‹ Idées et doctrines littéraires du 19e siècleChapitre 68 sur 75 · S. DE SAC Y · texte numérisé non relu

S. DE SAC Y

Avantages de la « critique de fantaisie ». Elle extrait des gros livres dont la lecture est inutile « le petit nombre de renseignements utiles, de vues heureuses », qu'ils contiennent.

TEXTES CITES

S. de Sacy. — Variétés littéraires, préface, 1858.

— Rapport sur le progrès des lettres, Discours

préliminaire, 1868.

Aujourd'hui, de juges compétents ou non, il y en a moins, il est vrai, que du temps de Ghénier; peut-être même n'y en a-t-il plus du tout, chacun s'en rapportant à son goût, à son instinct, et se souciant très peu d'exprimer sa sensation pour l'imposer aux autres... On découvre toujours, avec un peu de patience, le coin de talent. Il faut parler de tout le monde sous peine d'être injuste, c'est-à-dire prendre et peser un à un les grains de sable ie la mer. Tout cela ne vivra pas, mais tout cela a son jour de vie, et c'est ce jour qu'il faut signaler.

S. DE Sacy, Rapport sur le progrès des lettres. Discours préliminaire.

La critique est morte en ce sens qu'elle n'est plus une règle commune, une loi uniforme et acceptée de tous; la critique qui met tout en question, est en question ellemême; chacun a la sienne qu'il fait dériver de son goût propre et qu'il traite selon sa méthode...

... Me bornant à retracer les caractères les plus généraux de la critique actuelle, je crois qu'on peut la diviser sn trois branches principales : la première, qui se rat-

tache, mais sans superstition, à la méthode classique et remonte aux principes et à la philosophie de l'art sur les traces des grands critiques anciens;... la seconde, que Ton pourrait appeler, sans vouloir la rabaisser et lui faire tort, la critique de fantaisie, l'examen des œuvres littéraires ne lui servant que d'occasion ou de prétexte pour développer ses propres idées et se livrer à des excursions sérieuses ou légères ; la troisième, biographique et psychologique avant tout, cherchant moins le livre dans l'auteur que l'auteur dans le livre, classant les différents esprits dans les différents siècles par genres et par espèces, comme on classe des plantes dans un herbier, acceptant tout, le laid et le beau, le raisonnable et l'insensé, à titre de produits de l'esprit humain, pourvu que la sève ait monté et qu'un rejeton vigoureux soit sorti du tronc commun...

Comprendre tout, c'est un mérite. Ce mérite toutefois a ses inconvénients, 11 conduit à confondre un peu trop le bien et le mal, à accepter sans choix tout ce qui se présente avec une certaine énergie de relief dans l'histoire de la littérature et dans les œuvres de l'art. A force de peindre on finirait par perdre l'habitude de juger, et qu'est-ce que la critique sans jugement ?...

Il faut l'avouer : la recherche exclusive du vrai courrait grand risque de nous faire oublier qu'il y a un beau, ou plutôt que le beau et le vrai ne font qu'un et que la source du laid c'est le faux, si la critique à principes ne se tenait à côté de la critique à portraits pour perpétuer les traditions de l'art. Les formes varient et changent, nous l'avons déjà dit. Il y a quelque chose qui ne change pas, l'esprit humain... En littérature, les règles, au lieu de féconder les esprits, semblent-elles n'y plus porter que la sécheresse et la stérilité? c'est qu'une étroite et fausse application n'en a pris que le dehors, crue la lettre qui tue, et a voulu faire une loi perpétuelle de ce qui n'était que la loi des circonstances. Remontez au principe des règles, à l'impérissable sentiment du beau. Les règles se raffermiront et fortifieront l'esprit au lieu de l'accabler...

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Quant à cette sorte de critique que j'ai cru pouvoir nommer la critique de fantaisie, ce n'est pas une critique à proprement parler. Les œuvres qu'elle examine ne sont pour elle qu'une occasion d'exprimer ses propres idées, de donner un libre essor à son imagination : grande ressource dans bien des cas, manière honnête d'éluder l'objet spécial de la critique, lorsque, par mille raisons qu'il serait trop long d'indiquer ici, on aime mieux se dispenser de porter un jugement. Souvent le public y gagne et rarement il y perd; tel article de journal, dans son cadre resserré et sous sa forme légère, a cent fois plus de portée que le gros livre dont le titre lui sert de prétexte. La pierre à fusil est froide et sèche; frappez-la contre le fer, l'étincelle en jaillit. C'est déjà quelque chose de n'avoir pas à lire tant d'ouvrages pour y recueillir peut-être à grand peine un très petit nombre de renseignements utiles, de vues heureuses. La critique fait ce travail et y ajoute un développement auquel l'auteur n'aurait jamais pensé.

S. de Sac Y, Rapport sur le progrès des lettres , Discours préliminaire.

Un livre n'est qu'un morceau détaché de la pensée, de la vie d'un auteur; l'auteur lui-même appartient à son siècle. Son Siècle ! le mot est bien ambitieux. Le génie d'un écrivain dépend de mille petites circonstances, du lieu de sa naissance, de son éducation, de l'humeur des gens dans ia société desquels il a passé ses premières années. Tout cela fait l'auteur et tout cela fait le livre...

Il faut donc savoir, non seulement ce que sont les livres, mais ce qu'ont été les auteurs.

Sacy, Variétés littéraires, I, Littérature, XX. Cours de litt, fr. par M. Villemain (Extr. de la Rev. des Deux-Mondes, 1er sept. 1838.)

La critique doit se taire devant le génie, et l'admirer en bloc; car « il est à prendre ou à laisser »; ses défauts sont la condition de ses qualités.

TEXTE CITÉ V. Hugo. — William Shakespeare, 1864.

Les génies, les esprits, ce nommé Eschyle, ce nommé Isaïe, ce nommé Juvénal, ce nommé Dante, ce nommé Shakespeare, ce sont des êtres impérieux, tumultueux, violents, emportés, extrêmes, chevaucheurs des galops ailés, franchisseurs de limites, « passant les bornes », ayant un but à eux, lequel « dépasse le but », « exagérés », faisant des enjambées scandaleuses, volant brusquement d'une idée à l'autre, et du pôle nord au pôle sud, parcourant le ciel en trois pas, peu cléments aux haleines courtes, secoués par tous les souffles de l'espace et en même temps pleins d'on ne sait quelle certitude équestre dans leurs bonds à travers l'abîme, indociles aux « Aristarques », réfractaires à la rhétorique de l'Etat, pas gentils pour les lettrés asthmatiques, insoumis à l'hygiène académique, préférant l'écume de Pégase au lait d'ânesse.

Les braves pédants ont la bonté d'avoir peur pour eux. L'ascension provoque au calcul de la chute. Les culs-dejatte compatissants plaignent Shakespeare. Il est fou, il monte trop haut! La foule des cuistres, c'est une foule, s'ébahit et se fâche. Eschyle et Dante font à tout moment fermer les yeux à ces connaisseurs. Cet Eschyle est perdu I

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Ce Dante va tomber. Un dieu s'envole, les bourgeois lui crient : Casse-cou!

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