‹ Idées et doctrines littéraires du 19e siècleChapitre 70 sur 75 · V. Hugo, William Shakespeare, 2e partie, liv. III, ch. v · texte numérisé non relu

V. Hugo, William Shakespeare, 2e partie, liv. III, ch. v

Quoi donc! pas de critiques? Non. Pas de blâme? Non. Vous expliquez tout? Oui. Le génie est une entité comme la nature, et veut, comme elle, être accepté purement et simplement. Une montagne est à prendre ou à laisser. Il y a des gens qui font la critique de l'Himalaya caillou par caillou. L'Etna flamboie et bave, jette dehors sa lueur, sa colère, sa lave et sa cendre; ils prennent un trébuchet, et pèsent cette cendre pincée par pincée. Quot libras in monte summo? Pendant ce temps-là le génie continue son éruption. Tout en lui a sa raison d'être. Il est parce qu'il est. Son ombre est l'envers de sa clarté. Sa fumée vient de sa flamme. Son précipice est la condition de sa hauteur. Nous aimons plus ceci et moins cela ; mais nous nous taisons là où nous sentons Dieu. Nous sommes dans la forêt; la torsion de l'arbre est son secret. La sève sait ce qu'elle fait. La racine connaît son métier. Nous prenons les choses comme elles sont, nous sommes de bonne composition avec ce qui est excellent, tendre ou magnifique; nous consentons aux chefs-d'œuvre, nous ne nous servons pas de celui-ci pour chercher noise à celuilà; nous n'exigeons pas que Phidias sculpte des cathédrales, ni que Pinaigrier vitre les temples; le temple est l'harmonie, la cathédrale est le mystère; ce sont deux modes différents du sublime...

Nous sommes bizarre à ce point que nous nous contentons que cela soit beau. Nous ne reprochons pas l'aiguillon à qui nous donne le miel. Nous renonçons à notre droit de critiquer les pieds du paon, le cri du cygne, le plumage du rossignol, la chenille du papillon, l'épine de la rose, l'odeur du lion, la peau de l'éléphant, le bavardage de la cascade, le pépin de l'orange, l'immobilité de la voie lactée, l'amertume de l'océan, les taches du soleil, la nudité de Noé.

Le quandoque bonus dormitat est permis à Horace. Nous le voulons bien. Ce qui est certain, c'est qu'Homère ne le dirait pas d'Horace. Il n'en prendrait pas la peine. Cet aigle trouverait charmant ce colibri jaseur. Je con-

DU XIXe SIÈCLE 327

viens qu'il est doux à un homme de se sentir supérieur et de dire : Homère est puéril, Dante est enfantin. C'est un joli sourire à avoir. Écraser un peu ces pauvres génies, pourquoi pas? Être l'abbé Trublet et dire : Milton est un écolier^ c'estagréable. Qu'il a d'esprit celui qui trouve que Shakespeare n'a pas d'esprit ! Il s'appelle La Harpe, il s'appelle Delandine, il s'appelle Auger; il est, fut ou sera de l'Académie. Tous ces grands hommes sont pleins d'extravagance, de mauvais goût et d'enfantillage. Quel beau décret à rendre ! Ces façons-là chatouillent voluptueusement ceux qui les ont; et, en effet, quand on dit : Ce géant est petit, on peut se figurer qu'on est grand. Chacun a sa manière. Quant à moi, qui parle ici, j'admire tout, comme une brute.

Page 1