ré flexions' sur la tragédie de « Wallstein » et sur le théâtre allemand.
Les Français, même dans celles de leurs tragédies qui sont fondées sur la tradition ou sur l'histoire, ne peignent qu'un fait ou une passion. Les Allemands, dans les leurs, peignent une vie entière et un caractère entier.
Quand je dis qu'ils peignent une vie entière, je ne veux pas dire qu'ils embrassent dans leurs pièces toute la vie de leurs héros. Mais ils n'en omettent aucun événement important; et la réunion de ce qui se passe sur la scène et de ce que le spectateur apprend par des récits ou par des allusions, forme un tableau complet d'une scrupuleuse exactitude.
Il en est de même du caractère. Les Allemands n'écar-
tent de celui de leurs personnages rien de ce qui constituait leur individualité. Ils nous les présentent avec leurs faiblesses, leurs inconséquences, et cette mobilité ondoyante qui appartient à la nature humaine et qui forme les êtres réels.
Les Français ont un besoin d'unité qui leur fait suivre ^ une autre route. Ils repoussent des caractères tout ce qui ne sert pas à faire ressortir la passion qu'ils veulent peindre : ils suppriment de la vie antérieure de leurs héros tout ce qui ne s'enchaîne pas nécessairement au fait qu'ils ont choisi.
Qu'est-ce que Racine nous apprend sur Phèdre ? Son ^ amour pour Hippolyte, mais nullement son caractère personnel indépendamment de cet amour
En ne peignant qu'une passion, au lieu d'embrasser tout / un caractère individuel, on obtient des effets plus constamment tragiques, parce que les caractères individuels, toujours mélangés, nuisent à l'unité de l'impression. Mais la vérité y perd peut-être encore. On se demande ce que seraient les héros qu'on voit, s'ils n'étaient dominés par la passion qui les agite, et l'on trouve qu'il ne resterait dans leur existence que peu de réalité. D'ailleurs il y a bien moins de variété dans les passions propres à la tragédie, que dans les caractères individuels, tels que les crée la nature. Les caractères sont innombrables. Les passions théâtrales sont en petit nombre...
En empruntant de la scène allemande un de ses ouvrages les plus célèbres, pour l'adapter aux formes reçues dans notre littérature, je crois avoir donné un exemple utile. Le dédain pour les nations voisines, et surtout pour une nation dont on ignore la langue et qui, plus qu'aucune autre, a dans ses productions poétiques de l'originalité et de la profondeur, me paraît un mauvais calcul. La tragédie française est, selon moi, plus parfaite que celle des autres peuples; mais il y a toujours quelque chose d'étroit dans l'obstination qui se refuse à comprendre l'esprit des nations étrangères. Sentir les beautés partout où elles se
trouvent n'est pas une délicatesse de moins, mais une faculté de plus.
Benjamin Constant, Réflexions sur la tragédie de « Wallstein » et sur le théâtre allemand.
Mais si la tragédie doit renoncer aux unités de temps et de lieu, elle doit s'attacher d'autant plus à la couleur locale. La couleur locale est ce qui caractérise essentiellement l'état de société que les compositions dramatiques ont pour but de peindre. La couleur locale a un charme et un intérêt particuliers. Le charme, autrefois, n'était pas senti... La couleur locale est néanmoins la base de toute vérité ; sans elle, rien à l'avenir ne réussira.
Benjamin Constant, Réflexions sur la tragédie de « Wallstein » et sur le théâtre allemand.
DU XIXe SIÈCLE 167