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LES ÉCRIVAINS DRAMATIQUES SEMI-ROMANTIQUES

LEMEUCIER

1° Nécessité de trouver des sujets nouveaux et de faire fléchir les règles lorsque les sujets nouveaux ne peuvent s'y assujettir. (P. 191.)

2° Les genres dramatiques nouveaux : la comédie historique et le drame historique. (P. 193.)

3° Il ne faut pas mélanger les genres. La tragédie reste le premier en dignité des genres dramatiques. (P. 196.)

TEXTES CITÉS

Pinto, préface de la lre édition, 1800.

Christophe Colomb, note publiée la veille de la lre représentation, 1809.

Cours analytique de littérature, 1819'.

Remarques sur les bonnes et les mauvaises innovations dramatiques, lues à l'Académie française, le 5 avril 1825.

1° Nécessité de trouver des sujets nouveaux et de faire fléchir les règles lorsque les sujets nouveaux ne peuvent s'y assujettir.

On cessera d'opposer des préjugés exclusifs à l'accueil des audaces heureuses dans la carrière tragique, et des

1. Le Cours analytique de littérature a été publié en 1819 ; mais leg Discours qui le composent ont été prononcés en 1810.

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plaisanteries naïves et populaires de l'ancienne comédie... Les bons auteurs, encouragés par les louanges qu'ils auront bien méritées, et retenus par une sévérité sans caprices..., ne craindront pas qu'on les punisse comme transgresseurs des lois de l'art, s'ils osent en reculer les limites et en étendre le domaine. La république des lettres fera, pour son accroissement en France, ce que la république romaine fit politiquement pour la sienne [sic) : elle répandra sa force et ses exemples chez les nations étrangères; et, fière de leur rester supérieure, elle empruntera leurs richesses, leurs lumières, et ne dédaignera pas d'en recevoir quelquefois les leçons, ni d'en adopter les bonnes maximes. Nous irons rechercher, avec le grand Corneille, les beautés du théâtre espagnol ;... nous irons... avec le tragique auteur de notre Œdipe à Colorie, arracher aussi des lambeaux sublimes et terribles à Shakespeare. Nous irons enfin demander à Wiedland, à Guoethe (sic) et à Schiller en quelles sources les muses germaniques puisèrent cette ingénuité pure, et cette noble mélancolie qui verserait un charme sentimental en nos drames.

Lemercier, Cours analyt. de litt.y I, Introd.

Il est rare... que le fait tragique ne s'accomplisse pas facilement en un jour : on le prend tout voisin de la catastrophe ; et commençât-il dès la naissance du héros, l'artifice de l'exposition ramène aisément les intérêts au point où se noue l'intrigue, pour arriver bientôt jusqu'au terme où elle se débrouille entièrement. Si le sujet oppose des difficultés à remplir cette obligation, c'est alors que l'art éclate davantage, et n'en e^t que plus admiré : cause nouvelle de plaisir pour le spectateur, qui s'en étonne. Si le sujet s'y refuse absolument, peut-être vous prouverai-je qu'on n'est^plus tenu à respecter cette loi, et que les grands maîtres nous ont appris à compenser le désavantage de commettre une faute par le profit des beautés qu'on sacrifierait à s'en abstenir, pour éviter un vain reproche...

Instruits de cette triple condition des unités, déclarons

la difficulté d'y satisfaire, et particulièrement en ce qui touche celle du lieu. Corneille avoue qu'il n'a pu lui-même y astreindre que trois de ses tragédies, les Horaces,

Polyeucte et la Mort de Pompée

On ne niera pas que cette indulgence, sollicitée par le vieux fondateur de notre scène tragique et comique, est bien contraire à la rigueur des lois que prétendent nous imposer les aristarques du jour. Ces derniers, sans avoir tenté les moindres épreuves du théâtre, furent prompts à nommer barbares et novateurs ceux qui ont voulu soumettre les préceptes à la discussion pour les adopter sciemment, et qui, ne les recevant pas avec un aveuglement religieux, refusent de croire que des nations entières soient stupides pour suivre des dogmes différents. Leur exclusion intolérante des beautés qui ressortent de chaque autre méthode admise par les étrangers, leur fait préférer les vices même d'un trop étroit attachement aux règles, à la certitude de plaire et d'émouvoir au prix de quelque inexactitude. Cette manie me semble nuisible à la création d'une multitude de beaux sujets dramatiques, et tient plus de la pédanterie que du savoir.

Lemercier, Cours analyt. de litt., I, v.

Ne doutez pas que si quelque héros extraordinaire, quelque fameuse époque nécessitait, pour être dignement représentée, qu'un heureux génie créât une œuvre tragique dont les règles inusitées sortissent du sujet même et de ses circonstances particulières, ne doutez pas, vous dis-je, qu'il aurait tort d'y renoncer en l'honneur de nos préceptes, et que les suffrages publics ne le récompensassent avec éclat des émotions neuves et profondes qu'il exciterait en la produisant.

Lemercier, Cours analyt. de litt., I, v.

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2° Les genres dramatiques nouveaux : la comédie historique et le drame historique.

Ce genre (le drame) mérite bien que nous en classions convenablement les conditions, parmi les rangs des autres. Il adresse des leçons directes à la multitude. Les vérités qu'il exprime n'ont rien de l'extraordinaire qui les rend incroyables. Sa morale touche immédiatement nos conditions et nos esprits. La crainte et la compassion qu'il excite ne peuvent nous être en rien étrangères. Il s'ennoblit aussi des sentiments élevés qu'il simplifie, lorsqu'il peint les hommes historiques dont lui seul offre des portraits fidèles : c'est alors que, prenant le nom de piècesanecdotes, il participe de la comédie héroïque et de la comédie de mœurs; c'est à ce genre que nous devons le joli ouvrage de la Partie de chasse* , où la vive physionomie d'Henri IV éclate sous des traits naïfs, au grand plaisir des cœurs français, qui aiment à reconnaître en cette image le bon cœur, l'esprit loyal et l'héroïsme enjoué de ce roi... C'est à ce genre qu'il appartient de caractériser les grands hommes que leur singularité refuse à la tragédie; c'est à lui de saisir les traits originaux et particuliers qui nous charment dans la lecture des bons mémoires, espèces de livres amusants, instructifs et curieux, parce que leurs auteurs maniaient les hauts intérêts en acteurs du théâtre des cours, et faisaient eux-mêmes de l'histoire, avant que d'en écrire. N. Lemercier, Cours analyt. de litt., I, ni.

Il eût été facile de bâtir sur la conjuration du duc de Bragance un drame bien triste, dont le succès n'eût pas été disputé.

Ma seule ébauche de quelques portraits historiques me prouve que de grands tableaux en ce genre produiront un effet théâtral digne de la scène comique. J'espère un jour en convaincre ceux même qui m'attaquent toujours, parce que je ne me défends jamais.

1. La Partie de chasse de Henri IV (1774), comédie en 3 actes, de Collé.

J'ai voulu présenter au public le spectacle des mouvements intérieurs d'une conjuration, non l'appareil extérieur d'un fait héroïque qui eût ébloui le vulgaire. Mon dessein était de montrer que les intrigues politiques font quelquefois descendre les plus hauts personnages aux dernières bassesses.

Lemercier, Pinto, préface de la lre édition.

La comédie, dont il (Molière) semble avoir épuisé les ressources dans ses applications aux vices domestiques, accroîtrait peut-être sa richesse, si, mêlant quelques éléments de plus à ceux qu'il y a mêlés, nous étendions son domaine en l'appliquant à l'histoire. Qui sait si ce ne serait point lui ouvrir un nouveau champ fécond et lui faire faire un pas de plus. Je n'ai proposé ceci que comme un doute; mais je crois que la comédie, en s'emparant des annales comme la tragédie, acquerrait une moralité plus universelle. Thalie exposerait à !a dérision, et au mépris les actions basses et ridicules, ainsi que Melpomène les offre à la terreur et à la pitié; elle raillerait les travers et les petitesses des faux grands hommes dont l'autre fait abhorrer les scélératesses et les crimes; sa censure serait plus efficacement dirigée contre les politiques du monde que les déclamations tragiques, parce que rien n'avilit plus l'ambition intrigante que l'ironie, et ne la punit mieux que le rire. Cette création de la comédie, que je nommai historique, aurait encore l'avantage de peindre sans artifice et sans exagération les physionomies nobles et franches des héros que leurs traits simples et leur naïf langage enlèvent au genre tragique, et qui sont tristement défigurés dans le genre larmoyant. J'ose à peine vous parler de l'essai que je fis, il y a dix-sept années, de cette nouveauté; ce ne fut qu'une première ébauche hardie d'un genre de tableau dramatique que j'étais jaloux de présenter plus correctement. Malgré le soin que j'avais pris d'écarter de ma comédie toute espèce d'intérêt qui l'eût confondue avec le drame et de tourner l'objet de toutes les scènes du

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côté plaisant, le pathétique attaché aux situations trop fortes me contraignit de dévier de ma route, et fît quelquefois grimacer de trop près, par leur contraste, le ridicule et la pitié. Ce défaut de ma comédie de Pinto ne m'échappa point à la représentation, et même j'eus le malheur d'être approuvé dans des endroits où je n'eusse pas voulu l'être, et blâmé dans plusieurs autres qui méritaient d'être applaudis...

Lemercier, Cours analyt. de litt., II, xxv.

L'auteur de la pièce nouvelle qu'on donnera demain à TOdéon croit devoir prévenir le public qu'il ne l'a pas intitulée Comédie Schakespirienne pour affecter d'introduire un genre étranger sur la scène, mais seulement pour annoncer aux spectateurs que son ouvrage sort de la règle des trois unités : le sujet qu'il traite l'a contraint d'en omettre deux, celle du lieu et celle du temps ; il n'a conservé que celle de l'action.

L'auteur se flatte qu'on excusera une licence qu'il lui était impossible de ne pas prendre dans le sujet qu'il a choisi, espérant intéresser par la représentation d'un personnage tel que Christophe Colomb, dont la découverte fut une si grande époque dans les annales du monde. Cette particularité d'un événement et d'un caractère extraordinaires ne peut faire exemple. Il a fallu que l'auteur s'affranchît cette fois des règles reçues ; règles quil a strictement observées dans toutes les pièces quil a faites pour le Théâtre français ; règles dont les chefs-d'œuvre des maîtres de l'art dramatique ont consacré l'excellence, et qu'on accuse faussement de rétrécir la carrière du génie. Quelle nation peut opposer à la nôtre des modèles qui égalent en perfection Cinna, Athalie et Tartufe?

Lemercier, Christophe Colomb, note publiée la veille du jour de la lre représentation.

3° Il ne faut pas mélanger les genres. La tragédie reste le premier en dignité des g-enres dramatiques.

...Mais... comment introduire du neuf, en se traînant dans les voies que le temps a creusées? Ce ne sont pas, répliquerai-je, les routes nouvelles qui produisent la nouveauté des spectacles, ce sont les objets nouveaux qu'on fait passer sous les yeux des spectateurs dans les chemins battus, dont il faut éviter seulement les ornières. On y fit marcher tels et tels âges, telles et telles mœurs : transportez-y d'autres siècles, d'autres coutumes et d'autres caractères : l'image exacte des époques et des traditions locales vous fournira les effets curieux après lesquels court la multitude... Innovez dans le choix des fables, et n'innovez pas dans les plans et dans la diction; rendez le tout conforme à la nature, à la vérité, à l'idéal que les peuples ont pu s'en former; et vous deviendrez originaux, comme ont su l'être vos premiers modèles, sans altérer les méthodes adoptées par le génie...

Corrigez, s'il le faut, la monotonie et l'emphase des tirades : supprimez ces formules d'étiquette et de galanterie, trop discordantes avec les passions ou les mœurs : animez le dialogue : évitez le faste épique et descriptif; innovez en achevant d'imiter les Grecs dans les parties échappées au génie de leurs savants imitateurs; empruntez-leur cette élocution élégamment naïve qu'Euripide prêtait à la famille d'Hécube, à celle d'Alceste ; introduisez, comme Sophocle dans ses deux Œdipe, des pâtres à côté des rois et le désert du Cithéron près du palais où leur grandeur réside. Innovez en traçant les mœurs du moyen âge et des temps féodaux avec franchise, vigueur et fidélité, comme les Grecs peignaient celles de leurs âges barbares : offrez, comme eux, ces exemples des fastes de la cruauté superstitieuse et tyrannique à l'horreur d'une postérité plus éclairée; mais ne déshonorez pas vos pinceaux en colorant les images de la dépravation des êtres

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les plus vils de la société sous les enseignes trompeuses de Melporaène. N'oubliez jamais le noble principe de cette Muse qui ne doit traiter dans un langage élevé, mélodieux, choisi, que les intérêts des nations, de leurs dieux, de leurs souverains et de leurs tribuns, et qui rejette les intrigues vulgaires et la familiarité prosaïque dans les genres subalternes ..

Reléguez le commun naturel dans les drames romanesques et communs, composition de genre où tout est passable, hors l'ennui. Retranchez les bizarreries, corrigez les vices dès que vous empruntez... Sachez embellir le gothique même à la manière de l'antique, et n'allez pas modeler vos figures sur la roideur des saints de vos chapelles, sur les statues grotesques de vos Dagobert et sur les difformes mannequins de la chevalerie.

La carrière d'exploitation des théâtres germains fut depuis longtemps ouverte à l'opéra-comique et sur vos boulevards : laissons le mélodrame suivre les heureux filons de leurs muses bâtardes, dégrossir les premiers matériaux qu'elles nous procureront; et quand des essais longtemps soumis au creuset public nous auront fourni quelques lingots d'un métal précieux dans ces immenses alliages, approprions-les au trésor de notre littérature épurée. Surtout, et je ne cesserai de le répéter, ne mêlez pas les genres dans l'espoir de créer une tragédie plus simple et plus vraie...

Qu'auraient pensé des esprits si fins, et si bien cultivés [Eschyle, Sophocle, Euripide], de l'étrange enlacement des scènes héroïques et vulgaires en des pièces demi-nobles et demi-bourgeoises ? Quelle estime en eussent fait Corneille... Racine... Voltaire...? Ces doctes écrivains auraient-ils cru corriger la tragédie en l'abaissant, et la rendre plus naturelle par les familiarités du drame? Auraient-ils cru que la ressemblance des rois et des chefs d'Etat deviendrait plus philosophiquement instructive et plus fidèle, si l'art les exposait dans leur nudité défectueuse ou accidentelle, au lieu de les traduire tels que le

prestige des rangs, le prisme de la renommée, la perspective de l'antiquité des annales les figurent* ^imagination des peuples; enfin si le parterre les revoyait comme leurs serviteurs ou leurs valets de ehambre ont pu les voir? Non, quelque vraies que soient ces copies des petits défauts des grands personnages, elles déplaisent dans es tableaux tragiques, et ne doivent entrer que dans les cadres de la satire et de la tragi-comédie des Caldeion et des Lope de Véga. ..

N. Lemercier, Remarques sur les Bonnes elles mauvaises innovations dramatiques, lues à 1 Académie française, le 5 avril 1825.

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