‹ Idées et doctrines littéraires du 19e siècleChapitre 44 sur 75 · CASIMIR DELAVIGNE · texte numérisé non relu

CASIMIR DELAVIGNE

Il faut innover, mais avec prudence. Théorie du juste milieu dramatique et de « l'audace réglée par la raison ».

TEXTES CITES

Discours de réception à l'Académie française, 1 juillet 1825. Marino Faliéro, préface, 1829.

... Qu'il me soit permis de le croire dans l'intérêt de cette génération naissante à laquelle je m'honore d'appartenir, il est encore possible de créer pour qui veut rester fidèle à sa nature. Ces innovations dont le besoin tourmente tous les esprits, et que semble appeler une littérature enrichie et comme fatiguée par tant de chefs-d'œuvre, c'est au théâtre qu'elles ont surtout leurs triomphes et leurs dangers. Sur cette mer tant de fois et si glorieusement parcourue, on ne peut rien découvrir sans s'exposer aux orages. Là aussi, messieurs, s'il m'est permis de rappeler une fiction poétique, là s'élève ce génie des tempêtes dont parle Camoëns; il arrête, il épouvante le jeune poète qui se sent prédestiné aux hasardeuses entreprises ; il lui montre les écueils, il lui nomme les nochers malheureux, il lui raconte les naufrages : « Tu t'égares; ne tente pas des routes nouvelles : tout finit à cet horizon où ta vue s'arrête. Au delà de cette limite, plus d'astres pour te guider, plus de flots pour te soutenir; rien que le naufrage et l'abîme. » Mais qu'importent ces effrayantes prophéties, si le génie du poète le précipite malgré lui dans les hasards! dut-il se perdre, il s'ouvrira des chemins, il affrontera les écueils, au risque de s'y briser; si l'horizon qui le presse ne peut le contenir, pour se faire de l'espace, il en franchira les bornes.

Il attachera son nom à quelques régions ignorées jusqu'à lui; et, comme dans les mondes réels, ces terres inconnues ne dateront leur existence que du jour de leur découverte. Mais à travers tant de périls, qui peut nous conduire à cette gloire, objet idéal de toutes les ambitions en littérature? Une religieuse conscience, une audace réglée par la raison. Raisonnables avant tout, marchons ensuite avec indépendance, sans céder aux opinions exclusives, sans nous soumettre en aveugles aux théories qui veulent devancer l'art et qui ne doivent venir qu'après lui. Quel génie créateur se révoltera contre les formes anciennes pour s'en laisser prescrire de nouvelles? Ce ne serait que changer de servitude. Le mépris des règles n'est pas moins insen=é que le fanatisme pour elles. Quand d'imposantes beautés peuvent justifier nos écarts, c'est aimer l'esclavage, c'est immoler la vraisemblance à la routine, que de presser notre sujet dans des entraves qu'il repousse. Mais s'affranchir des règles pour se faire singulier, lorsque l'action dramatique les comporte, c'est chercher son triomphe dans une servile concession aux idées du moment, et le pire des esclavages est celui qui joue la liberté. Admirateurs ardents de Sophocle, sachons donc admirer Shakespeare et Gœthe, moins pour les reproduire en nous, que pour apprendre en eux à rester ce que la nature nous a faits. Quel que soit le parti littéraire qui nous adopte ou nous rejette, cherchons le vrai en évitant la barbarie; sans confondre la liberté avec la licence, obéissons aux besoins d'un sujet dont le développement nous emporte : mais ne nous attachons pas au sort d'un écrivain fameux, pour nous faire traîner à la réputation sous sa livrée. Ce qui est vrai en lui est faux en nous; ce qui le jette hors des rangs nous confond avec la foule.

G. Delavigxe, Discours de réception à f Académie française.

J'ai conçu l'espérance d'ouvrir une voie nouvelle, où les auteurs qui suivront mon exemple pourront désormais

marcher avec plus de hardiesse et de liberté, où des acteurs dont le talent n'avait pas l'occasion de se produire, pourront s'exercer dans un genre plus élevé...

Deux systèmes partagent la littérature. Dans lequel des deux cet ouvrage a-t-il été composé? c'est ce que je ne déciderai pas, et ce qui d'ailleurs me paraît de peu d'importance. La raison la plus vulgaire veut aujourd'hui de la tolérance en tout; pourquoi nos plaisirs seraient-ils seul; exclus de cette loi commune? L'histoire contemporaine a été féconde en leçons; le public y a puisé de nouveaux besoins : on doit beaucoup oser si l'on veut les satisfaire. L'audace ne me manquera point pour remplir autant qu'il est en moi cette tâche difficile. Plein de respect pour les maîtres qui ont illustré notre scène par tant de chefsd'œuvre, je regarde comme un dépôt sacré cette langue belle et flexible qu'ils nous ont léguée. Dans le reste, tous ont innové; tous, selon les mœurs, les besoins et le mouvement de leur siècle, ont suivi des routes différentes qui les conduisaient au même but. C'est en quelque sorte les imiter encore que de chercher à ne pas leur ressembler, et peut-être la plus grande preuve, l'hommage le mieux senti de notre admiration pour de tels hommes est ce désespoir même de faire aussi bien, qui nous force à faire autrement.

G. Delavigne, Marino Faliéro, préface.

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