‹ Idées et doctrines littéraires du 19e siècleChapitre 39 sur 75 · A. W. SCHLEGEL · texte numérisé non relu

A. W. SCHLEGEL

Comparaison entre la tragédie classique et le drame romantique.

TEXTE CITE

Cours de littérature dram <tque, traduit de l'allemand par madame Necker de Saussure, 1814.

J'ai parlé dans ma première leçon de l'origine et de la nature de la poésie romantique, et je ne 'ferai que rappeler ici ce que j'en ai dit ailleurs. L'art et la poésie antiques n'admettent jamais le mélange des genres hétérogènes; l'esprit romantique, au contraire, se plaît dans un rapprochement continuel des choses les plus opposées. La nature et l'art, la poésie et la prose, le sérieux et la plaisanterie,, le souvenir et le pressentiment, les idées abstraites et les sensations vives, ce qui est divin et ce qui est terrestre, la vie et la mort se réunissent et se confondent de la manière la plus intime dans le genre romantique...

L'inspiration des anciens était simple, claire et semblable à la nature dans ses œuvres les plus parfaites. Le génie romantique, dans son désordre même, est cependant plus près du secret de l'univers, car l'intelligence ne peut jamais saisir qu'une partie de la vérité, tandis que le sentiment embrassant tout, pénètre seul le mystère de la nature.

L'on peut comparer la tragédie antique au groupe dans la sculpture; les figures répondent aux caractères dramatiques, le groupe à l'action, et c'est vers ces objets seulement que l'attention est dirigée dans l'un et l'autre de ces

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deux arts. L'on doit considérer, au contraire, le drame romantique comme un grand tableau, où sont représentés, non seulement des figures dans des attitudes variées et formant des groupes divers, mais encore les objets qui environnent les personnages et même les échappées de vue lointaine, et où l'ensemble paraît enveloppé d'un clairobscur magique qui en détermine l'effet...

La peinture ne peut pas rivaliser avec la sculpture dans la représentation des formes, car la peinture ne peut rien imiter que parles illusions de la perspective, et en partant d'un seul point de vue ; mais au moyen des couleurs elle donne plus de vie à l'imitation, et elle caractérise les mouvements de l'âme par l'expression de la physionomie, jusque dans leurs nuances les plus délicates. Elle peut aussi par le regard, que la sculpture ne saurait jamais indiquer qu'imparfaitement, faire lire plus profondément dans le cœur et révéler jusqu'à ses plus légères émotions. Le charme particulier à la peinture, c'est de montrer dans les objets corporels, ce qu'il y a de moins corporel au monde, l'air et la lumière.

Des beautés du même genre appartiennent au drame romantique, on n'y sépare pas avec rigueur, comme dans l'ancienne tragédie, les divers éléments de la vie; on y présente, au contraire, le spectacle varié de tout ce qu'elle rassemble, et tandis que le poète a l'air de ne nous offrir qu'une réunion accidentelle, il satisfait les désirs inaperçus de l'imagination, et nous plonge dans une disposition contemplative par le sentiment de cette harmonie merveilleuse qui résulte, pour son imitation comme pour la vie elle-même, d'un mélange en apparence bizarre, mais auquel s'attache un sens profond, et il prête, pour ainsi dire, une âme aux diflérents aspects de la nature.

A. W. Schlegel, Cours de littérature dramatique, traduit de l'allemand par madame Necker de Saussure, 13e leçon.

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La tragédie française convenait au temps de Louis XIV; à notre temps convient une forme de théâtre différente, proche du système dramatique de Shakespeare.

TEXTE CITE

Vie de Shakespeare. (Œuvres complètes de Shakespeare traduites par Letourneur, nouv. éd. 1821, t. Ier.)

La distinction du genre comique et du genre tragique se rencontre presque dans le berceau de l'art, et leur séparation s'est marquée toujours plus nettement dans le cours de leurs progrès...

Les Grecs, dont l'esprit et la civilisation ont suivi dans leur développement une marche si régulière, ne mêlèrent point les deux genres, et la distinction qui les sépare dans la nature se maintint sans effort dans l'art...

Dans notre monde moderne, toutes choses ont porté un autre caractère. L'ordre, la régularité, le développement naturel et facile en ont paru bannis. D'immenses intérêts, d'admirables idées, des sentiments sublimes ont été comme jetés pêle-mêle avec des passions brutales, des besoins grossiers, des habitudes vulgaires...

Comment seraient nées, d'un tel état, la distinction / claire, la classification simple des genres et des arts? Comment la tragédie et la comédie se seraient-elles présentées et formées isolément dans la littérature, lorsque, dans la réalité, elles étaient sans cesse en contact?...

Guizot, Vie de Shakespeare.

Ce trouble des esprits ne peut cesser tant que la question sera posée entre la science et la barbarie, les beautés de l'ordre et les effets irréguliers du désordre ; tant qu'on s'obstinera à ne voir dans le système dont Shakespeare a tracé les premiers contours, qu'une liberté sans frein, une latitude infinie laissée aux écarts de l'imagination comme à la course du génie. Si le système romantique a des beautés, il a nécessairement son art et ses règles. Rien n'est beau pour l'homme, qui ne doive ses effets à certaines combinaisons dont notre jugement peut toujours nous donner le secret quand nos émotions en ont attesté la puissance. La science ou l'emploi de ces combinaisons constitue l'art. Shakespeare a eu le sien. Il faut le découvrir dans ses ouvrages, examiner de quels moyens il se sert, à quels résultats il aspire. Alors seulement nous connaîtrons vraiment le système; nous saurons à quel point il peut encore se développer, selon la nature g-énérale de l'art dramatique considéré dans son application à nos sociétés modernes.

Ce n'est point ailleurs en effet, ce n'est point dans des temps passés ou chez des peuples étrangers à nos mœurs, c'est parmi nous et en nous-mêmes qu'il faut chercher les conditions et les nécessités de l'art dramatique. Différent en ceci des autres arts, outre les règles absolues que lui impose, comme à tous, l'invariable nature de l'homme, l'art du théâtre a des règles qui découlent de l'état variable de la société.

L'unité d'impression, ce premier secret de l'art dramatique, a été l'âme des grandes conceptions de Shakespeare et l'objet de son travail assidu, comme elle est le but de toutes les règles inventées par tous les systèmes. Les partisans exclusifs du système classique ont cru qu'on n'y pouvait arriver qu'à la faveur de ce qu'on appelle les trois unités. Shakespeare y est parvenu par d'autres moyens. Si leur légitimité était reconnue, elle diminuerait fort l'importance attribuée jusqu'ici à certaines formes, à certaines règles évidemment revêtues d'une autorité abusive, si l'art,

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pour remplir son dessein, n'a pas besoin des restrictions qu'elles lui imposent, et qui la privent souvent d'une partie de ses richesses.

Que nous importe le temps qui s'écoule entre les actions dont Macbeth remplit sa carrière de crime?... Aucune de ces actions ne s'est terminée sans rendre nécessaire l'action qui la suit ; elles s'annoncent et s'attirent l'une l'autre, forçant ainsi l'imagination de marcher en avant, pleine de trouble et d'attente. Macbeth qui, après avoir tué Duncan, est poussé, parla terreur même de son forfait à tuer les chambellans à qui il veut l'attribuer, ne nous permet pas de douter de la facilité avec laquelle il commettra les forfaits nouveaux dont il aura besoin. Les sorcières, qui dès l'entrée de la scène se sont emparées de la destinée, ne nous laissent point espérer qu'elles accorderont quelque relâche à l'ambition et aux nécessités du crime. Ainsi tous les fils de l'action sont d'abord exposés à nos yeux; nous suivons, nous prévenons le cours des événements; aucune hâte ne nous coûte pour arriver à ce quenotreimagination dévore d avance ; les intervalles s'évanouissent avec la succession des idées qui les devaient remplir; une seule succession se marque dans notre esprit, celle des événements dont se compose le spectacle entraînant qui nous emporte dans sa rapidité ; ils se touchent pour nous dans le temps, comme ils se tiennent dans la pensée; et, quelque durée qui les puisse séparer, c'est une durée vide et inaperçue comme celle du sommeil, comme toutes celles où l'âme n'est manifestée par aucun symptôme sensible de son existence. Qu'est-ce pour notre esprit que l'enchaînement des heures auprès de cet enchaînement des idées ? et quel poêle soumis à l'unité des temps la croirait suffisante pour établir, entre les différentes parties de son ouvrage, ce lien puissant qui ne peut résulter que de l'unité d'impression ? Tant il est vrai que celle-là seule est réelle, qu'elle est le but, tandis que les autres ne sont que le moyen...

L'unilé d'action indispensable à l'unité d'impression ne pouvait échapper à la vue de Shakespeare. Gomment la maintenir, se demande-t-on, au milieu de tant d'événements si mobiles et si compliqués, dans ce champ immense qui embrasse tant de lieux, tant d'années, toutes les conditions sociales el le développement de tant de situations ? Shakespeare y a réussi cependant; dans Macbeth, Hamlet, Richard III , Roméo et Juliette, l'action, pour être vaste, ne cesse pas d'être une, rapide et complète. C'est que le poète en a saisi la condition fondamentale qui consiste à placer le centre d'intérêt là où se trouve le centre d'action. Le personnage qui fait marcher le drame est aussi celui sur qui se porte l'agitation morale du spectateur...

Quand... le centre d'action el le centre d'intérêt sont confondus, quandl'attention du spectateur a été fixée sur le personnage, à la fois actif et immuable, dont le caractère, toujours le même, fera sa destinée toujours changeante, alors les événements qui s'agitent autour d'un tel homme ne nous frappent que par rapport à lui; l'impression que nous en recevons prend la couleur qu'il leur a lui-même imposée...

Tout peut, rentrer dans une action ainsi ramenée à un centre unique d'où émanent et auquel se rapportent tous les événements du drame, toutes les impressions des spectateurs. Tout ce qui émeut l'âme de l'homme, tout ce qui agite sa vie peut concourir à l'intérêt dramatique, pourvu que, dirigés vers un même point, marqués d'une même empreinte, les faits les plus divers ne se présentent que comme les satellites du fait principal dont ils augmentent l'éclat et le pouvoir. Rien ne paraîtra trivial, insignifiant ou puéril, si la situation dominante en devient plus vive ou le sentiment général plus profond. La douleur redouble quelquefois par le spectacle de la gaieté ; au milieu du danger une plaisanterie peut exalter le courage. Rien n'est étranger à l'impression que ce qui la détruit; elle s'alimente et s'accroît de tout ce qui peut s'y confondre...

Le système classique est né de la vie de son temps ; ce

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temps est passé : son image subsiste brillante dans ses œuvres, mais ne peutplus se reproduire. Près des monuments des siècles écoulés, commencent maintenant à s'élever les monuments d'un autre âge. Quelle en sera la forme? je l'ignore; mais le terrain où peuvent s'asseoir ses fondements se laisse déjà découvrir. Ce terrain n'est pas celui de Corneille et de Racine; ce n'est pas celui de Shakespeare, c'est le nôtre; mais le système de Shakespeare peut seul fournir, ce me semble, les plans d'après lesquels le génie doit travailler. Seul ce système embrasse cette généralité d'intérêts, de sentiments, de conditions, qui forme aujourd'hui pour nous le spectacle des choses humaines.

Guizot, Vie de Shakespeare.

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