‹ Idées et doctrines littéraires du 19e siècleChapitre 4 sur 75 · MADAME DE STAËL · texte numérisé non relu

MADAME DE STAËL

LES THÉORIES GÉNÉRALES

1° Le goût, universel et « fixe dans ses principes généraux », varie dans ses prescriptions de détail, suivant les époques et les nations. Le génie ne doit pas s'assujettir aveuglément à ces prescriptions ; ce serait se condamner à sacrifier de grandes beautés. Il y a souvent opposition entre le génie et le goût. (P. 3.)

2° Le climat, la nature du terrain, et surtout les institutions politiques et sociales, les lois, la religion déterminent les caractères de la littérature d'un peuple, et, à son tour, la littérature influe sur la religion, les mœurs et les lois. La littérature est l'expression de la société. (P. 6.)

3° L'esprit humain est doué d'une perfectibilité indéfinie. La poésie des anciens, si admirable quelle

soit, reste presque tout entière confinée dans les sensations. La poésie des modernes lui est supérieure, parce qu'elle est une poésie de sentiments, de philosophie et de raison. (P. 14.)

4° Opposition entre les littératures classiques, ou des anciens, ou du Midi, et les littératures romantiques, modernes, ou du Nord. Seules les littératures romantiques, ayant leurs racines dans notre sol, sont susceptibles de progrès. Les littératures classiques ne peuvent être, chez les modernes, que des « littératures transplantées ». (P. 18.)

5° Cosmopolitisme. Les littératures des diverses nations de l'Europe, en se connaissant mieux, se prendront les unes aux autres les qualités qui leur manquent, se corrigeront de leurs défauts, et renouvelleront leur inspiration. (P. 24.)

LES GENRES

1° Le théâtre :

a. La tragédie française, confinée dans les sujets grecs ou latins et asservie aux conventions, est trop pompeuse et figée. Il faut, pour lui rendre de la vie, détendre la rigueur des règles et de la versification, traiter des sujets modernes, cesser de mettre sur la scène des rois, peindre des caractères complexes et nuancés, introduire plus d'action et de poésie. Il faut la mettre à l'école de Shakespeare et de Schiller. (P. 28.)

b. La comédie, dans une société démocratique, n'a comme matière que les vices profonds et éternels de la nature humaine. Elle doit devenir philosophique. (P. 39.)

2° La poésie. — Elle ne consiste pas dans la versification, mais elle est « fille de l'enthousiasme ». Gêne que la rime, les règles étroites de la versification, les prescriptions du bon goût apportent à l'enthousiasme. Il n'y a pas eu de poésie lyrique en France par la faute de Boileau et de sa « pédanterie ». Nos

plus grands poètes ont écrit en prose (Bossuet, Pascal, Rousseau. Buffon). La vraie poésie est la poésie lyrique. Ses principaux thèmes : l'amour, l'infini, la nature, la mort. (P. 41.)

3° La critique. — La critique doit « consister dans la description animée des chefs-d'œuvre ». Elle ne se cantonnera pas dans la recherche mesquine des défauts, mais s'abandonnera à l'admiration féconde des beautés. (P. *6.

4° Le roman. — Il doit :

a. Être naturel et « côtoyer la vie ».

b. Être psychologique et décrire non pas seulement l'amour, mais tous les sentiments du cœur humain.

c Être moral et philosophique, mais d'une morale et d'une philosophie diffuses qui ressortent des événements et des situations , sans se substituer à eux. (P. 48.)

TEXTES CITÉS

Essai sur les fictions, 1795.

De la Littérature considérée dans ses rapports avec les institutions social s, an VIII, 1800, 2" éd., 1801. Delphine, préface, 1802.

De V Allemagne, 1810.

LES THÉORIES GÉNÉRALES

1° — Le goût, universel et « fixe dans ses principes généraux », varie dans ses prescriptions de détail, suivant les époques et les nations. Le génie ne doit pas s'assujettir aveuglément à ces prescriptions; ce serait se condamner à sacrifier de grandes beautés. Il y a souvent opposition entre le génie et le goût.

On reproche, en France, à la littérature du Nord de manquer de goût. Les écrivains du Nord répondent que

ce goût est une législation purement arbitraire, qui prive souvent le sentiment et la pensée de leurs beautés les plus originales. Il existe, je crois, un pointjuste entre ces deux opinions. Les règles du goût ne sont point arbitraires ; il ne faut pas confondre les bases principales sur lesquelles les vérités universelles sont fondées, avec les modifications causées parles circonstances locales.

Les devoirs de la vertu, ce code de principes qui a pour appui le consentement unanime de tous les peuples, reçoit quelques légers changements par les mœurs et les coutumes des nations diverses; et quoique les premiers rapports restent les mêmes, le rang de telle ou de telle vertu peut varier selon les habitudes et les gouvernements des peuples. Le goût, s'il est permis de le comparer à ce qu'il y a de plus grand parmi les hommes, le goût est fixe aussi dans ses principes généraux. Le goût national doit être jugé d'après ces principes, et, selon qu'il en diffère ou qu'il s'en rapproche, le goût national est plus près de la vérité.

On dit souvent : faut-il sacrifier le génie au goût? Non, sans doute, mais jamais le goût n'exige le sacrifice du génie. Vous trouvez souvent dans la littérature du Nord des scènes ridicules à côté de grandes beautés. Ce qui est de bon goût dans de tels écrits, ce sont les grandes beautés ; et ce qu'il fallait en retrancher, c'est ce que le goût condamne. Il n'existe de connexion nécessaire entre les défauts et les beautés que par la faiblesse humaine, qui ne permet pas de se soutenir toujours à la même hauteur. Les défauts ne sont point une conséquence des beautés> elles peuvent les faire oublier. Mais, loin que ces défauts prêtent au talent aucun éclat, souvent ils affaiblissent l'impression qu'il doit produire.

Si l'on demande ce qui vaut mieux, d'un ouvrageavec de grands défauts et de grandes beautés, ou d'un ouvrage médiocre et correct, je répondrai, sans hésiter, qu'il faut préférer l'ouvrage où il existe ne fût-ce qu'un seul trait de génie. Il y a faiblesse dans la nation qui ne s'attache qu'au

DU XIXe SIECLE 5

ridicule, si facile à saisir et à éviter, au lieu de chercher avant tout, dans les pensées de l'homme, ce qui agrandit l'âme et l'esprit. Le mérite négatif ne peut donner aucune jouissance ; mais beaucoup de gens ne demandent à la vie que l'absence de peines, aux écrits que l'absence de fautes, à tout que des absences. Les âmes fortes veulent exister; et pour exister en lisant, il faut rencontrer dans les écrits des idées nouvelles ou des sentiments passionnés.

De la Littérature , deuxième partie, chapitre xu.

Ceux qui se croient du goût en sont plus orgueilleux que ceux qui se croient du génie. Le goût est en littérature comme le bon ton en société; on le considère comme une preuve de la fortune, de la naissance, ou du moins des habitudes qui tiennent à toutes les deux; tandis que le génie peut naître dans la tête d'un artisan qui n'aurait jamais eu de rapport avec la bonne compagnie...

S'il ne faut transporter dans les arts que l'imitation de la bonne compagnie, les Français seuls en sont vraiment capables; mais plus de latitude dans la composition est nécessaire pour remuer fortement l'imagination et l'âme. Je sais qu'on peut m'objecter avec raison que nos trois grands tragiques, sans manquer aux règles établies, se sont élevés à la plus sublime hauteur. Quelques hommes de génie, ayant à moissonner dans un champ tout nouveau, ont su se rendre illustres, malgré les difficultés qu'ils avaient à vaincre; mais la cessation des progrès de l'art, depuis eux, n'est-elle pas une preuve qu'il y a trop de barrières dans la route qu'ils ont suivie?

Le bon goût en littérature est, à quelques égards, comme l'ordre sous le despotisme : il importe d'examiner à quel prix on l'achète. En politique, disait M. Necker, il faut toute la liberté qui est conciliable avec V ordre. Je retournerais la maxime en disant : Il faut, en littérature, tout le goût qui est conciliable avec le génie ; car si l'important dans l'état social, c'est le repos, l'important dans

t> IDEES ET DOCTRINES LITTERAIRES

la littérature, au contraire, c'est l'intérêt, le mouvement, l'émotion, dont le goût à lui tout seul est souvent l'ennemi. De l'Allemagne, deuxième partie, ch. xiv.

2° Le climat, la nature du terrain, et surtout les institutions politiques et sociales, les lois, la religion déterminent les caractères de la littérature d'un peuple, et, à son tour, la littérature influe sur la religion, les mœurs et les lois. La littérature est l'expression de la société.

Rien ne sert mieux à faire connaître les mœurs d'une nation que le caractère de gaieté le plus généralement adopté par ses écrivains. On est sérieux seul, on est gai pour les autres, surtout dans les écrits : et l'on ne peut faire rire que par des idées tellement familières à ceux qui les écoutent, qu'elles les frappent à l'instant même, et n'exigent d'eux aucun effort d attention...

Cherchons maintenant à savoir pourquoi les mœurs des Anglais s'opposent au vrai génie de la gaieté.

La plupart des hommes, absorbés par les affaires, ne cherchent, en Angleterre, le plaisir que comme un délassement ; et de même que la fatigue, en excitant la faim, rend facile sur tous les mets, le travail continuel et réfléchi prépare à se contenter de toute espèce de distraction. La vie domestique, des idées religieuses assez sévères, des occupations sérieuses, un climat lourd rendent les Anglais assez susceptibles de maladies d'ennui ; et c'est par cette raison même que les amusements délicats de l'esprit ne leur suffisent pas. Il faut des secousses fortes à cette espèce d'abattement ; et les auteurs partagent le goût des spectateurs à cet égard, ou s'y conforment. .

La gaieté qui sert à faire une bonne comédie suppose une observation très fine des caractères. Pour que le génie comique se développe, il faut beaucoup vivre en société, attacher beaucoup d'importance aux succès de société, et

DU XIXe SIECLE 7

se connaître et se rapprocher par cette multitude d'intérêts de vanité qui donnent lieu à tous les ridicules comme à toutes les combinaisons de l'amour-propre. Les Anglais sont retirés dans leurs familles, ou réunis dans des assemblées publiques pour les discussions nationales. L'intermédiaire qu'on appelle la société n'existe point parmi eux; et c'est dans cet espace frivole delà vie que se forment cependant la finesse et le goût.

Les rapports politiques des hommes entre eux effacent les nuances en prononçant fortement les caractères. La grandeur du but, la force des moyens font disparaître l'intérêt pour tout ce qui n'a pas un résultat utile. Dans les Etats monarchiques, où l'on dépend du caractère et de la volonté d'un seul homme ou d'un petit nombre de ses délégués, chacun s'étudie à connaître les plus secrètes pensées des autres, les plus légères gradations des sentiments et des faiblesses individuelles. Mais lorsque l'opinion publique et la réputation populaire ont la première influence, l'ambition délaisse ce dont l'ambition n'a pas besoin, et l'esprit ne s'exerce point à saisir ce qui est fugitif quand il nJa point d'intérêt à le deviner ..

Il existe cependant une sorte de gaieté dans quelques écrits anglais, qui a tous les caractères de l'originalité et du naturel. La langue anglaise a créé un mot, humour, pour exprimer cette gaieté qui est une disposition du sang presque autant que de l'esprit; elle tient à la nature du climat, et aux mœurs nationales ; elle serait tout à fait inimitable là où les mêmes causes ne la développeraient pas. Quelques écrits de Fielding et de Swift, Peregrin Pickle, Roderick Random, mais surtout les ouvrages de Sterne, donnent l'idée complète du genre appelé humour.

Il y a de la morosité, je dirais presque de la tristesse, dans cette gaieté'; celui qui vous fait rire n'éprouve pas le plaisir qu'il cause. L'on voit qu'il écrit dans une disposition sombre, et qu'il serait presque irrité contre vous de ce qu'il vous amuse. Gomme les formes brusques donnent quelquefois plus de piquant à la louange, la gaieté de la

plaisanterie ressort par la gravité de son auteur. Les Anglais ont très rarement admis sur la scène le genre d'esprit qu'ils nomment humour; son effet ne serait point théâtral.

Il y a de la misanthropie dans la plaisanterie même des Anglais, et de la sociabilité dans celle des Français : l'une doit se lire quand on est seul, l'autre frappe d'autant plus qu'il y a plus d'auditeurs. Ce que les Anglais ont de gaieté conduit presque toujours à un résultat philosophique ou moral; la gaieté des Français n'a souvent pour but que le plaisir même.

De la Littérature^ première partie, ch. xiv.

Il me reste à examiner comment le gouvernement et l'esprit national d'Athènes ont influé sur le rapide développement de tous les genres de littérature. On ne saurait nier que la législation d'un peuple ne soit toute-puissante sur ses goûts, sur ses talents et sur ses habitudes, puisque Lacédémone a existé à côté d'Athènes, dans le même siècle, sous le même climat, avec des dogmes religieux à peu près semblables, et cependant avec des mœurs si différentes.

Toutes les institutions d'Athènes excitaient l'émulation. Les Athéniens n'ont pas toujours été libres; mais l'esprit d'encouragement n'a jamais cessé d'exercer parmi eux la plus grande force. Aucune nation ne s'est jamais montrée plus sensible à tous les talents distingués. Ce penchant à l'admiration créait les chefs-d'œuvre qui la méritent. La Grèce, et dans la Grèce l'Attique, était un petit pays civilisé au milieu du monde barbare. Les Grecs étaient peu nombreux, mais l'univers les regardait. Ils réunissaient le double avantage des petits États et des grands théâtres, l'émulation qui naît de la certitude de se faire connaître au milieu des siens, et celle que doit produire la possibilité d'une gloire sans bornes. Ce qu'ils disaient entre eux retentissait dans le monde. Leur population était très circonscrite, et l'esclavage de près de la moitié des habitants

restreignait encore la classe des citoyens. Tout contribuait à réunir les lumières, à rassembler les talents dans le cercle de concurrents en petit nombre, qui s'excitaient l'un l'autre et se mesuraient sans cesse. La démocratie, qui appelle tous les hommes distingués à toutes les places éminentes, portait les esprits à s'occuper des événements publics. Néanmoins les Athéniens aimaient et cultivaient les beaux-arts, et ne se renfermaient point dans les intérêts politiques de leur pays; ils voulaient conserver leur premier rang de nation éclairée; la haine, le mépris pour les barbares fortifiaient en eux le goût des arts et des belles-lettres. Il vaut mieux pour le genre humain que les lumières soient généralement répandues; mais l'émulation de ceux qui les possèdent est plus grande lorsqu'elles sont concentrées. La vie des hommes célèbres était plus glorieuse chez les anciens; celle des hommes obscurs est plus heureuse chez les modernes...

,On peut attribuer quelques-uns des caractères de la poésie des Grecs au genre de succès que se proposaient leurs poètes. Leurs vers devaient être lus dans les solennités publiques. La réflexion, la mélancolie, ces jouissances solitaires, ne conviennent point à la foule ; le sang s'anime, la vie s'exalte parmi les hommes rassemblés. Il fallait que les poètes secondassent ce mouvement. La monotonie des hymnes pindariques, cette monotonie si fatigante pour nous, ne l'était point dans les fêtes grecques ; de certains airs, qui ont produit de grands effets sur les habitants des pays de montagnes, sont composés d'un très petit nombre de notes. Il en était peut-être ainsi des idées que contenait la poésie lyrique des Grecs. Les mêmes images, les mêmes sentiments, et surtout la même harmonie, excitaient toujours les applaudissements de la multitude.

L'approbation du peuple grec s'exprimait bien plus vivement que les suffrages réfléchis des modernes. Une nation qui encourageait de tant de manières les talents distingués devait faire naître entre eux de grandes rivalités;

mais ces rivalilés servaient à l'avancement des arts. La palme la plus glorieuse excitait moins de haine que n'en font naître les témoignages comptés de l'estime rigoureuse qu'on peut obtenir de nos jours. Il était permis au génie de se nommer, à la vertu de s'offrir, et tous les hommes qui se croyaient dignes de quelque renommée pouvaient s'annoncer sans crainte comme les candidats de la gloire. La nation leur savait gré d'être ambitieux de son estime. De la Littérature, première partie, ch. I.

Les religions et les lois décident presque entièrement de la ressemblance ou de la différence de l'esprit des nations. Le climat peut encore y apporter quelques changements : mais l'éducation générale des premières classes de la société est toujours le résultat des institutions politiques dominantes. Le gouvernement étant le centre de la plupart des intérêts des hommes, les habitudes et les pensées suivent le cours des intérêts. Examinons quels avantages d'ambition on trouvait en France à se distinguer par le charme de la grâce et de la gaieté, et nous saurons pourquoi ce pays offrait de l'une et de l'autre tant de parfaits modèles.

Plaire ou déplaire était la véritable source des punitions et des récompenses qui n'étaient point infligées par les lois. Il y avait dans d'autres pays des gouvernements monarchiques, des rois absolus, des cours somptueuses; mais nulle part on ne trouvait réunies les mêmes circonstances qui influaient sur l'esprit et les mœurs des Français...

Ce n'était... qu'en France où l'autorité des rois s'étant consolidée par le consentement tacite de la noblesse, le monarque avait un pouvoir sans bornes par le fait, et néanmoins incertain par le droit. Celte situation l'obligeait à ménager ses courtisans mêmes, comme faisant partie de ce corps de vainqueurs, qui tout à la fois lui cédait et lui garantissait la France, leur conquête.

La délicatesse du point d'honneur, l'un des prestiges de

DU XIXe SIECLE 11

l'ordre privilégié, obligeait les nobles à décorer la soumission la plus dévouée des formes de la liberté. Il fallait qu'ils conservassent dans leurs rapports avec leur maître une sorte d'esprit de chevalerie, qu'ils écrivissent sur leur bouclier : pour ma dame et pour mon roi. afin de se donner l'air de choisir le joug qu'ils portaient; et mêlant ainsi l'honneur avec la servitude, ils essayaient de se courber sans s'avilir. La grâce était, pour ainsi dire, dans leur situation, une politique nécessaire; elle seule pouvait donner quelque chose de volontaire à l'obéissance.

Le roi, de son côté, devant se considérer, à quelques égards, comme le dispensateur de la gloire, comme le représentant de l'opinion, ne pouvait récompenser q:i'en flattant, punir qu'en dégradant. Il fallait qu'il appuyât sa puissance sur une sorte d'assentiment public, dont sa volonté sans doute était le premier mobile, mais qui se montrait souvent indépendamment de sa volonté. Les liens délicats, les préjugés maniés avec art formaient les rapports des premiers sujets avec leur maître : ces rapports exigeaient une grande finesse dans l'esprit; il fallait de la grâce clans le monarque, ou tout au moins dans les dépositaires de sa puissance; il fallait du goût et de la délicatesse dans le choix des faveurs et des favoris, pour que Ton n'aperçût ni le commencement, ni les limites de la puissance royale. Quelques-uns de ses droits devaient être reconnus, d'autres reconnus sans être exercés; et les considérations morales étaient saisies par l'opinion avec une telle finesse, qu'une faute de tact était généralement sentie, et pouvait perdre un ministre, quelque appui que le gouvernement essayât de lui prêter...

L'arbitraire dans le pouvoir n'excluant point alors la liberté dans les opinions, Ton sentait le besoin de se plaire les uns aux autres, et l'on multipliait les moyens d'y réussir. La grâce et l'élégance des manières passaient des habitudes de la cour dans les écrits des hommes de lettres. Le point le plus élevé, la source de toutes les faveurs, est l'objet de l'attention générale; et comme dans

les pays libres le gouvernement donne l'impulsion des vertus publiques, dans les monarchies la cour influe sur le genre d'esprit de la nation, parce qu'on veut imiter généralement ce qui distingue la classe la plus élevée...

La classe qui dominait en France sur la nation était exercée à saisir les nuances les plus fines; et comme le ridicule la frappait avant tout, ce qu'il fallait éviter avant tout, c'était le ridicule. Cette crainte mettait souvent obs-

— tacle à l'originalité du talent; peut-être même pouvait-elle nuire, dans la carrière politique, à l'énergie des actions; mais elle développait dans l'esprit des Français un genre *- de perspicacité singulièrement remarquable. Leurs écrivains connaissaient mieux les caractères, les peignaient mieux qu'aucune autre nation. Obligés d'étudier sans cesse ce qui pouvait nuire ou plaire en société, cet intérêt les rendait très observateurs. Molière, et même après lui quelques autres comiques, sont des hommes supérieurs, dans leur genre, à tous les écrivains des autres nations. Les Français n'approfondissent pas, comme les Anglais et tes Allemands, les sentiments que le malheur fait éprouver; ils ont trop l'habitude de s'en éloigner pour le bien connaître : mais les caractères dont on peut faire sortir des effets comiques, les hommes séduits par la vanité, trompés par amour-propre, ou trompeurs par orgueil,

j cette foule d'êtres asservis à l'opinion des autres, et ne respirant que par elle, aucun peuple de la terre n'a jamais su les peindre comme les Français...

On ne verra plus rien de pareil en France avec un gouvernement d'une autre nature, de quelque manière qu'il soit combiné; et il sera bien prouvé alors que ce qu'on appelait l'esprit français, la grâce française, n'était que l'effet immédiat et nécessaire des institutions et des mœurs monarchiques, telles qu'elles existaient en France depuis plusieurs siècles.

De la Littérature, première partie, ch. xvm.

Les rapports des différentes classes entre elles étaient

DU XIXe SIÈCLE 13

très propres à développer en France la sagacité, la mesure et la convenance de l'esprit de société. Les rangs n'y étaient point marqués d'une manière positive, et les prétentions s'agitaient sans cesse dans l'espace incertain que chacun pouvait tour à tour ou conquérir ou perdre. Les droits du tiers état, des parlements, de la noblesse, la puissance même du roi, rien n'était déterminé d'une façon invariable; tout se passait, pour ainsi dire, en adresse de conversation : on esquivait les difficultés les plus graves par les nuances délicates des paroles et des manières, et l'on arrivait rarement à se heurter ou à se céder, tant on évitait avec soin l'un et l'autre! Les grandes familles ivaient aussi entre elles des prétentions jamais déclarées et toujours sous-entendues, et ce vague excitait beaucoup plus la vanité que des rangs marqués n'auraient pu le faire. Il fa lait étudier tout ce dont se composait l'existence d'un homme ou dune femme, pour savoir le genre d'égards qu'on leur devait; l'arbitraire, sous toutes les formes, a toujours été dans les habitudes, les mœurs et les lois de la France : de là vient que les Français ont eu, si Ton peut s'exprimer ainsi, une si grande pédanterie de frivolité; les bases principales n'étant point affermies, on voulait donner de la consistance aux moindres détails. En Angleterre, on permet l'originalité aux individus, tant la masse est bien réglée! En France, il semble que l'esprit d'imitation soit comme un lien social, et que tout serait en désordre si ce lien ne suppléait pas à l'instabilité des institutions.

En Allemagne, chacun est à son rang, à sa place, comme à son poste, et Ton n'a pas besoin de tournures habiles, de parenthèses, de demi-mots pour exprimer les avantages de naissance ou de titre que l'on se croit sur son voisin. La bonne compagnie, en Allemagne, c'est la cour; en France, c'étaient tous ceux qui pouvaient se mettre sur un pied d'égalité avec elle, et tous pouvaient l'espérer, et tous aussi pouvaient craindre de n'y jamais parvenir. 11 en résultait que chacun voulait avoir les ma-

nières de cette société-là. En Allemagne, un diplôme vous y faisait entrer; en France, une faute de goût vous en faisait sortir, et l'on était encore plus empressé de ressembler aux gens du monde que de se distinguer dans ce monde même par sa valeur personnelle.

De l'Allemagne, première partie, ch. xi.

3° L'esprit humain est doué d'une perfectibilité indéfinie. La poésie des anciens, si admirable qu'elle soit5 reste presque tout entière confinée dans les sensations. La poésie des modernes lui est supérieure, parce qu'elle est une poésie de sentiments, de philosophie et de raison.

Les détracteurs du système de la perfectibilité de l'espèce humaine n'ont pas médité sur les véritables bases de cette opinion. En effet, ils conviennent que les sciences font des progrès continuels, et ils veulent que la raison n'en fasse pa<. Mais les sciences ont une connexion intime avec toates les idées dont se compose l'état moral et politique des nations. En découvrant la boussole, ou a découvert le Nouveau-Monde? et l'Europe morale et politique a depuis ce temps éprouvé des chan^emL-nts considérables. L'imprimerie est une découverte des sciences. Si l'on dirigeait un jour la navigation aérienne, combien les rapjoorts de la société ne seraient-ils pas différents!

La superstition est à la longue inconciliable avec les progrès des sciences positives. Les erreurs en tout genre se rectifient successivement par l'esprit de calcul. Enfin, comment peut-on imaginer que l'on mettra les sciences tellement en dehors de la pensée, que la raison humaine ne se ressentira point des immenses progrès que l'on fait chaque jour dans l'art d'observer et de diriger la nature physique? Les lumières de l'expérience et de l'observation n'exislent-elles pas aussi dans l'ordre moral, et ne donnent-elles pas aussi d'utiles secours aux développements

DU XIXe SIECLE 15

successifs de tous les genres de réflexions? Je dirai plus, les progrès des sciences rendent nécessaires les progrès de la morale; car, en augmentant la puissance de l'homme, il faut fortifier le frein qui l'empêche d'en abuser. Les progrès des sciences rendent nécessaires aussi les progrès de la politique. L'on a besoin d'un gouvernement plus éclairé, qui respecte davantage l'opinion publique au milieu des nations où les lumières s'étendent chaque jour ; et quoiqu'on puisse toujours opposer les désastres de quelques années à des raisonnements qui ont pour base les siècles, il n'en est pas moins vrai que jamais aucune contrée de l'Europe ne supporterait maintenant la longue succession de tyrannies basses et féroces qui ont accablé les Romains. Il importe d'ailleurs de distinguer entre la perfectibilité de l'espèce humaine et celle de l'esprit humain. L'une se manifeste encore plus clairement que l'autre. Chaque fois qu'une nation nouvelle, telle que l'Amérique, la Russie, etc., a fait des progrès vers la civilisation, l'espèce humaine s'est perfectionnée; chaque fois qu'une classe inférieure est sortie de l'esclavage ou de l'avilissement, l'espècehumaine s'est encore perfectionnée. Les lumières gagnent évidemment en étendue, quand même on essayerait de leur disputer encore qu'elles croissent en élévation et en profondeur. Enfin il faudrait composer un livre pour réfuter tout ce qu'on se permet de dire dans un temps où les intérêts personnels sont encore si fortement agités. Mais ce livre, c'est le temps qui le fera; et la postérité ne partagera pas plus la petite fureur qu'excitent aujourd'hui les idées philosophiques, que les atroces sentiments que la terreur avait développés :

Les fils sont plus grands que leurs pères, Et leurs cœurs n'en sout pas jaloux.

Ces vers justement appliqués aux exploits militaires dont nous sommes les glorieux contemporains, ces vers seront vrais aussi pour les progrès de laraison ; etmalheur

à qui n'en aurait pas dans son cœur le noble pressentiment!

De la Littérature, préface de la seconde édition.

Les succès étonnants [des Grecs] dans la littérature, et surtout dans la poésie, pourraient être présentés comme une objection contre la perfectibilité de l'esprit humain. Les premiers écrivains qui nous sont connus, dirait-on, et en particulier le premier poète, n'ont point été surpassés depuis près de trois mille ans, et souvent même les successeurs des Grecs sont restés bien au-dessous d'eux ; mais cette objection tombe si l'on n'applique le système de perfectibilité qu'aux progrès des idées, et non aux merveilles de l'imagination.

On peut marquer un terme aux progrès des arts ; il n'en est point aux découvertes de la pensée. Or, dans la nature morale, dès qu'il existe un terme, la route qui y conduit est promptement parcourue; mais les pas sont toujours lents dans une carrière sans bornes. Cette observation me paraît s'appliquer encore à beaucoup d'autres objets qu'à ceux qui sont uniquement du ressort delà littérature. Les beaux-arts ne sont pas perfectibles à l'infini; aussi l'imagination, qui leur donna naissance, est-elle beaucoup plus brillante dans ses premières impressions que dans ses souvenirs même les plus heureux.

La poésie moderne se compose d'images et de sentiments. Sous le premier rapport, elle appartient à l'imitation de la nature; sous le second, à l'éloquence des passions. C'est dans le premier genre, c'est par la description animée des objets extérieurs que les Grecs ont excellé dans la plus ancienne époque de leur littérature. En exprimant ce qu'on éprouve, on peut avoir un style poétique, recourir à des images pour fortifier des impressions; mais la poésie proprement dite, c'est l'art de peindre par la parole tout ce qui frappe nos regards. L'alliance des sentiments avec les sensations est déjà un premier pas vers la philosophie. Il ne s'agit ici que de la

DU XIXe SIÈCLE 17

poésie considérée seulement comme l'imitation de la nature physique. Celle-là n'est point susceptible d'une perfection indéfinie...

Les pensées qu'on ajoute à la poésie sont un heureux développement de ses beautés ; mais ce n'est pas la poésie même: Aristote l'a nommée le premier un art d'imitation. La puissance de la raison se développe et s'étend chaque jour à des objets nouveaux. Les siècles en ce genre sont héritiers des siècles; les générations partent du point où se sont arrêtées les générations précédentes, et les penseurs philosophes forment à travers les temps une chaîne d'idées que n'interrompt point la mort. Il n'en est pas de même de la poésie : elle peut atteindre du premier jet à un certain genre de beautés qui ne seront point surpassées ; et tandis que dans les sciences progressives le dernier pas est le plus étonnant de tous, la puissance de l'imagination est d'autant plus vive que l'exercice de cette puissance est plus nouveau.

De la Littérature, première partie, ch. i.

Les tragédies grecques sont, je le crois, très inférieures à nos tragédies modernes, parce que le talent dramatique ne se compose pas seulement de l'art de la poésie, mais consiste aussi dans la profonde connaissance des passions, et sous ce rapport la tragédie a dû suivre les progrès de l'esprit humain.

De la Littérature, première partie, ch. il.

Si l'on voulait se servir encore de la mythologie des anciens, ce serait véritablement retomber dans l'enfance par la vieillesse : le poète peut se permettre toutes les créations d'un esprit en délire, mais il faut que vous puissiez croire à la vérité de ce qu'il éprouve. Or la mythologie n'est pour les modernes ni une invention, ni un sentiment. Il faut qu'ils recherchent dans leur mémoire ce que les anciens trouvaient dans leurs impressions habi-

tuelles. Ces formes poétiques, empruntées du paganisme, ne sont pour nous que l'imitation de l'imitation ; c'est peindre la nature à travers l'effet qu'elle a produit sur d'autres hommes.

Quand les anciens personnifiaient l'amour et la beauté, loin d'affaiblir l'idée qu'on en pouvait concevoir, ils la rendaient plus sensible, ils l'animaient aux regards des hommes, qui n'avaient encore qu'une idée confuse de leurs propres sensations. Mais les modernes ont observé les mouvements de l'âme avec une telle pénétration, qu'il leur suffit de savoir les peindre pour être éloquents et passionnés; et s'ils adoptaient les fictions antérieures à cette profonde connaissance de l'homme et de la nature, ils citeraient à leurs tableaux l'énergie, la nuance et la vérité.

Dans les ouvrages des anciens mêmes, combien ne préfère-t-on pas ce qu'on y trouve d'observations sur le cœur humain, à tout l'éclat des fictions les plus brillantes! L'image de l'Amour prenant les traits d'Ascagne pour enflammer Didon en jouant avec elle, peint-elle aussi bien l'origine d'un sentiment passionné que les vers si beaux qui nous expriment les affections et les mouvements que la nature inspire à tous les cœurs ?...

Il faut étudier les modèles de l'antiquité pour se pénétrer du goût et du genre simple, mais non pour alimenter sans cesse les ouvrages modernes des idées et des fictions des anciens; l'invention qui se mêle à de semblables réminiscences est presque toujours en disparate avec elles. A quelque perfection que l'on portât l'étude des ouvrages des anciens, on pourrait les imiter ; mais il serait impossible de créer comme eux dans leur genre. Pour les égaler, il ne faut point s'attacher à suivre leurs traces; ils ont moissonné dans leurs champs : il vaut mieux défricher le nôtre.

De la Littérature, deuxième partie, ch. v.

DU XIXe SIÈCLE 19

i° Opposition entre les littératures classiques (ou des anciens, ou du Midi) et les littératures romantiques (modernes, ou du Nord). Seules les littératures romantiques, ayant leurs racines dans notre sol, sont susceptibles de progrès. Les littératures classiques ne peuvent être, chez les modernes, que des « littératures transplantées ».

Il existe, il me semble, deux littératures tout à fait distinctes, celle qui vient du Midi et celle qui descend du Nord; celle dont Homère est la première source, celle dont Ossian est l'origine. Les Grecs, les Latins, les Italiens, les Espagnols et les Français du siècle de Louis XIV appartiennent au genre de littérature que j'appellerai la littérature du Midi. Les ouvrages anglais, les ouvrages allemands, et quelques écrits des Danois et des Suédois doivent être classés dans la littérature du Nord, dans celle qui a commencé par les bardes écossais, les fables islandaises et les poésies Scandinaves. Avant de caractériser les écrivains anglais et les écrivains allemands, il me paraît nécessaire de considérer d'une manière générale les principales différences des deux hémisphères de la littérature...

Les images et les pensées les plus habituelles, dans Ossian, sont celles quirappeilentla brièveté de la vie, le respect pour les morts, l'illustration de leur mémoire, le culte de ceux qui restent envers ceux qui ne sont plus.. . L'ébranlement que les chants ossianiques causent à l'imagination dispose la pensée aux méditations les plus profondes.

La poésie mélancolique est la poésie la plus d'accord avec la philosophie. La tristesse fait pénétrer bien plus avant dans le caractère et la destinée de l'homme que toute autre disposition de l'âme. Les poètes anglais qui ont succédé aux bardes écossais ont ajouté à leurs tableaux les réflexions et les idées que ces tableaux mêmes devaient faire naître; mais ils ont conservé l'imagination du Nord,

celle qui se plaît sur le bord de la mer, au bruit des vents, dans les bruyères sauvages ; celle enfin qui porte vers l'avenir, vers un autre monde, l'âme fatiguée de sa destinée. L'imagination des hommes du Nord s'élance au delà de cette terre dont ils habitent les confins ; elle s'élance à travers les nuages qui bordent leur horizon, et semblent représenter l'obscur passage de la vie à l'éternité...

Le climat est certainement l'une des raisons principales des différences qui existent entre les images qui plaisent dans le Nord et celles qu'on aime à se rappeler dans le Midi. Les rêveries des poètes peuvent enfanter des objets extraordinaires ; mais les impressions d'habitude se retrouvent nécessairement dans tout ce que l'on compose. Eviter le souvenir de ces impressions, ce serait perdre le plus grand des avantages, celui de peindre ce qu'on a soimême éprouvé. Les poètes du Midi mêlent sans cesse l'image de la fraîcheur, des bois touffus, des ruisseaux limpides, à tous les sentiments de la vie. Ils ne se retracent pas même les jouissances du cœur sans y mêler l'idée de l'ombre bienfaisante qui doit les préserver des brûlantes ardeurs du soleil. Cette nature si vive qui les environne excite en eux plus de mouvements que de pensées...

Les peuples du Nord sont moins occupés des plaisirs que de la douleur, et leur imagination n'en est que plus féconde. Le spectacle de la nature agit fortement sur eux ; elle agit comme elle se montre dans leurs climats, toujours sombre et nébuleuse...

Ce que l'homme a fait de plus grand, il le doit au sentiment douloureux de l'incomplet de sa destinée. Les esprits médiocres sont, en général, assez satisfaits de la vie commune ; ils arrondissent, pour ainsi dire, leur existence, et suppléent à ce qui peut leur manquer encore, par les illusions de la vanité; mais le sublime de l'esprit, des sentiments et des actions, doit son essor au besoin d'échapper aux bornes qui circonscrivent l'imagination. L'héroïsme de la morale, l'enthousiasme de l'éloquence,

'ambition de la gloire, donnent des jouissances surnaturelles qui ne sont nécessaires qu'aux âmes à la fois exalées et mélancoliques, fatiguées de tout ce qui se mesure, le tout ce qui est passager, d'un terme enfin, à quelque listance qu'on le place. C'est cette disposition de l'âme, iource de toutes les passions généreuses, comme de outes les idées philosophiques, qu'inspire particulièrenent la poésie du Nord.

Je suis loin de comparer le génie] d'Homère à celui i'Ossian. Ce que nous connaissons d'Ossian ne peut être îonsidéré comme un ouvrage; c'est un recueil de chansons populaires qui se répétaient dans les montagnes l'Ecosse. Avant qu'Homère eût composé son poème, l'anciennes traditions existaient sans doute en Grèce. Les >oésies d'Ossian ne sont pas plus avancées dans l'art poéique que ne devaient l'être les chants des Grecs avant Homère. Aucune parité ne peut donc être établie avec ustice entre Y Iliade et le poème de Fingal. Mais on peut oujours juger si les images de la nature, telles qu'elles >ont représentées dans le Midi, excitent des émotions tussi nobles et aussi pures que celles du Nord; si les mages du Midi, plus brillantes à quelques égards, font îaître autant de pensées, ont un rapport aussi immédiat ivec les sentiments de l'âme. Les idées philosophiques «'unissent comme d'elles-mêmes aux images sombres. La poésie du Midi, loin de s'accorder, comme celle du Nord, ivec la méditation, et d'inspirer, pour ainsi dire, ce que a réflexion doit prouver, la poésie voluptueuse exclut presque entièrement les idées d'un certain ordre.

De la Littérature, première partie, ch. xi.

On prend quelquefois le mot classique comme synoayme de perfection. Je m'en sers ici dans une autre acception, en considérant la poésie classique comme celle des mciens, et la poésie romantique comme celle qui tient de quelque manière aux traditions chevaleresques. Cette division se rapporte également aux deux ères du monde :

celle qui a précédé rétablissement du christianisme, et celle qui l'a suivi...

La nation française, la plus cultivée des nations latines, penche vers la poésie classique, imitée des Grecs et des Romains. La nation anglaise, la plus illustre des nations germaniques, aime la poésie romantique et chevaleresque, et se glorifie des chefs-d'œuvre qu'elle possède en ce genre. Je n'examinerai point ici lequel de ces deux genres de poésie mérite la préférence : il suffit de montrer que la diversité des goûts, à cet égard, dérive non seulement des causes accidentelles, mais aussi des sources primitives de l'imagination et de la pensée.

Il y a dans les poèmes épiques, et dans les tragédies des anciens, un genre de simplicité qui tient à ce que les hommes étaient identifiés à cette époque avec la nature, et croyaient dépendre du destin, comme elle dépend de la nécessité. L'homme, réfléchissant peu, portait toujours l'action de son âme au dehors; la conscience elle-même était figurée par des objets extérieurs, et les flambeaux des Furies secouaient les remords sur la tête des coupables. L'événement était tout dans l'antiquité; le caractère tient plus de place dans les temps modernes ; et cette réflexion inquiète, qui nous dévore souvent comme le vautour de Prométhée, n'eût semblé que de la folie, au milieu des rapports clairs et prononcés qui existaient dans l'état civil et social des anciens.

On ne faisait en Grèce, dans le commencement de l'art, que des statues isolées; les groupes ont été composés plus tard. On pourrait dire de même, avec vérité, que dans tous les arts il n'y avait point de groupes : les objets représentés se succédaient comme dans les bas-reliefs, sans combinaison, sans complication d'aucun genre. L'homme personnifiait la nature ; des nymphes habitaient les eaux, des hamadryades les forêts : mais la nature, à son tour, s'emparait de l'homme, et l'on eût dit qu'il ressemblait au torrent, à la foudre, au volcan, tant il agissait par une impulsion involontaire, et sans que la réflexion

DU XIXe SIÈCLE 23

pût en rien altérer les motifs ni les suites de ses actions. Les anciens avaient, pour ainsi dire, une âme corporelle, dont tous les mouvements étaient forts, directs et conséquents; il n'en est pas de même du cœur humain développé par le christianisme : les modernes ont puisé dans le repentir chrétien l'habitude de se replier continuellement sur eux-mêmes...

La poésie païenne doit être simple et saillante comme les objets extérieurs; la poésie chrétienne a besoin des mille couleurs de l'arc-en-ciel pour ne pas se perdre dans les nuages. La poésie d s anciens est plus pure comme art, celle des modernes fait verser plus de larmes ; mais la question pour nous n'est pas entre la poésie classique et la poésie romantique, mais entre l'imitation de Tune et l'inspiration de l'autre. [La littérature des anciens est chez les modernes une littérature transplantée ^Jla littérature romantique ou chevaleresque est chez nous indigène, et c'est notre religion et nos institutions qui l'ont fait éclore. Les écrivains imitateurs des anciens se sont soumis aux règles du goût les plus sévères; car, ne pouvant consulter ni leur propre nature, ni leurs propres souvenirs, il a fallu qu'ils se conformassent aux lois d'après lesquelles les chefs-d'œuvre des anciens peuvent être adaptés à notre goût, Lien que toutes les circonstances politiques et religieuses qui ont donné le jour à ces chefs-d'œuvre soient changées. Mais ces poésies d'après l'antique, quelque parfaites qu'elles soient, sont rarement populaires, parce qu'elles ne tiennent, dans le temps actuel, à rien de national.

La poésie française, étant la plus classique de toutes les poésies modernes, est la seule qui ne soit pas répandue parmi le peuple. Les stances du Tasse sont chantées par les gondoliers de Venise; les Espagnols et les Portugais de toutes les classes savent par cœur les vers de Galderon et de Camoëns. Shakespeare est autant admiré par le peuple en Angleterre que par la classe supérieure. Des poèmes de Gœthe et de Bùrger sont mis en musique, et

vous les entendez répéter des bords du Rhin jusqu'à la Baltique. Nos poètes français sont admirés par tout ce qu'il y a d'esprits cultivés chez nous et dans le reste de l'Europe ; mais ils sont tout à fait inconnus aux gens du peuple et aux bourgeois même des villes, parce que les arts en France ne sont pas, comme ailleurs, natifs du pays même où leurs beautés se développent.

La littérature romantique est la seule qui soit susceptible encore d'être perfectionnée, parce qu'ayant ses racines dans notre propre sol, elle est la seule qui puisse croître et se vivifier de nouveau ; elle exprime notre religion ; elle rappelle notre histoire; son origine est anienne, mais non antique.

La poésie classique doit passer par les souvenirs du paganisme pour arriver jusqu'à nous; la poésie des Germains est l'ère chrétienne des beaux-arts : elle se sert de nos impressions personnelles pour nous émouvoir; le génie qui l'inspire s'adresse immédiatement à notre cœur, et semble évoquer notre vie elle-même comme un fantôme, le plus puissant et le plus terrible de tous.

De C Allemagne, deuxième partie, ch. xi.

5° Cosmopolitisme. — Les littératures des diverses nations de l'Europe, en se connaissant mieux, se prendront les unes aux autres les qualités qui leur manquent, se corrigeront de leurs défauts, et renouvelleront leur inspiration.

Ce n'est que depuis Vollaire que l'on rend justice en France à l'admirable littérature des Anglais ; il faudra de même qu'un homme de génie s'enrichisse une fois par la féconde originalité de quelques écrivains allemands, pour que les Français soient persuadés qu'il y a des ouvrages en Allemagne où les idées sont approfondies et les sentiments exprimés avec une énergie nouvelle.

Sans doute les auteurs actuels ont raison de rappeler

DU XIXe SIÈCLE 25

sans cesse le respect que Ton doit aux chefs-d'œuvre de la littérature française ; c'est ainsi qu'on peut se former un goût, une critique sévère, je dirais impartiale, si de nos jours, en France, ce mot pouvait avoir son application. Mais le grand défaut dont notre littérature est menacée, maintenant, c'est la stérilité, la froideur et la monotonie : or, l'étude des ouvrages parfaits et généralement connus que nous possédons apprend bien ce qu'il faut éviter, mais n'inspire rien de neuf; tandis qu'en lisant les écrits d'une nation dont la manière de voir et de sentir diffère beaucoup de celle des Français, l'esprit est excité par des combinaisons nouvelles, l'imagination est animée par les hardiesses mêmes qu'elle condamne, autant que par celles qu'elle approuve : et Ton pourrait parvenir à adapter au goût français, peut-être le plus pur de tous, des beautés originales qui donneraient à la littérature du xixe siècle un caractère qui lui serait propre.

On ne peut qu'imiter les auteurs dont les ouvrages sont accomplis; et dans l'imitation, il n'y a jamais rien d'illustre; mais les écrivains dont le génie un peu bizarre n'a pas entièrement poli toutes les richesses qu'ils possèdent, peuvent être dérobés heureusement par des hommes de goût et de talent : l'or des mines peut servir à toutes les nations, l'or qui a reçu l'empreinte de la monnaie ne convient qu'à une seule. Ce n'est pas Phèdre qui a produit Zaïre, c'est Othello. Les Grecs eux-mêmes, dont Racine s'est pénétré, avaient laissé beaucoup à faire à son génie. Se serait-il élevé aussi haut, s'il n'eût étudié que des ouvrages qui, comme les siens, désespérassent l'émulation, au lieu de l'animer en lui ouvrant de nouvelles routes?

Ce serait donc, je le pense, un grand obstacle aux succès futurs des Français dans la carrière littéraire, que ces préjugés nationaux qui les empêcheraient de rien étudier qu'eux-mêmes.

Delphine, Préface.

On ne sait pas faire un livre en Allemagne ; rarement on y met l'ordre et la méthode qui classent les idées dans la tête du lecteur ; et ce n'est point parce que les Français sont impatients, mais parce qu'ils ont l'esprit juste qu'ils se fatiguent de ce défaut; les fictions ne sont pas dessinées, dans les poésies allemandes, avec ces contours fermes et précis qui en assurent l'effet, et le vague de l'imagination correspond à l'obscurité delà pensée. Enfin, si les plaisanteries bizarres et vulgaires de quelques ouvrages prétendus comiques manquent de goût, ce n'est pas à force de naturel, c'est parce que l'affectation de l'énergie est au moins aussi ridicule que celle de la grâce. Je me fais vif\ disait un Allemand en sautant par la fenêtre; quand on se fait, on n'est rien : il faut recourir au bon goût français contre la vigoureuse exagération de quelques Allemands, comme à la profondeur des Allemands contre la frivolité dogmatique de quelques Français.

Les nations doivent se servir de guide les unes aux autres, et toutes auraient tort de se priver des lumières qu'elles peuvent mutuellement se prêter. Il y a quelque chose de très singulier dans la différence d'un peuple à un autre : le climat, l'aspect de la nature, la langue, le gouvernement, enfin surtout les événements de l'histoire, puissance plus extraordinaire encore que toutes les autres, contribuent à ces diversités; et nul homme, quelque supérieur qu'il soit, ne peut deviner ce qui se développe naturellement dans l'esprit de celui qui vit sur un autre sol et respire un autre air : on se trouvera donc bien en tout pays d'accueillir les pensées étrangères; car, dans ce genre, l'hospitalité fait la fortune de celui qui reçoit. De V Allemagne, deuxième partie, ch. xxxi.

Les traités sur les beaux-arts, les ouvrages d'érudition et de philosophie, quoiqu'ils n'appartiennent pas immédiatement à la li-ttérature, doivent pourtant être comptés parmi les richesses de l'Allemagne. Il y a dans cette Allemagne des trésors d'idées et de connaissances que le

DU XIXe SIÈCLE 27

reste des nations de l'Europe n'épuisera pas de longtemps. Le génie poétique, si le ciel nous le rend, pourrait aussi recevoir une impulsion heureuse de l'amour pour la nature, les arts et la philosophie, qui fermente dans les contrées germaniques; mais au moins j'ose affirmer que tout homme qui voudra se vouer maintenant à quelque travail sérieux que ce soit, sur l'histoire, la philosophie ou l'antiquité, ne saurait se passer de connaître les écrivains allemands qui s'en sont occupés.

De V 'Aile magne , deuxième partie, ch.xxxi.

Il est impossible que les écrivains allemands, ces hommes les plus instruits et les plus méditatifs de l'Europe, ne méritent pas qu'on accorde un moment d'attention à leur littérature et à leur philosophie. On oppose à ^. l'une qu'elle n'est pas de bon goût, et à l'autre qu'elle est pleine de folies. Il se pourrait qu'une littérature ne fût pas conforme à notre législation du bon goût, et qu'elle contînt des idées nouvelles dont nous puissions nous enrichir, en les modifiant à notre manière. C'est ainsi que les Grecs nous ont valu Racine, et Shakespeare plusieurs des tragédies de Voltaire. La stérilité dont notre littérature est menacée ferait croire que l'esprit français lui-même a besoin maintenant d'être renouvelé par une sève plus vigoureuse; et comme l'élégance- de la société nous préservera toujours de certaines fautes, il nous importe surtout de retrouver la source des grandes beautés.

Après avoir repoussé la littérature des Allemands au nom du bon goût, on croit pouvoir aussi se débarrasser de leur philosophie au nom de la raison. Le bon goût et la raison sont des paroles qu'il est toujours agréable de prononcer, même au hasard; mais peut-on de bonne foi se persuader que des écrivains d'une érudition immense, et qui connaissent tous les livres français aussi bien que nousmêmes, s'occupent depuisvingt années dépures absurdités?

Les siècles superstitieux accusent facilement les opinions nouvelles d'impiété, et les siècles incrédules les

accusent non moins facilement de folie. Dans le xvie siècle, Galilée a été livré à l'Inquisition pour avoir dit que la terre tournait ; et dans le xvme quelques-uns ont voulu faire passer J.-J. Rousseau pour un dévot fanatique. Les opinions qui diffèrent de l'esprit dominant, quel qu'il soit, scandalisent toujours le vulgaire : l'étude et l'examen peuvent seuls donner cette libéralité de jugement, sans laquelle il est impossible d'acquérir des lumières nouvelles, ou de conserver même celles qu'on a; car on se soumet à de certaines idées reçues, non comme à des vérités, mais comme au pouvoir; et c'est ainsi que la raison humaine s'habitue à la servitude, dans le champ même de la littérature et de la philosophie.

De V Allemagne, observations générales.

LES GENRES

1° Le théâtre. — a) La tragédie française, confinée dans les sujets grecs et latins et asservie aux conventions, est trop pompeuse et figée. 11 faut, pour lui rendre de la vie, détendre la rigueur des règles et de la versification, traiter des sujets modernes, cesser de mettre sur la scène des rois, peindre des caractères complexes et nuancés, y introduire plus d'action et de poésie. 11 faut la mettre à l'école de Shakespeare et de Schiller.

Jb) La comédie, dans une société démocratique, n'a comme matière que les vices profonds et éternels de la nature humaine. Elle doit devenir philosophique.

a) Les sujets antiques et leurs imitateurs produisent moins d'effet dans la république que dans la monarchie :

DU XIXe SIÈCLE 29

les distinctions de rang rendaient encore plus sensibles les peines attachées au revers du sort; elles mettaient entre l'infortune et le trône un immense intervalle que la pensée ne pouvait franchir qu'en frémissant. L'ordre social qui, chez les anciens, créait des esclaves, creusait encore plus avant l'abîme de la misère, élevait encore plus haut la fortune, et donnait à la destinée humaine des proportions vraiment théâtrales. On peut s'intéresser sans doute aux situations dont on n'a pas des exemples analogues dans son propre pays; mais néanmoins l'esprit philosophique qui doit résulter à la longue des institutions libres et de l'égalité politique, cet esprit diminue tous les jours la puissance des illusions sociales...

C'est bien plutôt dans la hauteur des idées et la profondeur des sentiments que dans les souvenirs et les illusions historiques, que Ton doit chercher la dignité tragique.

Vauvenargues a dit que les grandes pensées viennent du cœur. La tragédie met en action cette sublime vérité. La pièce de Fénelon * est fondée sur un fait qui est entièrement du genre du drame : cependant il suffit du rôle et du souvenir de ce grand homme pour faire de cette pièce une tragédie. Le nom de M. Malesherbes, sa noble et terrible destinée, seraient le sujet de la tragédie du monde la plus touchante. Une haute vertu, un génie vaste, voilà les dignités nouvelles qui doivent caractériser la tragédie, et plus que tout encore le sentiment du malheur, tel que nous avons appris à l'éprouver.

Il ne me paraît pas douteux que la nature morale est plus énergique dans ses impressions que nos tragiques français, les plus admirables d'ailleurs, ne l'ont encore exprimée. Toutes les splendeurs qui dérivent des rangs suprêmes introduisent dans les sujets tragiques une sorte de respect qui ne permet pas à l'homme de lutter corps à corps avec l'homme; ce respect doit jeter quelquefois du vague. dans la manière de caractériser les mouvements de

Page 1