LEBRUN
La tragédie française s'affadit dans la répétition des mêmes modèles. Il faut demander au théâtre allemand et au théâtre anglais des couleurs nouvelles, et « essayer un rapprochement entre la Melpomène étrangère et la nôtre ».
TEXTES CITÉS
Articles de La Renommée, 1819.
Marie Stuart, préface, 1820.
Le Cid d'Andalousie*, préface, 1844.
Il se peut que notre poésie manque parfois de certaines teintes, d'une certaine couleur, d'une certaine vérité qu'elle pourrait emprunter sans honte à la poésie des autres peuples. Nos richesses nationales ne doivent point nous fermer les yeux sur les richesses étrangères, et le patriotisme n'exclut pas la justice.
P. Lebrun, articles de La Renommée, I, Lord Byron, 7 juillet 1819.
L'épigraphe de cette tragédie nouvelle, domestica facta, devrait être désormais celle de toutes nos tragédies. Des sujets tirés de notre histoire, empreints de nos mœurs, intéressent tout autrement que ceux pris de la fable et des histoires antiques. L'éducation de la France faite à une bien rude école est devenue plus forte et plus austère. Nous ne sommes plus au temps où les spectateurs aimaient à reconnaître dans Estlier et dans Rérénice les passions et
1. Le Cid d'Andalousie a été représenté en 1825; mais la préface n'a été imprimée qu'en 1844.
les intrigues de la cour. Il nous faut de grands spectacles qui nous élèvent l'âme, qui, pour répondre à nos pensées habituelles, nous parlent de patrie, de gloire, d'indépendance.
P. Lebrun, articles de La Renommée, V, Jeanne d'Arc, trag. de M. Davrigny, 25 juin 1819.
Nos tragédies modernes, en général, tournent trop dans le même cercle. Ne serait-il pas temps d'abandonner ces formes usées, ces moyens de convention, ces péripéties qu'on voit venir de si loin? N'est-il pas temps qu'un prince tragique cesse d'assembler son conseil pour ne rien résoudre; que, pour finir les actes, on n'excite plus de révoltes; que les reines et les duchesses ne se jettent plus au milieu des soldats, quand on mène quelqu'un au supplice; que les tyrans, après avoir condamné leur victime, n'envoient plus tous de la même manière révoquer l'ordre qu'ils ont donné; et qu'enfin, lorsque le crime est sans remède, les remords ne soient plus absolument de rigueur?
Le moment serait peut être également venu de chasser du style toutes les vieilles banalités, d'abandonner désormais ces lieux, ces tristes lieux, ces terribles lieux, qui terminent si commodément un grand nombre de nos vers; de finir les phrases commencées; de faire en sorte, par exemple, qu'un sénéchal qui, étant seul, s'écrie : Ah! faut-il... achève son idée, s'il en a une; de faire parler les rois et les régents sans leur faire dire ma volonté suprême, et encore moins que
... la raison d'État, dans ses sombres maximes,
N'a bien souvent aux rois ordonné que des crimes. Car les rois et les régents, en parlant d'eux-mêmes, n'ont jamais dit de ces choses-là.
P. Lebrun, articles de La Renommée, V, Jeanne d'Arc, trag. de M. Davrigny, 25 juin 1819.
Je dois cette tragédie à Schiller... Les critiques français
DU XIXe SIÈCLE 201
m'ont reproché une imitation trop suivie de la pièce allemande; les critiques étrangers trouveront peut-être que je ne l'ai point assez imitée...
Quel que soit le jugement que l'on porte de cette pièce, peut-être me saura-t-on gré d'avoir essayé un rapprochement entre la Melpomène étrangère et la nôtre; d'avoir opéré l'alliance de deux muses qui semblaient ennemies irréconciliables, et enfin d'avoir introduit sur le théâtre français, sans blesser la sévérité de notre goût et de nos règles, des formes et des couleurs qui manquaient à notre littérature dramatique, et que je crois indispensables à la tragédie moderne.
P. Lebrun, Marie Stuart, préface.
Ce n'était point par fantaisie, par frivole intérêt, et pour exciter une vaine curiosité, que j'avais voulu montrer mademoiselle Mars dans la tragédie avec Talma. En donnant à la première actrice de la comédie un rôle tragique, je n'avais pas fait seulement une chose intéressante pour les spectateurs et avantageuse pour la pièce, j'avais cru faire une chose utile pour l'art.
Qu'on se reporte un moment en 1825. Le public de cette époque n'était point tel qu'il est aujourd'hui et que l'ont fait des tentatives hardies et puissantes... Le public en 1825 voulait du nouveau, mais il se tenait en garde contre le nouveau : il était défiant, exigeant, chatouilleux; on avait à compter avec ses susceptibilités, ses incertitudes, dirai-je ses préjugés. Une expression très simple lui faisait froncer le sourcil; il était sévère pour le mot propre; les mots familiers lui plaisaient difficilement; ce qui n'était pas noble ne pouvait passer qu'à grand'peine... On ne pouvait... pas toujours en 1820 * montrer une situation dans tout son naturel, un caractère dans toute sa vérité.
Et il en était ainsi du style. Dans le même ouvrage2,