Marie Stuart
j'avais essayé de faire entrer en un passage du cinquième acte, qu'on a trouvé touchant, le mot de mouchoir; j'avais dit:
Prends ce don, ce mouchoir, ce gage de tendresse, Que pour toi de ses mains a brodé ta maîtresse. Ce mouchoir brodé épouvanta ceux qui entendirent d'abord la pièce. Ils me supplièrent à mains jointes de changer des mots si dangereux, et qui ne pouvaient manquer de faire rire toute la salle à l'instant le plus pathétique, et je mis en place ceux qu'on lit aujourd'hui, et que je laisse subsister pour marquer en quelque sorte la date de cet ouvrage. J'écrivis :
Prends ce don, ce tissu, ce gage de tendresse, Qu'a pour toi de ses mains embelli ta maîtresse.
On trouva ce tissu infiniment préférable; cela était plus digne, et personne ne vit plus rien dans ces vers que de fort satisfaisant.
Or le public de 1825 n'était guère différent de celui de 1820. Aucun ouvrage n'avait paru entre Marie Stuart et le Cid d'Andalousie qui fût de nature à apprivoiser son goût et sa dignité. Quand après un pas heureux, j'en voulus faire un second, qui portât l'art plus avant dans cette route où d'autres sont venus depuis laisser des traces plus profondes, je dus songer à appeler à mon secours tout ce qui pouvait rendre ce pas moins hasardeux. La plus grande innovation de ma tragédie était dans le style. J'avais cherché à le faire descendre cette fois au ton le plus simple et le plus familier que pût supporter le drame sérieux. Mais pour que ce naturel et cette simplicité ne fussent point jugés à contre-sens, et ne fussent point pris pour de la négligence, de la faiblesse ou de la trivialité, il était nécessaire qu'ils fussent rendus au théâtre selon l'intention du poète. Il fallait un instrument qui pût abaisser le ton sans cesser d'être pur et harmonieux.
L'exemple et l'influence de Talma n'avaient pas encore pu apprendre aux actrices de son temps à parler. La tragédienne alors en réputation, mademoiselle Duchesnois,
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avait un admirable talent, de la vigueur, de beaux élans, une voix charmante; mais, il faut le dire, elle déclamai!; et chantait, elle ne parlait pas; elle avait plus de chaleur et de verve que de vérité, de naturel et de grâce. Mademoiselle Mars, qui ne savait pas déclamer, possédait, outre cet avantage, les autres dons qui manquaient à mademoiselle Duchesnois.Elle me parut donc, pour l'œuvre que j'entreprenais, une indispensable auxiliaire; elle me sembla faite tout exprès pour apprendre à parler aux autres, et pour faire entrer, en y accoutumant le public, la comédie noble dans le domaine tragique...
P. Lebrun, Le Cid d'Andalousie^ préface.
Timidité de l'imagination des Français. Qu'ils s'enhardissent en imitant le théâtre allemand.
TEXTE CITE
Les scrupules littéraires de madame la baronne de Staël,
Lorsqu'on parcourt les diverses conceptions dramatiques des poètes allemands, on croit errer au milieu d'une foule de décorations tantôt magnifiques, tantôt bizarres, jetées au hasard sur des plans divers, et qui, pour produire un admirable effet, n'ont besoin que d'être soumises aux règles de la perspective théâtrale. La littérature allemande ayant été précédée par toutes les littératures de l'Europe, n'en présenta d'abord qu'une pâle copie, et les grands auteurs de l'école dramatique moderne, n'attribuant qu'aux inconvénients de l'imitation le peu de succès de leurs devanciers, ont secoué le joug de tous les modèles, et donné à leur Melpomène la liberté pour premier attribut. Je ne sais pourquoi les Français se révoltent contre l'indépendance littéraire des autres nations. Quelles inspirations pourrions-nous chercher dans les pièces du théâtre germanique, si leurs auteurs n'avaient fait que se soumettre à notre système théâtral... Eh ! que nous importent les défauts des tragiques allemands, s'il est vrai que les beautés dont plusieurs de leurs ouvrages étincellent aient agrandi pour nous le domaine des beaux-arts.
Soumet, Les Scrupules littéraires de madame la baronne de Staël. {Marie Stuart, trag. de Schiller.)
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On ne saurait trop répéter aux Français qu'ils marchent avec trop de crainte dans les champs de l'imagination ; ils ne font point entrer assez d'idéal dans leur manière de considérer les beaux-arts; ils veulent en ramener toutes les productions à des imitations positives; et cependant le talent poétique, ce luxe de notre âme, a quelquefois besoin de dédaigner la beauté des objets réels, pour arriver à cette sorte de sublime dont il ne trouve de modèle que dans sa propre inspiration.
Soumet, Les Scrupules littéraires de madame la baronne de Staël. [De la Poésie.)