‹ Idées et doctrines littéraires du 19e siècleChapitre 5 sur 75 · Tragédie de M. J. Chénier, représentée en février · texte numérisé non relu

Tragédie de M. J. Chénier, représentée en février

l'âme. Les expressions voilées, les sentiments contenus, les convenances ménagées supposent un genre de talent très remarquable ; mais les passions ne peuventêtre peintes, au milieu de toutes ces difficultés, avecl'énergie déchirante, la pénétration intime que la plus complète indépendance doit inspirer...

Ce n'est point l'irrégularité ni l'inconséquence des pièces anglaises et allemandes qu'il faut imiter; mais ce serait un genre de beautés nouvelles pour nous, et pour les étrangers eux-mêmes, que de trouver l'art de donner de la dignité aux circonstances communes, et de peindre avec simplicité les grands événements.

Le théâtre est la vie noble; mais il doit être la vie; et si la circonstance la plus vulgaire sert de contraste à de grands effets, il faut employer assez de talents à la faire admettre, pour reculer les bornes de l'art sans choquer le goût. On n'égalera jamais, dans le genre des beautés idéales, nos premiers tragiques. Il faut donc tenter, avec la mesure de la raison, avec la sagesse de l'esprit, de se servir plus souvent des moyens dramatiques qui rappellent aux hommes leurs propres souvenirs; car rien ne les émeut aussi profondément...

Les préceptes de l'art tragique ne mettent pas aux sujets que l'on peut choisir autant d'entraves que les difficultés mêmes attachées à l'exigence de la poésie. Ce qui serait sensible et vrai dans la langue usuelle peut être ridicule en vers. La mesure, l'harmonie, la rime interdisent des expressions qui, dans telle situation donnée, pourraient produire un grand effet. Les véritables convenances du théâtre ne sont que la dignité de la nature morale; les convenances poétiques tiennent à l'art des vers en luimême; et si elles augmentent souvent l'impression d'un genre de beautés, elles mettent des bornes à la carrière que le génie, observateur du cœur humain, pourrait parcourir.

On ne croirait pas, dans la réalité, à la douleur d'un homme qui pourrait exprimer en vers ses regrets pour la

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mort d'un être qu'il aurait beaucoup aimé. Tel degré de passion inspire la poésie : un degré de plus la repousse. Il y a donc nécessairement une profondeur de peine, un genre de vérité que l'expression poétique affaiblirait, et des situations simples dans la vie que la douleur rend terribles, mais que l'on ne peut soumettre à la rime, et revêtir des images qu'elle exige, sans y porter des idées étrangères à la suite naturelle des sentiments. Ou ne saurait nier cependant qu'une tragédie en prose, quelque éloquente qu'elle pût être, n'excitât d'abord beaucoup moins d'admiration que nos chefs-d'œuvre en vers.

De la Littérature ^ deuxième partie, ch. v.

Lorsque ces... sujets [grecs] ont été transportés au théâtre français, nos grands poètes leur ont donné plus de variété ; ils ont multiplié les incidents, ménagé les surprises, et resserré le nœud. Il fallait en effet suppléer de quelque manière à l'intérêt national et religieux que les Grecs prenaient à ces pièces, et que nous n'éprouvions pas; toutefois, non contents d'animer les pièces grecques, nous avons prêté aux personnages nos mœurs et nos sentiments, la politique et la galanterie modernes; et c'est pour cela qu'un si grand nombre d'étrangers ne conçoivent pas l'admiration que nos chefs-d'œuvre nous inspirent. En effet, quand on les entend dans une autre langue, quand ils sont dépouillés de la beauté magique du style, on est surpris du peu d'émotion qu'ils produisent et des inconvenances qu'on y trouve ; car ce qui ne s'accorde ni avec le siècle, ni avec les mœurs nationales des personnages que l'on représente, n'est-il pas aussi une inconvenance ? Et n'y a-t-il de ridicule que ce qui ne nous ressemble pas ?

Les pièces dont les sujets sont grecs ne perdent rien à la sévérité de nos règles dramatiques; mais si nous voulions goûter, comme les Anglais, le plaisir d'avoir un théâtre historique, d'être intéressés par nos souvenirs, émus par notre religion, comment sera-t-il possible de se conformer

rigoureusement, d'une part, aux trois unités, et, de l'autre, au genre de pompe dont on se fait une loi dans nos tragédies?

C'est une question si rebattue que celle des trois unités, qu'on n'ose presque pas en parler; mais de ces trois unités il n'y en a qu'une d'importante, celle de l'action, et l'on ne peut jamais considérer les autres que comme lui étant subordonnées. Or, si la vérité de l'action perd à la nécessité puérile de ne pas changer de lieu, et de se borner à vingt-quatre heures, imposer cette nécessité, c'est soumettre le génie dramatique à une gêne dans le genre de celle des acrostiches, gêne qui sacrifie le fond de l'art à sa forme.

Voltaire est celui de nos grands poètes tragiques qui a le plus souvent traité des sujets modernes. Il s'est servi, pour émouvoir, du christianisme et de la chevalerie; et si l'on est de bonne foi, l'on conviendra, ce me semble, quAlzire, Zaïre et Tancrède font verser plus de larmes que tous les chefs-d'œuvre grecs et romains de notre théâtre. Dubelloy, avec un talent bien subalterne, est pourtant parvenu à réveiller des souvenirs français sur la scène française ^ ; et, quoiqu'il ne sût point écrire, on éprouve, par ses pièces, un intérêt semblable à celui que les Grecs devaient ressentir quand ils voyaient représenter devant eux les faits de leur histoire. Quel parti le génie ne peut-il pas tirer de cette disposition ? Et cependant il n'est presque point d'événements qui datent de notre ère, dont l'action puisse se passer ou dans un même jour, ou dans un même lieu; la diversité des faits qu'entraîne un ordre social plus compliqué, les délicatesses de sentiment qu'inspire une religion plus tendre, enfin la vérité de mœurs, qu'on doit observer dans les tableaux plus rapprochés de nous, exigent une grande latitude dans les compositions dramatiques.

On peut citer un exemple récent de ce qu'il en coûte

1 Avec sa tragédie le siège de Calais (1765).

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pour se conformer, dans les sujets tirés de l'histoire moderne, à notre orthodoxie dramatique. Les Templiers * de M. Raynouard sont certainement Tune des pièces les plus dignes de louange qui aient paru depuis longtemps; cependant, qu'y a-t-il de plus étrange que la nécessité où l'auteur s'est trouvé de représenter l'ordre des templiers accusé, jugé, condamné et brûlé, le tout dans vingt-quatre heures? Les tribunaux révolutionnaires allaient vite; mais, quelle que fût leur atroce bonne volonté, ils ne seraient jamais parvenus à marcher aussi rapidement qu'une tragédie française. Je pourrais montrer les inconvénients de l'unité de temps avec non moins d'évidence, dans presque toutes nos tragédies de l'histoire moderne; mais j'ai choisi la plus remarquable de préférence, pour faire ressortir ces inconvénients...

La pompe des alexandrins est un plus grand obstacle encore que la routine même du bon goût à tout changement dans la forme et le fond des tragédies françaises : on ne peut dire en vers alexandrins qu'on entre ou qu'on sort, qu'on dort ou qu'on veille, sans qu'il faille chercher pour cela une tournure poétique; et une foule de sentiments et d'effets sont bannis du théâtre, non par les règles de la tragédie, mais par l'exigence même de la versification. Racine est le seul écrivain français qui, dans la scène de Joas avec Athalie, se soit une fois joué de ces difficultés : il a su donner une simplicité aussi noble que naturelle au langage d'un enfant; mais cet admirable effort d'un génie sans pareil n'empêche pas que les difficultés trop multipliées dans l'art ne soient souvent un obstacle aux inventions les plus heureuses.

M. Benjamin Constant, dans la préface si justement admirée qui précède sa tragédie de Walstein2, a fait observer que les Allemands peignaient les caractères dans leurs pièces, et les Français seulement les passions. Pour peindre le- caractères, il faut nécessairement s'écarter du ton

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