‹ Idées et plans pour la méditation et pour la prédicationChapitre 14 sur 17 · I.A SBMENCB · texte numérisé non relu

I.A SBMENCB

tomba dans une bonne terre, et eUe donna du IVuil, cent, soixante et trente grains pour un. »

A cette parabole Jésus ajoute aussitôt celle de Pivraie qui a été jetée pendant la nuit dans le champ du père de foniilk;, ( l en Texpliquaiit il dit : « Ce champ c'est le monde : Ager autem est mundus » (Matth. xui^ 58^. C'est par cette considération que nous commencerons notre méditation; car il est bon devoir comment il faut préparer le champ avant de l'ensemencer.

Le but de la parabole est d'élever Tesprit par l'image des choses sensibles à la conception des choses

morales; car avec l'homme charnel il laut presque toujours aller à l'esprit par le^ sens.

C'est pourquoi renseignement évangélique est la plupart du [temps parabolique : ce qui le rend compréhensible aux ignorants, en même temps qu'il est si lumineux, si plein d'idées pour les savants.

Le Sauveur, en parlant à ses disciples des accidents des semailles et de la moisson, veut leur faire comprendre une autre manière de semer et de récolter : l'ensemencement et la moisson spirituelle.

Aussi leur dit-il : « Ce champ dout je vous parle c'est le monde. »

Or le monde habité et cultivé par l'homme est à la fois physique et moral. Il porte en lui la vie de la nature et celle de riiumanité, laquelle, outre sa vie naturelle, a été encore appelée par la grâce divine à participer à la vie surnaturelle du ciel.

Le monde spirituel, pour produire ses fruitS| a besoin d'être cultivé comme le monde terrestre: comme

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m HUITIÈME SÈBIfi.

lui, il prospère ou dégénère en raison des soins qu li reçoit.

La culture du inonde moral ou de la terre des

Ames est Féducalion, laquelle, comme son nom l'indique, consiste à en faire sortir les richesses d'intelligence et de vertus qu'elles portent en elles, comme le sol renferme des trésors dans ses profondeurs.

Or si Pâme est un champ, elle doit être fertilisée comme un champ, et ainsi la justesse de la parabole se vérifiera jusque dans les procédés tle la culture, les mêmes, sous une autre forme, des deux côtés.

1^ Il faut d abord ouvrir le sein de la terre par le fer, afin que, le soleil et la pluie la pénétrant, elle puisse recevoir la semence, qui en sera fécondée.

Ainsi les âmes naturellement endurcies depuis le péché dans leur esprit propre, dans leur volonté égo!stè, doivent être labourées de bonne heure par l'autorité paternelle, qui les ouvre à l'influence d'une parole supérieure et aux etïusions de la tendresse niaternelle. Sans ce retournement, ce brisement de l'homme terrestre dans son enfance, il ne pourra recevoir la semence spirituelle:

2" On doit ensuite débarrasser la terre des pierres, des mauvaises herbes, des animaux nialfaisunts.

C'est le travail de la première éducation, qui se continue d ailleurs toute la vie ; car on retrouve toujours des pierres, des mauvaises herbes et des insectes dans les terrains les mieux nettoyés et cultivés avec le plus de soin. « Le mal pullule eu ce monde : Toius mundus in maligtw posUus est » (I Joan. v, 19).

Les pierres dans les âmes sont tous les résultats de la concentration de Tégoïsme naturel, toutes les duretés du moi, luujours prêt à se satisfaire aux dépens

LA SEMENCE

des autres et à les sacrifier à son intérêt ou à son plaisir.

Les mauvaises herbes sont les racines des instincts

vicieux, des penchants sensuels, des dispositions au mal sous toutes les formes, i\m pullulent sans cesse du sein de la nature corrompue par le péché d'origine et par tout ce que les générations y ont ajouté dans la transmission du sang.

C'est une lutte de tous les jours, de tous les instants, imposée au cultivateur spirituel, dont la vigilance et la patience ne peuvent défaillir sans un grand dommage pour son œuvré et ses produits.

5* Le sol retourné par la charrue et débarrassé de ses ennemis, autant qu'il est possible, doit être divisé par la herse et égalisé par le rouleau.

Deux opérations qui se retrouvent dans la culture ^ des âmes ; la première par Tapplication d'une discipline sérieuse qui l)rise peu à peu, avec force mais avec douceur, forliter et auaviter^ toutes les résistances de l'esprit et de la volonté : c'est la direction des parents et des maîtres ; la seconde, qui abaisse sous le niveau de Tégalité de la justice, qui est pour tous, les exigences de la chair, les prétentions de Fesprit propre et les exaltations de 1 orgueil : c'est un des avantages principaux de l'éducation commune.

4t^ Ënfin, il faut amender le champ [)ar Tengrais, là surtout où il a peu de richesse naturelle, où il y a peu de fond.

11 y a aussi un engrais pour les esprits et pour les âmes : SiciU adipe et pingueditie repleaiur anima meoy dit le prophète royal (Ps. Lxn, 6).

L'engrais de l'esprit, ou ce qui l'amende et le rend fertile, est apporté par les maîtres. C'est la parole

m HUITIÈME SÉRIE.

d instruction sous toutes les formes, avec la lumière qui doit pénétrer les intelligences, les illuminer par les rayons de la vérité, comme la terre est échauffée

et fécondée par les rayons du soleil ; car il y a un soleil des esprits comme il y a un soleil des corps.

L'engrais du cœur* c'est, dans Tordre naturel, la tendresse des parente, les affectioas sympathiques de la famille, qui apprennent à aimer dès le bas â^^e, et entin tous les bons sentiments qui émeuvent le cœur de l'enfant dans le milieu où il se trouve, et lui en donnent, par de douces impressions et par Pexempie, la bonne inspiration et Fheureuse initiative. Là encore, il y a un avantage dans l'éducation commune, par l'émulation bien entendue du travail et de la vertu.

, Enfin l'engrais dans Tordre surnaturel est apporté aux âmes par TÉglise, par tous ceux qu'elle emploie

à verser dans les âmes la himière et la rosée du ciel ; ce qui en fait une nouvelle terre par le mélange d'une vie supérieure, et les rend capables de porter les fruits de Tétemité. Depuis le baptême, qui les régénère, jusqu'à la dernière onction, qui les fortifie à la sortie de ce monde, TEglise leur distribue l'engrais céleste, ou la nourriture au-dessus de toute substance par la grâce de se» bénédictions et de ses sacrements.

Voilà comment la terre des âmes, ou le champ de Notre-Seigneur Jésus -Christ, doit être préparé pour que la semence du Père, qui est au ciel, y soit reçue, s'y enracine et prospère*

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LA SEMENCE

IJ

Semm eii wrhM Oei (Inc. viii, 11).

La semance est ta pirole de IKen.

Nous avons vu quel est le champ dont Notre-Seîgneur parle à ses disciples, et comment il doit être préparé pour devenir fertile et produire des fruits. Ce champ, dont Dieu est le propriétaire, et qu'il fait cultiver par ses serviteurs, qui devront lui en rendre le produit avec usure, est l'àmc humaine ou le monde moral, terre spirituelle comme le sol où il est attaché est une terre matérielle.

Mais Tune et l'autre ne prospèrent que par la culture, et la culture est impossible sans la semence. Ici s'offrent à nos méditations |)lusieurs questions graves. Qu'est-ce que la semence? d'où vient-elle? Qu'est-ce que la bonne et la mauvaise semence, et pourquoi sont-elles toujours mêlées en ce monde? Essavons, sinon de résoudre, au moins d'éclaircir ces problèmes.

l"" Qu'est-ce que la semence? C'est le moyen et le gage de la propagation de la vie, ptjfnti^ vif». La vie, en ce monde composé d'esprit et de matière,

est partout enfermée dans une enveloppe, qu'elle doit

briser ou traverser pour se développer, en sorte rpio dans cette semence il y a deux choses principales, l'esprit do vie et la l'orme corporelle ou l'écorce qui le tient captif.

L'esprit vital est concentré dans le germe, qui puise d*abord sa nourriture dans la substance qui l'emprisonne, et ensuite dans le milieu où il se développe.

Mais il ne peut se mettre eu rapport avec ce milieu nourricier qu'en brisant son écorce ou sa prison, et il ne la brise que par l'excitation de la lumière qui le Féconde, en sorte que la production de la vie s'opère par la mort ou par la séparation des deux parties de la semence. La mort est donc ici-bas Tinstrument de la vie. Il faut mourir pour renaître.

Cest ce qui arrive au grain de blé dès qu'il pousse sa racine dans la terre et sa tige dans l'air.

C'est ce qui arrive à la parole humaine, qui est la semence de la vie spirituelle. L'idée, et le sentiment au fond de Pidée, est dans le mot ou dans la lettre. Elle est l'esprit du langage, ce qui lui donne du sens et de la vie.

Donc, en semant des mots on sème de Fesprit et de la vie. des idées et des sentiments, dans une forme physique qui les cache, dans une écorce qui les em* prisonne. Mais si cette écorce n'est brisée dans la terre où elle est jetée, c'est-à-dire dans l'entendement qui la reçoit, elle n'y produira rien ; car la lettre tue et l'esprit seul vivifie (II Cor. m, 6). Le corps seul ne sert de rien (Joan. vi, 64).

Il doit donc se l'aire dans l'entendenieiit où entre la parole le même travail que dans la terre où la semence tombe, c'est-à-dire une séparation de l'esprit et de la chair, de l'idée et de la lettre, pour que la vie de la

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LA SEMENCE. 287

parole s'en dégage et se déploie à la lumière de

I intelligence , pendant qu'elle enfonce ses racines dans la substance de l'àme.

Ainsi seulement se reproduit et se propage la vie des esprits, par une semence comme celle du corps, et c'est pourcpioi Jésus-Christ propose à ses disciples celte parabole pour leur l'aire comprendre la vie du ciel, qu'il communique au monde par la semence de la parole divine. Semeii est Verbum Dei.

2" D'où vient la semence? Actuellement des espèces qui la portent en elle et qui la répandent par leur multiplication : Crescite et miilliplicamini. Cliacjue ètie vivant tend à reproduire la vie selon son espèce : les êtres physiques par la génération physique, les êtres spirituels par la génération spirituelle.

Toute semence de vie vient donc originairement de Cehii qui est la source de la vie et qui l'a implautéc dans les êtres qu^il a créés. C'est pourquoi il est en principe le Père unique, puisque les créatures ne font que transmettre ])ar la semence la vie qu'il leur a donnée. Ntm est potestas nisi a Deo^ toute puissauce vient de Dieu, et la première de toutes les puissances, celle de la vie (Rom. xni, d).

Cela est vrai dans l'ordre physique comme dans l'ordre moral, et même Tordre surnaturel.

Les semences du règne végétal et du lègne animal sont inhérentes dès Torigine à la nature des genres, des espèces et des individus. Ce sont les gages de leur perpétuité.

Les semences de la vie intellectuelle et morale ont été implantées dans cluupie àme par sa constitution même. Ce sont les principes essentiels de sa raison et les lois éternelles de sa volonté ou de la morale natu-

relie, et T homme est employé par Texercice de sa pensée et de sa liberté à les répandre et à les faire fructifier dans la civilisation et par sa [)arole.

La semence de la vie siinialurelle n'est pas inhérente à la nature humaine. Elle est implantée en elle par l'action directe de TEsprit-Saint qui la régénère dans le baptême, par la participation à la vie divine elle-même, et par là en l'ait une créature nouvelle, laquelle devient capable de la semer à son tour par la transmission de la parole divine.

Ainsi toute semence de vie vient de Dieu, qui l'a créée et la répand par sa parole, par son Verbe qui a tout lait, et rien de ce qui a été l'ait n'a été lait sans lui (Joan. j, 5) ; les semences naturelles, physiques et morales, ds(ns la création primitive, in prmetpto, avec les premières créatures vivantes ; la semence surnaturelle par la grâce dans la créature régénérée, dans le nouvel homme recréé j)ar le baptême. C'est pourquoi les théologiens appellent le germe de la vie divine déposé dans l'âme par le sacrement de la régénération, semen hmtum^ une semence implantée.

Saint Paul le compare à la gret't'e (jui, insérant dans le sauvageon le |)rincipe d'une vie supérieure, transforme sa nature et la rend capable de produire des fraits plus beaux et plus nourrissants. L'origine de la greffe physique est encore un mystère. Les anciens l'attribuaient aux dieux , qm l'avaient apportée du ciel : image et préhguratiou de la greiié surnaturelle qui a réhabilité riunnanité déchue par l'infusion du sang de Jésus-Christ et de la vie divine, a Celui qui boit mon sang et qui mange ma chair aura en lui la vie éternelle» (Joan. vi, 57).

ô"* Cependant il y a dans le muude une bonne et

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Là SëMëNCË.

iinè mauvaisi; semence, comme le montre la narabole de l'ivraie (Mattli. xm, 25) que l'ennemi tlu père" de famille est venu jeter dans son champ, et celle-là aussi produit selon son espèce, c est-à-dire des fruits de zizanie, de corruption cf de mort.

D'où vient cette semence mortelle? Evidemment du principe de la mort, comme la semence salutaire vient du principe de la vie.

La mort en soi est la privation de la vie, et par conséquent l'auteur de la mort, ou celui qui est mort* le premier en se séparant volontairement de la source de la vie, ne pouvait anéantir son être, qu'il n a pas créé; mais il s'est fait à lui-même une vie fausse par l'exaltation de son orgueil et la concentration de sou égoïsme.

De là le juincipe du mal et sa dilîusion dans la création par une génération luueste opposée à celle du bien, et qui s'opère aussi par une semence ; et comme le mal s* est introduit dans le monde par la sédnction (|ui a captivé Tliomme dès l'origine et en a l'ail son auxiliaire, depuis ce temps le monde est le champ de bataille du bien et du mal, le cbamp du père de famille dans lequel son ennemi sème sans cesse l'ivraie dans les ténèbres.

La ixHine semence est répandue par la j)arole divine : Semen est verbum Dei, Elle a été semée au paradis dans les recommandations faites à nos premiers parents, dans les grâces dont ils étaient comblés et dans la loi primitive qu'ils ont violée.

Elle a été semée après la chute dans les peines qui leur ont été annoncées, et dans les paroles d'espérance qui leur ont été données par la promesse d'une réparation future .

Elle a été semée par lespalriai clu;s, par Moïse, par le§ prophètes etenfin par le Verbe qui s'est fait chair p(Mir ap])orter ici-bas la semence du ciel, afin que la vie divine s'y étahlit et qu'une fiféiiération des enfants de Dieu s'élevât contre la génération des enl'anls du démon; ce qui (ait, comme dit saint Paul, deux Kliations opposées sur la terre.

Jésns-Clirist en donnant à ses a])otres la mission d'annoncer sa parole à toutes les nations, leur a remis le dépôt de la semence céleste, afin de la répandre sur le monde entier. Ce dépôt et le soin de le faire va* loir ont été confiés à VÉglise enseignante, c'est-à-dire aux successeurs des aj)nlres et aux ministres de TKvangile ordonnés légitimement à cette lin, connue aussi à tout disciple de Jésus-Christ, uni à son Église et agissant dans sa mesure selon son esprit.

La mauvaise semence est toute parole animée do Tesprit du mal et qui tend à le répandre : semen est vet'bum diaboli. C'est la parole de mensonge, de calomnie, d'injustice, d'injure, de discorde, de vengeance, de sensualité, de révolte contre la loi, de désobéissance à l'auloi ité, en un mot tonte expression d'orgueil et d'égoïsme qui tend à troubler Tordre providentiel dans la création pour la vaine satisfaction de la créature, ou la vie commune du corps au profit illusoire d'un seul membre.

Chrétiens, le bien et le mal, ou la vie et la mort, sont devant vous; c'est à votre liberté de choisir* Celui qui- sème va sortir pour semer en ce temps de grâce et de bénédiction. Préparons donc nos âmes à recevoir la parole divine, comme on prépare la terre à recevoir le bon grain, et ensuite invoquons la rosée du ciel et la lumière du soleil des esprits, qui ïécon*

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U SEMENCE

dent ce f>:raiii et eu iuut sortir la ricliesse ou ïea iruits de l'éternité.

Mais n'oublions pas qu'il y en a un autre qui sort aussi pour semer. C'est le semeur de la zizanie ou (le rivraic, dont il veul inlecter le eiianj[> du j)ère de lamilie, aiin d'y mettre la stérilité à la place de Taboudance, la mort a côté de la vie. Nous le reconnaîtrons à ce signe, indiqué [)ar rCvangile, ((ue comme les voleurs, (jui ont penr de la lumière dans leurs mauvaises voies, il n'agit que dans les ténèbres et ne sème que dans la nuit.

Yenenint lolucres cœli Ci e&meéeru»l ea (Matth. xiii, 4).

Los oiseaux du ciel arrivèrent et iiuiiigèient la seiiiciife. ,

Nous avons reconnu quel est le champ de la parabole et comment il doit être préparé à recevoir l'ense-

mencement. Afjer est mnndus.

Aous avons dit ce qu'est la semence, d^où elle vient, et pourquoi il y en a en ce monde une bonne et une mauvaise, qui sont toujours mêlées.

Il s'agit maintenant de considérer la semence dans ses rapports aveclesol qui la recevra ; ce qui donnera des résultats très-différents, non par la volonté du semeur, qui veut toujours qu'elle prospère, non par la qualité de la semence, qui dans la parabole est la même puisqu'elle est la parole de Dieu, semen est

IIUITIÈNB SÉRIE

verimm Dei^ mais à cause de la diversité des terrains et de leur piéparation. Ces terrains sont les âmes, dont les unes par leur faute ne profitent point ouprolitont j)cii de la parole divine, dont les autres au contraire la reçoivent avec une foi profonde, la gardent avec amour, et en développent les fruits dans leiir vie. Quinimo heati qtn audimt verbum Dà et euslodiunt Ulud (Luc.,xi, 28).

1" Ecce exiU qui aenmat seminare»

11 est évident que par celui qui sort pour semer Jésus-Christ se désigne lui-même. Il n'est venu en ef-

relsui la terre (piepous y semer la parole divine, afin de la rendre capable de produire les fleurs et les fruits du ciel. 11 est venu |)our enseigner les vérités éternelles, cœ^-doeere^ et il a envoyé ses apôtres pour instruire toutes les nations : Emtesdocete omm (jenles (Mattli. xxvin, 19).

Alais, dit saint Chrysostoiuc, d'où est-il sorti, Celui qui est présent partout? Unde autemexiity qui ubique prxsens esiî II s'est approché davantage de nous, non par le lieu, mais par l'incarnation, par la participation à notre nature: Nonloco^ sed mcarriatione propinquior factus est nobis per habitum carnis (Chrysost. hom. Lxv).

Cependant ne peut-on pas dire aussi que le divin

Semeur était déjà sorti pour semer, quand il a créé l'univers? car alors il a semé dans l'immensité les astres, les mondes, et dans notre monde, avecla terre et

LA SEMENCE

\en mers, avec la liimicre et les jours, toutes les espè» ces de créatures qui le peuplent, et l'homme qui les résume toutes en lui.

K( tous ces mondes et ces êtres n'existaient pas avant rémission de la parole ciratrice, Dixit^ et fada mnt^ il a dit et elles ont été faites ; emitte Spiritum ^ iunmet creabwUur, émettez votre esprit et elles seront créées ; omiùa per Verbtm facta aunt^ toutes choses ont été laites par le Verbe, et le \vihe, était en l)i«'U, et le Verbe était Dieu, et le Verbe incarné est Jésus- Christ.

Donc le semeur était déjà sorti pour semer, quand il a créé l'univers. Il est sorti alors de son éternité pour l'aire le temps, de son immensité pour déterminer l'espace, de sa nature immuable et infinie pour constituer des éire finis qui ne sont que par lui, et qu'il a répandus hors de lui comme des semences, pour lui rapporter avec usure à la consommation des siècles les fruits auxquels il a droit.

Ënhn on peut encore dire que la sortie du semeur s'applique au transfert de la grâce des Juifs aux gentils; |)uis(pie les Juil's étant le peuple de Dieu, au(piel jusque-là seulement il avait nianilesté les oracles de sa parole, en faisant prêcher TÉvangile aux nations, il sort de chez lui, pour aller semer ailleurs. Ces divers sens, du reste, s'accordent parfaitement et se complètent.

2" Quœdam cecideruui secns viam. Une partie de la semence tombe le long de la route, hors 4lu champ, et trouvant un terrain durci, comme l'est un chemin battu par le passat^e, elle ne peut s'y enraciner, est

foulée aux pieds, et dévorée par les oiseaux du ciel.

Ainsi, la parolo do Jésiis-Ciirisl a été perdue en grande partie pour les Juifs, qui n'ont |)as voulu la recevoir, el trop souvent, semée dans l'Église, elle est ])(Tdue pour les chrétiens, qui ne l'écoutent pas ou ne la comprennent pas.

Klle lonihe hors du champ, r/«;?i, c'est-à-(h*re dans les sens, dans l'imagination, dans la partie extérieure de leur ame, ou même dans leur raison mal disposée par des préventions ou des préju<(és ; mais elle ne deseend pas dans la prolondcnr de leur eiriir.

D'autres ne la conij)renncnt [)as, parce (|ue, dit le vénérable Bède, ils Tentendent milla fide^ nullo mteU lectu^ mdlo desiderio utilitatis perciiûendx.

Sans foi ou avec une foi douteuse; et alors la parole n'est pas rerue ou elle est mal rei ne. Il y a un parti pris Ao n'v pas croire, de ne pas lui obéir, soit par une habitude d'incrédulité, soit parce qu'elle est gênante, ou bien, reçue avec défiance, elle devient l'ohjet d'une critique malveillante et est tournée en mauvaise part. Le don de Dieu est perverti par la raison de l'homme.

Sans intelligence, soit par une grossière ignorance qui ne vent pas s'instruire pour s* en éviter la peine, s(ut pat' une mauvaise volonté qui refuse de connaître le bien pour ne pas être obligée de le faire : twluit intelligere ut bene agerety soit par négligence ou défaut d'attention.

Sans aucun dcsii- d'en profiler, connue il arrive à tant de personnes du monde (pii assistent au sermon pour jouir de la belle paroh d'un orateur distingué, pour se donner le spectacle d'une grande assemblée 011 elles vont voir et se faire Voir, ou enfin par habitude, par routine, et sans songer à s'ap])li4uer ce

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qui est dit, quoiqu'elles songeai souvent à l'appliquer aux autres.

La semence alors est foulée aux pieds, coneukatum est. Elle est pour ainsi dire piétinée, écrasée, divisée par tout ce qui atïectti leurs sens ou ])asse à travers leur imagination, par les distractions du dehors et du dedans ; car leur âme est comme un passage ouvert où défile une succession interminable de fantômes, ou comme une vigne désolée, dont chaque voyageur vient arracher les fruits.

Venerwit volucres cœli et comederunt ea. Ces oiseaux qui pillent le champ et ses alentours^ c'est lo démon et ses satellites, qui, dit l'apôtre (IPet. v, S) tourne sans rossi' autour de riiomine, cherchant sa proie, en sorte que si quelque graine de la bonne semence, ou une parcelle de la parole sainte est par hasard entrée dans l'âme, ils Tenlèvent aussitôt, de peur quVn y croyant elle soit sauvée : Veïi'it iUaboU(H ci tollit verhmn de carde eomm^ ne credeutes salvi fmit (Luc* vui, 12).

Au moment où une bonne pensée va être comprise, où une heureuse impression inclinera la volonté au hien, où le cœur va être remué et poussé par la i^i àce, cet etïet salutaire est brisé par une distraction qui emporte Tesprit ailleurs, par un mauvais regard, par une image inconvenante, par une pensée mondaine, par l'excitation d'un désir coupable ou le réveil d'une passion assou|>ie. Malua rapH quod seminatum estj le démon ravit ce qui a été semé-

Mais il ne se contente pas d'enlever la bonne se mence, ce n'est que la moitié de son œuvre funeste. Il l'ait l<' vide du hien dans les ànies, (|ui lui donnent accès, pour les remplir de ses fruits mortels. Il y jette

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m lIUmÈHE SÉRIE.

son ivraie à pleines mains, d'où sortiront tous les produits de son triste royaume, qui y étoufferont la vie du ciel, et ne les rendront fécondes que pour celle

de renier, fl leur inspirera Fincrédulité à la place de la foi, la révolte au lieu de la soumission à la loi, Forgueil au lieu de l'humilité, le désir elïréné de la jouissance à tout fvix au lieu de Tespérance chrétienne, l'ambition sans mesure en place de la confiance en la Providence divine, enfin Tamour de soi sans restriction ou l'égoisme sous toutes les formes et partout, au lieu de la charité qui s'oublie et se dévoue au bien de tous.

Il jette ses mauyaises semences dans les âmes par toutes les voies, comme dans les champs cultivés elles sont apportées de tous les cotés de Thorizon par tous les vents. ,

Car Tâme humsiine ne peut pas vivre, ni rien produire d'elle-même. Elle a besoin de recevoir du deliors sa nourriture et son ensemencement, et si elle ne les accepte pas d'un Principe du bien et de ses moyens salutaires, elle les demande au principe dû mal, et à ses instruments qui l'empoisonnent et la tuent en la séduisant.

Donc, chrétiens, et c'est la moralité de celte méditation, si vous voulez profiter de la parole divine, qui est répandue abondamment dans PÊglise de Jésus- Christ, le champ de Dieu, si vous désirez qu'elle prospère en vous et y produise les fruits du ciel, il faut la recevoir dan^ votre àme :

Avec une foi vive, qui Tembrasse avidemment comme une terre bien préparée accepte la semence;

Avec une attention sérieuse, qui la fixe et l'enracine dans votre esprit;

LA SEMENCE

Avec éâir sincère d'en produire tous les fruits, (]noi qu'il tous en coûte, dans vos actions de tous les

jours et au liiilieu des orages de la vie chrétienne en ce inonde.

Min ùutem rrr'nlcntnl iti pelrnsa vbi

non haliebanl terrain muUam (Maltli. xiii, • ...

Un autre parlie d« la semence loin ha dans des endroits pierreux, et ofi ol!e n'avait pas beaucoup de terre.

Une autre j)arlie de la î-emeuro tomhe dans uii mauvais terrain où il y a beaucoup de pierres et peu de terre végétale. Elle a d'abord une meilleure fortune que la première, écrasée par les pieds des passants ou dévorée par les oiseaux du ciel. Klle prend racine pramptement et se développe vite ; mais, comme sa racine n*a pas de fond, elle se dessèche bientôt sous l'ardeur du soleil, et elle périt sans rien produire: temporalis est; elle ne dure que peu de temps et ne se propage point. Malgré sa beauté d'un moment, elle est aussi stérile que l'autre. Ainsi en va-t-il de la parole en certaines âmes. Comment et pourquoi, c'est ce que nous allons chercher en méditant la courte explication donnée par le Sauveur à ses disciples.

Les terres pierreuses sont des terres légères où il n'y a point de profondeur végétale^ et par conséquent

pas d'humus pour nourrir la semence, et heauconj) do chaleur à cause de ralxmdance des caillonv, dont la surface opaque et dure réfléchit et multiplie les rayons du soleil.

Elles représentent les âmes légères qui ont ))eu de profondeur de sentiment, de j)ensée et de volonté, dominées qu'elles sont par les impressions des sens, par rimagination et par Tamonr-propre. Trop préoccupées d'elles-mêmes et de leur jouissance du moment, elles s'attachent d*abord vivement h tout ce qui Icin" plaît, relïleurent ou en dé;,'ustent les prémices avec joie, et elles s'en dégoûtent ou roubiienl aussi promptement, parce que tout reste à la surface de leur existence et rien ne var au fond, qui est comme fermé par la pierre ou obstrué par les cailloux.

Cette couche de pierres, qui su])porte cette terre légère, est Timage d une âme qui n'a pas été ouverte, pénétrée, brisée dès l'enfance par la vertu de la parole divine, par l'autorité de la discipline, et alors, hien (pTil puisse y avoir en ces personnes une sensihilité naturelle (pii vient du tempérament et de l'organisation, ce qui fait dire qu'elles ont du cœur, on peut dire aussi, en vérité, qu'elles n'ont pas d'âme, c'est-à-dire (jue leur âmen*est point développée.

(Ju iden, s'il s'est opéré en elles un commencement de développement moral et religieux par l'éducation, il est tellement , embarrassé par la multitude des impressions, des images, des vaines pensées et deg alTections superficielles qui les agitent sans cesse, que les germes de la j)arole divine, qui avaient counnencé à y pousser, ue peuvent s'y épanouir, y fleurir et y

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Ik SEMENCE.

rniGtiOer. Ce sont ces cailloux qui les rendent stériles * pour tout ce qui est beau, grand et vraiment divin. T Continua exùrta smt^ quia nm habebant àtUtudi-

nem terrse. La semenco Irvo vile dans ces âmes, parct* (jue la terre n'y est pas profonde.

C'est-ànlire que ces esprits vii's, faciles, mais superficiels, comprennent promptemeiit à leur manière la parole de l'instniclion, et enchantés de leur intellif^euce encore plus (jue de la vérité de la parole, Tarceptent tout de suite avec joie, et s'enthousiasment sans rien approfondir.

Combien de personnes, qui passent pour avoir de la [)iétéet qui croient en avoir, en sont là.

Les unes s'empressent d aller entendre un prédica* teur en renom. Son discours les transporte, elles admirent Téléganee, la beauté, l'élévation de sa parole, et l'on dirait qu'elles en sont tontes pénétrées, qn'nn cliangenienl s( rieux va se l'aire dans leur existence^ et que les lleurs écloses dans leur imagination vont produire des fruits durables, des. vertus nou« velles.

Hélas! les fleurs passent comme tant d'antres qui avortent au printemps. Le discours fini, il ne reste d ms leur intérieur qu'une émotion fugitive, un souvenir confus, un parfum volatil de ce quelles ont entendu. Je n'ai fait que passer, et il n'était déjà plus (Ps. \xxvi, 56).

C'est que la semence était restée dans le terrain de l'imagination, et son produit a été plus littéraire que religieux. On a admiré la forme sans comprendre l'esprit.

D'autres, prenant la chose un peu j)lus au sérieux, et voulant retirer des fruits de la parole alin d'avan*

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cer dans la voie de la perfection, s empressent d'échauffer la sonionco dans leur imagination, pour qu'elle germe, se développe, et arrive plus toi à terme, oubliant que dans Tordre de la grâce, comme dans celui de la nature, le bien se fait ordinairement lentement, avec ordre et par degré. Elles poussent à Vextrème et en spéculation ce qu'elles ont coiupris, sans que leur volonté soit en état de suivre leur imagination, et que la réalité de leur conduite soit en rapport avec leur idéal.

Kiles font tout de suite des plans de vie magniliques, elles prennent de aiides résolutions, elles se croient décidées à tout faire, à tout sacritier, leurs habitudes, leurs affections, le monde et elles-mêmes, non-seulement pour observer la justice des préceptes, mais encore ])our accomplir la perfection des conseils et s'élever à la sublimité des anges.

Ce sont des artistes en morale et en religion qui ne voient et ne savent réaliser Tidéal que dans la forme, c'est-à-dire |)ar une beauté (jui ne vient pas du dedans, comme celle de la vierge des livres saints.

3"^ Mais voilà que tout d'un coup cette belle fleur se fane et dépérit.

Pourquoi"! Exortns est sol, exœstuavit, et eoquod radkemnnn habebat exaruit. Le soleil s'est levé, et la plante brfdée s'est desséchée, parce qu'elle n'avait pas d'humidité, et l'humidité lui manque parce (\yw sa racine, qui n'a pds de fond, végète au milieu des pierres.

Le soleil, d'après Texplication de Nolre-Sei^nenr, signifie ici l'ardeur de la tribulation ou de la persécution qui vient à sévir*.

La tribulation vient du dehors et du dedans.

Id SEMëNGG. 5U1

Au dehors, le^ inimitiés, les contradictions, les

contiaricîtés, les antipathies que chacun rencontre dans son entourage, et qu'il faut vaincre surtout par la patience, l'abnégation et la charité. C'est un combat de tous les jours, .où s'éprouve la vraie piété comme l'or dans le creuset.

En soi-niènie, les tentations, la lutte entre resj)i'it et le corps, entre la conscience et la passion, les tiraillements continuels qui en résultent, les défaites, les défaillances au milieu des meilleures résolutions, quelquelois une lourde chute, (juauil ou croit s'élever vers la perfection, le réalisme le plus grossier avec des aspirations au plus sublime idéal.

Puis la persécution peut survenir, et elle est de deux sortes; celle du sang, comme pour les martyrs, et là où il n'y a (pfune loi l'aible, non enracinée aû fond du cœur, comme la semence du terrain pierreu.Y , il y a scandale à cause de la parole divine : pvopter verbum 8eandali%antui\ et le scandale amène l'apostasie : in persecutwne recedunt, comme on l'a vu en plusieurs dans toutes les persécutions de l'Église.

. Mais il y a aussi la persécution du ridicule et du mépris, la plus active, la plus puissante de nos jours, i^ommeau temps de Julien l'Apostat, et qui dans h)us les siècles a peut-être fait plus de victimes que l'autre. Scandalizatur ; on dissimule sa foi, on la renie indirectement , ou au moins on n*ose pas TafOrmer en face de l'opinion jiuhlique et par crainte de la moquerie et des insultes. /// persecutione rêve- (luiit ; on se récuse, on se retire, on s'éloigne de Jésus-Christ et de son Église par la crainte des hommes, par respect humain.

302 HUlTiÈMË SERIE.

Et trop souvent alors le triste sort de la plante qui

n'a pas de l'onJ rs( rohii do IVime dont la foi n'a poini de racines. Après avoir gcniié, verdi et inènio lîeuri, elle se dessèche et meurt sans donner de Iruit, parce que, dit saint Grégoire : petrosa terra non habuit humorem^ qui hoe qiiodgerminaveraty ad fruetim persevei^antem non addvxit. La semence divine n'a jias atteint dans cette àme la profondeur, qui peut seule donner la persévérance et la maturité.

La fatigue, le découragement et le doute l'envahissent, et (jiielquefois, hélas! après avoir visé à la spiritualité la plus haute, connue si elle avait voulu esralader le ciel, elle retombe dans la chair et dans Tentraînement du monde. Son second état devient pire (pie le premier, comme il est indiqué par la parahole de la maison nettoyée et j)aréc a[)rès (pie l'esprit du mal i u a été chassé, et où il revient avec sept autres esprits plus méchants que lui.

Mais heureusement que dans l'ordre moral les terres pierreuses, c'est-à-dire les âmes légères, et embarrassées de lu aucoup de choses, sont intelligentes et libres, et qu'ainsi, par la culture de TÉglise, si elles consentent à s'y soumettre, par leurs propres efforts et le secours de la grâce, elles peuvent s'amender et devenir de bonnes terres; car ici-bas, par la vertu de l'Esprit de vie et la bonne volonté de l'homme, la résurrection est toujours possible après la mort. •

LA bEMEiNCE 305

A lia auiem ceculcrunl in spiiioit ^Mallii.

Ilnn autre partie tomlia dans le^ épines.

Une autre partie de la semence tombe au milieu

lies épinos, ot sa destinéo nVsf pas plus liourouso (pio celle do la semence dans le tei rain pierreux, (iclle-là n'est pas desséchée par l'ardeur du soleil, mais étouli'ée par une végétation parasite, et Notre- Seigneur dans son explication indique trois sortes d'épines spiriluelles (pii font périr la semence de la parole jetée dans les âmes, à savoir : la préoccupation excessive 'des choses du siècle, solHcUudo sxctiH ; Tillusion des richesses, deceptio divitiartm, et enfin les plaisirs du monde, voln^tates mîss.

Considérons ces trois obstacles au succès de la parole divine dans les Ames, et voyons d'ahord pounpioi ils sont comparés à des épines.

l** Les épines, les buissons, les broussailles, (]ui ont été laissas dans les cliain|)s, en empêchent la culture et absorbent inutilement une partie de la terre végétale au détriment des plantes utiles.

Il en est ainsi des vaines pensées de Tesprit, des sentiments et des désirs désordonnés du cœur, des

mouvements déréglés de la volonté. Us embarrassent la culture de Fàme et dévorent en pure perte la substance spirituelle.

Ils ressemblent à des épines, parce que, dit nii célèbre commentateur de l'Écriture (Ral). Maur), ils déchirent 1 ame par les piqûres de leurs impressions et les vaines pensées qu elles suggèrent, lesquelles en ouire étranglant, pour ainsi dire, les bonnes inspirations et les désirs du lucn, ne permettent pas à la parole divine d'y produire les fruits spirituels des vertus.

Quia cogitatUfnum smnm puneHonibus mentem lacérant et quasi strangulando spiritualesvirtntum (rue* tus (j'uinere non permittunt.

C'est pourquoi il a été dit à l'homme exilé après sa chute sur la terre, qui a subi aussi les conséquences de sa faute : Tu mangeras ton pain parmi les épines et les buissons, et lu gagneras la nourriture à la sueur de ton front (Gen. ui, 17).

Or, l'homme n'ayant pas seulement besoin de pain pour son corps, mais de vérités pour son esprit et d'un aliment surnaturel pour son âme, subit cette condamnation dans toutes ses manières de se nourrir, et c'est ce que le Sauveur indique ici par les épines morales, qui étouffent la semence spirituelle, comme les épines matérielles tuent la semence physique.

2" Le premier o])stacle à la prosjiéiité de la parole divine semée dans les Ames est, dit le Maître, la préoccupation dominante des choses du siècle, sollidtudo sxcuti.

Ici, comme en beaucoiip d*autre$ endroits de la sainte Kcriture, il faut distin«:uer.

Assurément c'est un devoir, pour celui qui vit dans

U SEMENCE

Ift mondo, do s'occuper dp sa position, de sa famille, et par conséquent de cliercher à y pourvoir cl à Taniéliorer par son travail, par sa prudence^ en profitant de tout ce qui peut y servir. Une telle sollicitude, maintonne dans les limites de la jnslioo ( t, de Thonnenr, n'est point réprouvée par la parole de Jésus-Christ, elle est plutôt louée et recommandée.

Hais ce qui est blâmé, c'est Texcès ou le désordre, qui fait du bien-être de la vie actuelle ou de sa gloire la lin principale de riiomme, en sorte qn'il ne vivo plus que pour acquérir les biens de ce monde, et veuille les acquérir a tout prix on dehors de la vérilé et de la justice.

Alors y posant lonte son àiiie avec son amonr, il devient l'esclave ou l'adorateur de ce (ju'il aime de préférence et est prêt à tout sacrifier à Tobjet de .sa pasision. C'est une espèce d'idolâtrie qui le met en guerre avec Dieu.

Dans ce cas, il n'estime plus, ï\c cherche plus 'pie ce qui peut le mener à ses lins terrestres, et son ànie, possédée et remplie par les choses inférieures, n'ayant plus de goiit pour celles dû ciel, se ferme aux influences d'en haut, en sorte que la semence divine, qui a pu y pénétrer et s'y développer dans son eiilance |)ar la parole chrétienne, est bientôt élouiïée par les sollicitudes incessantes du siècle.

C'est l'avare qui ne pense qu'à augmenter sa richesse, et ])ar tous les moyens.

C'est l'ambitieux qui n'aspire qu'à s'élever dans les ran^rs du monde, et par toutes les voies.

C'est le glorieux qui ne vise qu'à faire parler de lui, prêt à tout sacrifier à l'opinion des hommes.

Ce sont tous ces chrétiens tièdes ou indifférents.

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qui mettent la plus grande importance à leurs affaires temporelles et s*y livrent exclusivement , pendant

qu'ils n'en donnent ancnne à celle qui en a le plus, îi la seule vraiment néi r>saire. le soin de leur éternité ou du salut de leur âme.

Et cependant, dit l*Ëvangile, à quoi servirait de i.Mgner le monde entier si Ton perd son âme (Matth.

xvf , 5n ) ?

(ie sont, à un degré inlérieur et avec moins de malignité, parce qu'il y a plus d'entraînement et de faiblesse que de mauvaise volonté, tant de personnes chrétiennes, ou la semence divine vit encore par la loi v\ l'accomj)lis>t*iii(Mit des j)raii<pies 1rs plus nécessaires de la piété, et qui veulent en accommoder les devoirs avec les exigences du monde, les visites répé* tées, les conversations interminables et presque toujours luliles, lé«:ères pour le moins, souvent médisantes ; les festins qui excitent les ajipétils sensuels, les assemblées parées qui éveillent toutes les vanités, les bals qui allument le feu de la concupiscence, les spectacles qui soufflent par les jeux et par les oreilles 1rs mauvaises passions.

Puis, par dessus tout cela, les correspondances qui dévorent inutilement le temps le plus utile, en sorte qu'il n*en reste plus pour la nourriture de Pâme, à peine assez, puur assister a la liàte à la messe le dimanche, et presque jamais pour entendre la parole divine semée dans l'Église, ni pour la méditer chez soi dans le silence et le recueillement.

Ou, si parfois et dans un bon moment il y a le désir de l'aire quelque chose pour son àme, comnn nl I esjirit tie Dieu |)eul-il agir là on domine l esprit du monde? comment la grâce pourrait-elle pénétrer et répandre sa

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LA SLMEKCË. • 507

lumière au milieu de ce tourbillon d'imajçes et de pensons mondaines qui remplissent, le cœur et emportent sans cesse l'esprit?

Ëvideniment Fàme en est étouffée et avec elle la vie céleste que la semence divine y avait produite. Kllc ilrjK'i it an milieu lie ces épines ()ui s'élèvent audessus (i'eile et lui otent n la lois Tair, la lumière et la nourriture ; car, dit saint Grégoire, toutes ces pensées importunes, étranglant le gosier de l'âme^ n*y laissent point entrer un hou désir et iermenl Taccès au souille vital, à l'esprit de vie.

StrangiUant importunis cogitationibtis guttur menthj bonum desiderium intrare ad eor non sinunt^ quari aditum vitalis ftuetus negant.

La parole divine est donc sans fruit, après avoir produit |)eut-ètre quelques lleurs, et le champ de Dieu, c'est-à-dire l'àmc régénérée par le sang de ' Jésu&fhrist, reste stérile de vertus chrétiennes, parce qu'elle est remplie des choses du monde, qui les tuent dans leur lleur et ({uelqueTois dans leur «^erme.

C'est pourquoi PÉglise, la mère des âmes, et qui veut que la vie divine qu'elles a implantée par la greffe du baptême et nourrie avec tant de sollicitude |)ar ses instructions et ses sacrements, se développe juscpie dans i clernité, recommande à ses enlants de se débarrasser de temps en temps des épines qui peuvent étouffer en eux la semence divine, par une bonne confession ; et aux époques solennelles de l'A vent et du (laréme, et surtout en des temps de retraite, elle les exhorte à s'occuper plus particulièrement de leur salut, afm que leur âme, moins entraînée par les affaires du siècle et se sevrant jusqu'à un certain point des plaisirs du monde, puisse aspirer un peu l'air

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nos HUITIÈME SÉRIE.

du ciel et se remettre en. rapport plus intime avec Dieu.

Fallacia diviliarum hhffocttt rrrhum (Matlh. xin, "H).

L'illusion ilc^ rit-liosM's élouiïe lu |m-

Aux sollicitudes du siècle, qui embarrassent la vie olirélienno, la (liniinuent et tro|) souviMit rt'toutït nl, Notre-Seigneur ajoute la déception ou rillusion des richesses, deeepHo^ fallacia divitiamm; non qu'il entende condamner la richesse en elle-même, pas . plus (ju'il ne hliuiie une saije administration des aPi'aires teinj)Oielles, publiques ou privées, qui, tout eu accordant h la Camille et à TÉiat ce qui leur est dii, rend aussi à Dieu ce qui^iui appartient : il signale seulement l'abus et l'excès, trop commun parmi les lionunes, et (jui perd tant d'ànies.

Comment s'exerce cette fascination de la richesse, si funeste à la vie chrétienne, comment, suivant la parabole, les épines de celte sorte étouffent la semence do la parole divine, c'est ce que nous allons considérer.

La richesse, dans ie sens de la parabole que nous

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LA SEMENCE. 309

expliquons, est la surabondauce des choses nécessaires à rcntreticn de notre existence.

Elle est donc relative à la situation de cette existence et aux moyens de la soutenir convenablement et même de Taj^randir au besoin dans certaines conditions, en sorte que dans la société les uns peuvent être riches avec ce qui rendrait les autres pauvres. On est toujours riche, quand on a beaucoup au delà de ses besoins, ou un grand superflu.

Or la ricbcsse ainsi entendue, par cela même qu'elle est un instrument de jouissance et de puissance, qn()i(|u'eUe soit un bien en soi, puisqu'elle procure presque tous les biens de la terre, peut devenir un mal et le devient tro[) souvent par les tentations qu'elle excite et par Tusage qu'on en lait.

Elle exalte Torgueil de T homme et tend à le pervertir :

1* Elle Texaltc contre Dieu, dout il est moins porté à réclamer le secours |)ar la prière, parce qu'il en sent moins le besoin. Elle le porte à Foublier ou à le négliger, parce qu*il se croit son avenir assuré.

Elle lui insuffle, comme le serpent au premier bomme, la tentation de l'indépendance, ou le désir secret de se mettre au-dessus de la loi, de devenir sa loi à lui-même. ErUissictUdii, C'est la source de tous les maux.

Elle l'exalte vis-à-vis de ses semblables, qui ont besoin de lui, qu'il domine et troj) souvent .méprise, les exploitant comme des instruments de ses intérêts ou de ses plaisirs.

C*est ce qu'on voit dans tous les temps, là ou vè^ne la richesse, et particulièrement de nos jours, où elle gouverne le monde par la puissance qu'elle procure à

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ceux (|iii la possèdent, et par les espérances et les illusions dont elle fosciue ceux qui la désirent. 2* Elle tend à le pervertir:

Parro (|ii'olle substitue flans son amonr la ci'éalmiî au Créateur. J.à ouest votre trésor, là est votre cœur (Mattli. VI, 21 ). Le cœur qui se pose dans la riohesse en fait son Dieu : avaritia simulacromm semtus (Coloss. ni, 5).

Puis il est sans cesse |)réoceuj)é par le désir insatiable de Tauginenter : auri sacra james^ ou par la crainte de la perdre et tous les soucis qu'elle entraîne. Il Y tient comme à sa vie, plus (|u'à sa vie ; car il se laisse ou se l'ait mourir, pour ne pas la perdre ou quand il Ta perdue.

S'il Taime, non pour le vain plaisir de la posséder, comme Tavare qui n'en use pas, mais pour en jouir au contraire par l'abus des biens du monde, par la prodigalité du luxe et de la vanité, alors elle le dégrade en le matérialisant. Ne Nivant plus (|ue par les sens et Fimagination, il devient incapable de recevoir la parole divine, de la comprendre el d'en profiter.

Ascenderimt spinœ et suffocavevunt semen el [ruetum non dédit.

Les 'épines, c^est^à-dire les désirs, les pensées et les soucis de la richesse à acquérir ou acquise, el toutes les tentations (pii en sortent, en s'accroissant, en se multipliant, étoulïent le peu de semence divine reçue dans Teniance d^une éducation chrétienne, et elle ne porte pas de fruits, et fructim non dédit.

L*àme devient stérile pour la vie du ciel, comme un champ couvert de buissons pour la nourriture des hommes, et^ dit T Apôtre, il ne reste plus qu'à y mettre

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le IVii pour le l'éconder ])ar les cendres de ce qui dévore inutilement sa substance (llehr. vi, 8).

Oh! quel bonheur si, par un coup de tonnerre de la grâce, par un éclair de la lumière d'en haut, le feu céleste tombe au milieu de ces buissons, (]ui embarrassent l'àme de leurs épines, et les eonsuniant avec tous leurs obstacles, la rend à la liberté delà vie chrétienne !

C'est ce (|ui est arrivé à plusieurs saints, transformés subitement d'hommes du monde en hommes de Dieu, {\v persécuteurs di; Jésiis-dlirist en apùlres de son Évangile, et dont le premier mouvement a été de se débarrasser des sollicitudes du siècle, de la richesse et de ses soucis, pour recevoir la semence divine comme dans une terre nouvelle, et la cultiver vsans partage dans leur cœur et par toutes les forces de leur vie. C'est le phénix qui renaît de cendres sur le bûcher allumé par le feu du soleil.

Voilà pourquoi Jésus-Christ a dit : diviti* bus! beati pauperes sp'iritu ! iMalheur aux riches et heureux les pauvres eu esprit et en vérité (Luc. vi, 24 et Matth. v, 5)1

Heureux les pauvres selon l'esprit de Dieu, ou d'esprit propre, parce que la privation des biens de la terre leur épargne beaucoup de tentations et de chutes, et qu^ainsi leur àme, vidée de Famour de la richesse et de sa fascination, est plus facilement rem* plie de l'esprit de Dieu et de ses bénédictions, surtout au moment solennel de la mort, qui termine l'épreuve d'ici-has et décide de l'éternité.

Malheur aux riches, parce que tous les embarras d'esprit et de corps qui appesantissent leur marche en ce monde ou Tégarent par une illusion con«-

312 HdtTlÈHC SÉRIE.

tinuelle, leur rendent bien difficile laccès du royaume de Dieu, dont la voie est étroite.

Bien diflicile en effet, autant qu'à un chameau de passer par le trou (riine ai,i,niille (Mattli. xix, "24), mais non impossible; car tout est possible à la grâce diyîne, comme le montre l'exemple de Zachée le pubiicain etdetaVit d'autres, ({uî, possédant comme ne possédant pas, ont consacré leurs richesses à la gloire de Dieu et au soulagement du prochain (I Cor. vu, oO).

Car la richesse n'est pas un mal en soi, mais seulement par Tabus qu'on en fait. Elle est au contraire un bien, quand, légitimement acquise, elle donne à la charité les moyens de réparer les injustices du sort et les inégalités de la fortune.

Il y a même plus. Le bon riche, qui se fait pauvre volontairement par la charité, ressemble plus qu'un autre à Jésus-Christ, au Verbe incarné, qui, maître du ciel et de la terre, a consenti à se faire pauvre parmi nous pour nous racheter.

Malheur donc aux mauvais riches, parce qu'ils perdent leur âme en gardant leur richesse, (|ue la mort va leur enlever tout à riiejiro ! honneur et bonheur aux riches de bonne volonté sur la terre, |)arce que raboiidance de leur charité, qui répand les bienfaits ici-bas, leur ouvre le chemin du ciel et leur en acquiert les trésors inamissibles !

Voilà pourquoi l'Église recommande à tous et en toute occasion l'aumône, et Taumône jusqu au sacrifice.

lA bËMENGE.

Voluptatibus vitx euuies suffocantur (Luc. VIII, l-l).

Ils sont élouffcâ pur les volu|>lcs du la vie.

Beaucoup d'àmes perdent la vie chrétienne dans

les solHcitudes des affaires du siècle qui les absorl)enl, soil [)our 8ul'lire aux l)esoiiis de Pexislencc, soit pour rélevcr ou Tagrandir, Beaucoup encore sont en proie à la fascination de la richesse, et la préoccupation incessante de l'acquérir ou de la conserver leur lait oublier le bien véritable en les éloignant de Dieu, de sa loi et de son K^lise.

Mais il y en a encore plus qui, selon la parole de saint Luc, s'abandounant aux voluptés de la vie, sont suffoqués dans leur âme : voluptatibus vitx emUes suffoc(Uttui\ en sorte que, dit l'évangile de saint Marc, circa reliqua concuyïscenùx introeuntes suffocant verbumj et shie fructu efficitur : d'autres concupiscences entrant en eux y étouffent la semence de la parole divine, qui est rendue stérile (Marc, iv, 19).

Voyons donc quelles sont ces autres concupisccuces qui portent la mort dans Tàme en y étouffant le germe de la vie du ciel, et tàcfions de bien reconnaître leur funesté influence afin d*y échapper.

314 uuitièvë Série.

L^Égiise ne condauinc pas tous les plaisirs du inonde, pas plus qu'elle ne blâme une activité honnête et bien ordonnée dans les afTaires du siècle, ou pour acquérir le nécessaire et même le superflu. Il y ades jouissances légitimes comme il y a une ambition |)ermise et une richesse irréprochable.

Ici encore, elle réprouve Vexcès, l'abus et le désordre^ mais ( Ile permet tout ce qui n'est pas contraire aux commandements divins, à la loi morale, aux dictées de la conscience, à la dignité humaine.

Elle avertit seulement qu'il y a toujours là un dan- ^er à cause de Tentraînement de la concupiscence, de la pente (le régoïsme naturel, et de T imminence des tentations.

Car l'esprit est prompt et la chair est faible (Matth. xxvf, 41).

Les plaisirs du monde sont tout ce qui plaît naturellement au\ sens, à Tesprit et au canu'.

Les plaisirs des sens sont les plus grossiers, parce qu'ils se rapportent directement aux jouissances de la chair qui les réclame. Mais il y en a de légitimes, à * savoir tous ceux qui résultent de la satisfaction des besoins physiques, et qui servent de stimulants aux appétits naturels, dont rexerciceest nécessaire ou utile à la conservation de l'existence. Us sont légitimes dans la mesure du besoin, et dans leur subordination à la lin à laquelle ils tendent.

Uue si au contraire le moyen remporte sur la lin, et qu'on satisfasse ces appétits en vue de la jouis* sance qu*ils procurent^ alors Tordre de la nature est renversé^ et au lieti des plaisirs permis on recliorchc une volu|)te désordonnée ; car elle ne tend j)lus au hut de la nature, mais à la jouissance de Tindividu, qui

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\A SEMENCE. . 515

ne sMnquiète pas de la fin, ou même la repousse parfois.

Ainsi, parexeinplo, il est permis de trouver du plaisir à boire et à manger, et c'est un signe de sauté; mais manger surtout pour le plaisir de manger, boire pour le plaisir de boire, et faire l'un etTautre au delà (lu besoin et par un appétit factice, est un désoidre, nu vice, un péché capital qui s'appelle gloutuimerie, gourmandise, ivrognerie.

Dans ce cas, la concupiscence de la chair, aveuglant la raison et entraînant la volonté, rend l'homme esclave (les appétits de l'animal, et le Tait semblable à la brute. Elle le dégrade.

La sensualité, qui en est le produit, est donc immo« raie, puisqu'elle va contre le devoir de i'hominë et contre sa dignité.*

Klle es! contraire à Tordre de la Pi'ovi<lence, dont elle viole la loi et trouble les desseins par le renversement de la destinée humaine. ^

Enfin, elle est une cause de ruine et de mort pour { individu, dont elle détruit le corps, abêtit Tesprit et pervertit l'àme.

Cependant il y a des plaisirs du monde moins grossiers, ceux de Timagination, de Tintelligence et du cœur. Ce sont les voluptés les plus délicates de la société civilisée, et elles ont beaucoup d'attrait et souvent de danger pour les ùmes les plus distinguées.

L'Église ne les blâme pas non plus s'ils restent dans la modération et dans l'ordre. Elle les encourage plutôt comme des excitations h une vie plus élevée, connue des moyens de détourner des voluptés grossi («res.

Mais elle condamne, avec Tapôtre saint Jean, la con-

510 HUITiKME SÉRIE.

cupiscence des yeux, eoneujriseentia oailoruin, qui rlicrclip la jouissaiiro avant tout, |)ar-dessns"loiit, sans s'inquiéter du profit moral, et trop souvent au mépris du devoir, des convenances, et avec le risque de troubler sa conscience et de perdre son âme (I Joan. n, 1 6) .

Ainsi, dans tous ces plaisirs raffinés du siècle, le bien est san ilié au beau, Thonnète à l'agréahle, et le but est de jouir et de s'amuser. La vie artistique prime la vie morale, et là où la foi chrétienne subsiste en* core, elle est dominée par l'imagination.

De là ces conversations pins on moins spirituelles des salons où cl>acun tend à taire jueuve de i)el esprit, et dont la médisance est le sel ))rincipal, en sorte qu'on s'y occupe le plus souvent à se faire valoir ou à dénigrer 'les autres.

Les bals où Ton se réunit pour danser, ee qui n'est pas immoral en soi, mais le devient par l'indécence (les toilettes, le désordre des danses et le laisser-aller des entretiens.

Les spectacles, ci foutes les magnificences dti luxe, toutes les illusions des arts sont réunies pour exciter les sens, exalter l'imagination et remuer le cœur par la représentation vivante de toutes les passions, même les plus ignobles.

Enfin l'amour effréné de la parure, qui ruine la famille au debors par les saeritices (ju'elle impose, an dedans parce qu on ne s'occupe tant de soi-même que pour en occuper les autres ; ce qui ouvre la porte aux tentations.

Ajoutez à cela, et comme (oniplément, les lectures frivoles on malsaines, romans, pièces de tbéàtre, nouvelles de tout genre émaillécs de satires, de médisance et de sensualité, dont les semences entrent tous

LA SEHENCË. 317

les jours dans les âmes qui en font leur pâture. Qu'on s*élonnc après cela que ces semences du mal y pro-

iliiisent leurs fruits d'une manière ou de l'autre au (lelrimcui de l liunnèteté, de la pureté des mœurs et de la paix de la famille!

Imaginez maintenant, et cela se voit souvent, car beaucoup de personnes mondaines ont encore la foi de 1( ur eirl'ance et tiennent à en remplir au moins les devoirs les plus stricts : imaginez qu'une àme ainsi préoccupée, possédée par les choses du siècle, ouverte à toutes leurs influences et avide des jouissances (ju'elK s j)rocurent, reeoive à l'Église, (juand.elle va au sermon par occasion, une semence de la parole divine* Supposez même que cette semence y entre, y germe et prenne quelque développement, pourra-t-elle jamais nn'irir el fructifier au milieu de tant d'épines qui l'oppriment de tous les cotés et l'étoulTent en lui ùtant l'air, la lumière et la nourriture?

Spins^ suffocant semen... et sine fmelu efficitur* Hélas! c'est le tristè sort de tant d'âmes partagée!^ cnlre Dieu et le monde, et qui en voulant les concilier (>t les servir tous les deux à la t'ois , les mécontentent l'un et l'autre.

C'est pourquoi elles font si peu de progrès dans la voie du ciel, oiî elles ne marchent pas franchement, et elles arrivent à la mort, la dernière crise de Téprenvo, indécises, llottantes entre le bien et le mal, et comme suspendues entre le ciel et la terre. Dieu veuille qu'au dernier moment un coup de grâce les délivre des é|)ines (jui ont embarrassé toute leur vie! Mais avec de (els anlécédenls qui peut y compter?

Aussi l'Église emploie-t-elle tous les moyens pour les rendre capables avant le temps fatal de surmonter

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IIOITIËMB SÉRIE.

cos obstacles, la concupiscence de la chair par l'abstinence et le jeûne prescrits à certaines époques; la concupiscence des yenx par Finterdiction des hais, des s[)rctacles, de toutes les l'êtes nioudaines; réfroïsme naturel par d'abondantes aumônes, et enfin l'orgueil de la vie, qui est la racine de toutes les concupiscences et la source de tous les maux, par la pratique de l'hu* milité et de l'abnégation chrétienne.

vm

AHud eecidil in terram honam (Luc.

TIII, 8).

Une autre porlio tonilra dans une bonne terre.

Jusqu'à présent iious avons raconté les malheurs de la semence, qui n'a point trouvé un sol digne d'elle où elle pût s'enraciner profondément, s'accroître avec vifi^ueur et rnietiliiM' même j)anvremeiit. I.es richesses, (ju'elle porte en son sein sont donc |)erducs par la faule des terres auxquelles elle était prête à les donner avec abondance. Les unes battues et dures ne la reçoivent même pas. Elle y est écrasée par les pieds lies passants ou tiévorée par les oiseaux. D'autres la reçoivent avidement , mais légères et manquant de profondeur elles n ont pas de quoi la nourrir, et elle s*y dessèche bientôt. En d'autres, où il y a plus de Tond, elle |)rend plus d'accroissement; mais parce qu'elles sont mal cultivées, les épines, les buissons

LA SËM£iNCE. 310

ot les mauvaises lior])es rétouflent. Voici onlin une bonne terre qui n'oppose à son action bienraisanlo ni rendurcissement de sa surface, ni les obstacles des pierres et des épines. Elle s'y verse avec amour, elle y est reçue et conservée avec amour, et c'est pourquoi elle produit ahondauuuent.

Qu'est-ce (jue cotte bonne terre, et comment produit-^Ue du fruit? C'est ce que nous allons considérer.

La bonne terre, dit un ancien couïmentatenr de notre parabole, est la conscience tidèle des élus, ou V'àtne des saints : Fidelis eonseietUia eleetomm sive métis sanctorum.

Dans la première classe* sont les Ames qui répondent à la grâce, dès qu'elle les touche, quel qu'ait été leur état antérieur, indifférent ou même contraire.

Ce sont des vases de bénédictions que Dieu sVst réservés pour les ouvrir, les remplir et les faire (léi)order, suivant les desseins de sa providence et quand le moment en sera venu. Marqués du sceau divin et prédestinés à devenir les instruments du ciel sur la terre, la vertu d'en haut cachée dans leur fond n'attend pour se inanifesler qu'une excitation du dehors, connue le feu dans le caillou.

Les apôtres ont été surpris par la grâce au milieu de leurs filets. De pêcheurs de poissons ils ont été faits pécheurs d'hommes.

Matlliien a été pris à son comptoir, qu'il a quitté à la parole du Sauveur.

Madeleine la pécheres.se a été saisie au milieu de ses désordres.

HUITIÈME SÉfUE.

Le 1)011 larron au iiiilicu dos tortures de sa croix, à côté de son méchant compagnon, qui a été laissé.

Le centurion proclame soudainement la divinité Je Jésus-Christ au moment où il Tient de loi percer le cœur de sa lance.

Et enfin Saul, plein de i'ureur et de menaces contre les disciples du crucifié , renversé sur le chemin de Damas où il allait les charger de chaînes et les mettre h mort, de pcrséniteur p.rdent devient tout d un couj) le plus zélô des apôtres.

L'histoire de TK^dise offre cliaque jour, même en nos temps, des miracles de ce genre, les plus grands des miracles; car la guérison et la résurrection des âmes sont encore plus admirables (pie celles des cor|)s.

Ce sont ces grands coups de la grâce qui produisent les pJus grandes choses en ce monde pour la gloire de Dieu ou le salut des hommes. Ils sont aussi consolants (ju'admirables, car ils nous prouvent que rien n'est inipossible à Dieu, et (pic jns(prà sou dernier soupir la conversion du plus grand pécheur, comme celle du bon Jarron, n'est pas désespérée.

La seconde classe comprend les âmes devenues saintes j)ar un loii;^ (^xcrcice de la vie clirt'tienne, et ainsi l'orinées à la justice et à la charité par renseignement et la discipline [de la religion; comme dit le même commentateur, allitudo terrx est probiias animx disviprmis cœleslibus institut œ.

En ces ànies la terre est devenue pure et profonde, parce i\\\o la culture à laquelle elle a été soumise Ta empêchée d'être foulée aux pieds des passants, l'a débarrassée des pierres et des épines, et, p^r l'engrais (|u'ellc y a mis, l'a sans cesse ain(''lioire.

Quoi qu'il en soit de la manière dont elles sont de-

LA SEMENCE

venues bonnes, les unes et les autres non-sculemoiit reçoivent avec joie la semence de la parole divine, mais encore elles la gardent avec amour après lavoir reçue, en sorte qu'elle s*y implante profondément et rapporte du IVuit, rct'meut et fructum affermit.

Elles la conservent courageusement dans i adversité comme dans la prospérité, inier adversa et prospéra viriliter semen conservant. Ce sont les âmes chrélienues fortement trempées ou bien formées, (pii, ne se laissant pas plus abattre par le malheur <pi'amollir ou pervertir par la bonne fortune, se tiennent solidement attachées à la parole de Dieu dans Tun et l'autre cas, et cherchent toujours dans leur foi la lumière et le soutien de leurs pas.

C'(;st pourquoi elles ne se découragent point dans la tentation : nonifi tentatione reeedmt; mais, comme le Sauveur Ta enseigné par sa parole et par son exemple, elles trouvent dans la parole de Dieu les armes pour la vaincre.

Elles ne faiblissent pas dans la tribulation, parce qué, comme saint Paul, tout en ayant la conscience (le leur faiblesse, elle se sentent fortes et capables de (oui soiiHi ir en (]elni qui les fortifie (riiilij). iv, 1*5).

La persécution de la parole divine par les supplices ou par le ridicule ne les scandalise pas, parce qu'elles savent que l'homme animal nç comprend pas*les choses du ciel (I Cor. n, 14) et que l'Esprit qui les a révélées peut seul les ex[)li(pier. Elles portent donc haut et ferme le drapeau de leur foi eu face de la cruauté ou de la moquerie de l'incrédulité.

Elles ne se laissent point dissiper ni dévoyer par les sollicitudes du siècle. par ses richesses, par ses voluptés, et si le tentateur les assaille, de ce coté, elles ré-

522 UUITIÈMË SÉaiE.

pondent avec Jésus-Christ sur la montagne : Il est écrit : Tu n'adoreras que Dieu seul.

Elles gardent iidèiement la parole sacrée dans leur sein, comme une bonne terre retient la semence dans sa profondeur, et en elles, comme dans la terre par la lorce de la nature, la «j^ernii nation et le développement de la semence divine s'opère par la vertu de la grâce.* Ëlles font comme Marie, qui conservait précieusement dans son cœur toutes les paroles, toutes les actions de son divin fds (Luc. ir, 19). CVst à elles que s'appliquent ces paroles de Jésns-f^lu ist : Oui sont mes iVères, qui est manière? Ceux qui écoutent elgardcnt la parole de Dieu (Luc. vra, 21).

Aussi est-il écrit qu'elles produisent du Cruit dans la pntieuce : fnu tuw afferunt in i)(ttunit}a{Luv. viii, 15).

La bonne terre ne produit de bons fruits qu'en son temps et avec le tenq)s. La grâce a ses temps comme la nature. 11 est aussi fâcheux de vouloir les hâter que de les laisser passer. Saint Vincent de Paul, un modèle de la |)aiience chrétienne, avait couluiiie de ditt' <]u'il ne faut pas enjamber sur la Providence. 11 ue se pressait jamais et arrivait toujours à temps.

L!i patience seule en ce monde conduit toutes choses à la maturité.

Les ànies légères, tiraillées ou exeitées par les choses du monde, même dans leur piété, ne produisent le plus souvent en fait de vertus que des fleurs passagères, dont il reste peu de chose, ou des fruits hâtifs sans saveur.

L'ànie prolondément chrétienne mûrit les siens dans la patience, les conservant précieusement an milieu des vents et des orages, et subordonnant toujours son action propre aux indications providentielles.

LA SEMENCE. 525

Elln est patiente envers les autres, qu'elle excuse, tout en ne leur cédant pas;

Palieiile onveis elle-même, dont elle recouiiait leî> faiblesses sans se laisser abattre ;

l^atiente vis-à-vis de Dieu, dont elle adore les desseins, même quand elle semble en être accablée. Elle dit avec Jésus-Christ sur la croix : Mon Dieu, mou Dieu , ui avez-vous abandouné? Mais avec lui aussi elle remet son esprit entre ses mains.

La patience est le grand instrument de la perlection chrétienne, puis(|ue FHomme-Dieu nous a sauvés pai' la [»atienee dout sa passiou est la plénitude. C'est pourquoi il a dit à ses disciples : In patienlia vestra possidebitis animas vestras; vous posséderez vos âmes dans la patience (Luc. xxi, 19).

PhuttiftcMitit uimm triymta, mmm s/xO' (/inta, et umm centum (Marc, iv, 20).

lis rapportant Truit, riin Irante, l'autre soi^nle, el l'attire ceol.

Nous avons vu les fortunes diverses de la semence suivaut les terrains où elle tombe. L'une est écrasée par les pieds des passants ou dévorée par les oiseaux ; l'autre, qui a vite levé, se -.dessèche de même dans une terre légère; la troisième, qui a pris plus d'accroissement, est éloulïée par les épines.

La quatrième partie seule a prospéré, seule elle est

324 llUlTiÈME SÉRIE.

parvenue à sa destination, qui est de produire du

iruil : mais ici encore il v a des différences dans le bien, coininc loiil à 1 licme dans le mal. La l)Oimi' pierre n'est pas également bonne partout, puisiju'elle rapporte inégalement. Tune trente, l'autre soixante, et une jusqu'à cent; ce qui paraît confirmer cette parole (lo Jrsus-Christ : H y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père (Joan. xiv, 2).

])*où vient cette différence? Question nouvelle à éciaircir, et qui sera le sujet de cette méditation.

!• N'y a-t-il point de quoi être effrayé d'abord en considérant le petit nombre de ceux qui' sont sauvés? car le salut de la semence ou sa fin dernière est de raj)porler du fruit à celui qui l a scniée.

Or, dit un saint ilocleur, voyez combien de semeuces perdues! cai* la quatrième partie seule rapporte quelque chose : Vide etiam quomodo mali suut plurimi et paud qui sahantur^ qaarta etiami pan semniis invenitnr salvata (Tliéo|)liile).

Ainsi, cliaque âme est un cbainp dont Dieu est le maître et le cultivateur : Pater meus agricola est (Joan. XV, 1) ; Ager esi mundus (Uatth. xiu, 58).

Celui qui sème est sorti pour semer ; le Verbe divin lesl descendu du ciel en terre |>our v répandre la parole éternelle. Elle y a prospéré certainement, puisque la face du monde a été renouvelée, et que par l'enseignement et le gouvernement de son Église l'esprit chrétien a li ioinj)lié de la violence et de la barbarie. Le champ du Seigneur s'est amélioré.

Ët cependant la parabole a encore son application de

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LA S^BNGE.

nos jours. Combien de semences perdues, ou du moins qui ne rapportent point de fruit 1 Et sans prétendre limiter la miséricorde divine, qui est infinie, comment no pas être attriste en apercevant dans le domaine du Père de famille, qui est TEglise, tant de terres incuites ou couvertes de pierres et de broussailles?

Parmi les milliers d'âmes qui composent les paroisses de cette {^^rande ville, combien comptc-t-on devrais chrétiens qui reçoivent la parole divine avec amatiTj la gardent dans leur cœur avec fidélité^ l'observent dans leur conduite avec sincéritéj et en portent les fruits dans la patience?

L'immense majorité, hélas! ne va jamais Tentendre: Il y a même des personnes qui ont de la religion, ou qui croient en avoir parce qu'elles en accomplissent les devoirs les plus stricts, et qui ne participent presque jamais à son esprit, communiqué surtout par la parole sacrée.

Un grand nombre va Tentendre, mais ne Técoute pas, ou l'écoute mal par légèreté et inattention. Les distractions du dehors et du dedans enlèvent la se* mence à mesure (ju'ellc tombe dans leur esprit.

Beaucoup écoulent et ne gardent pas. Les soucis des affaires ou les illusions du plaisir ont bientôt étouffé la semence qui commençait à lever.

Enfin, dans le petit nombre de ceux qui écoutent et gardent la parole, combien y en a-t-il qui l'appliquent sérieusement dans leur vie de tous les jours? ce qui est cependant la seule manière de rapporter du fruit.

2" One seconde réflexion nous est suggérée par saint Augustin i c'est que, dans cette parabole qui in-

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326 UUmÈME SÉRIE.

diquc le sort de la semence du bien et du mal, il y £i des deux cotés trois diiïérences parallèles.

Ea effet, dit-il, de même que dans la mauvaise terre il y a trois diversités, le terrain dur et battu, le pierreux, et les lieux remplis d'épines, ainsi la bonne terre rapporte de trois manières : la première qualité, cent; la seconde, soixante ; et la troisième, trente.

SieiU in terra mala très fuere diversitates^ secus viam, pelrosa et spinosa loca^ sic in terra bona Irina diversitas ^st ^ cenlesmiy nexagesimi- et triyesimi fructus.

La terre qui produit cent pour un; dit le saint docteur, représente les martyrs ou ceux^qui ont le bonheur de rendre à Dieu, par le sacrilice entier de leur àme et de leur corps en témoignage de sa parole et pour sa gloire, tout ce qu'ils en ont reçu.

La terre qui rapporte soixante re})rèsente les vierges qui suivant Jésus-Christ partout pour se dévouer à son service, seront plus rapprochées de lui au ciel, et chanteront, dit TApocalypse, des cantiques qui ne conviennent qu'aux vierges (Âpoc. XIV, 4).

Puis il ajoute, })euL-elre un peu suhtilcment : Comme à soixante ans on se repose des aiiaires et ou ne prend plus part à la guerre, ainsi les àmcs séparées des agitations du monde et délivrées des mouvements de la chair, ont le privilège de la soixantaine.

Au troisième degré sont les époux et les gens du monde qui vivent dans la justice. Ce sont encore de bons chrétiens ou de bonnes terres qui produisent des fruits pour le ciel, mais moins abondants, parce que leur condition les tient plus attachés au monde par kn' devoirs qu ils ont ù y remplir* Ayant plus de

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L\ S£MEI«iCE. 527

part aux affaires et aux jouissances du siècle, ils en ont

aussi les tentations et les tribu lal ions. C'est un ôlat moins pariait, parce que, tout en travaillant à l'avénement du royaume de Dieu par la justice^ leur action s'exerce dans un cercle plus restreint.

Saint Augustin applique encore cette diversité du fruit des bonnes terres. à la ninnicre de mourir, et cette observation est aussi ini,^rnieusc que juste, puisque la mort est la moisson de la vie, dont les fruits se récoltent à sori terme.

Les uns, dit-il, meurent avec résignation, wquanitniter;

Les autres avec courage, fortiter;

Quelques-uns avec joie, lilpenter. Ceux-là seulement

rapportent cent pour un, ou tout ce que la semence divine jetée en eux peut produire pour le ciel.

Mais, dans tous les cas, pour bien sortir de cette vie, il faut se trouver dans Tune de ces manières de mourir, comme une bonne terre produit au moins trente pour un.

3" On demande enlin pourquoi cent, soixante et trente, quand tous les grains tombent dans la même terre et sont soumis à la même culture.

D\ibord tous les grains, quoique bons, n*ont pas la même qualité, comme tous les enl'ants nés des mômes parents ne sont point égaux par les <jualités du corps, de l'esprit et du cœur. Chaque génération est un mystère comme la création, et il n'est pas plus facile de comprendre comment deux êtres en produisent un troisième par leur union, que comment le premier du genre a été lait de rien.

, Dans l'homme le mystère est encore plus profond que dans les autres créatures; car au corps qui est

HUITIEME i>EKlE.

le produit de la génération naturelle est attachée une

âme, créée par Dieu seul, et dans laquelle en la créant il met tout co qui convient aux desseins providentiels et à la destination de chacun.

C'est cè qui fait dire qu*un homme est bien ou mal né, sous une bonne ou une mauvaise étoile, et, selon les dictons populaires, qu'un bon ou mauvais génie a présidé à sa naissance.

En outre, cette âme, constituée et douée par le Créateur comme il lui plaît, reçoit encore, en arrivant en ce monde, toutes les influences favorables ou dél'avurables du c()rj)s qu'elle vient animer. De là l'action du physique sur le moral, immense depuis le péché- qui a vicié et détérioré la nature-humaine en bouleversant Je rapport entre les deux parties qui la constituent. In peccatis concepit me mater mea

(Ps. L, 7).

En second lieu, la terre, bien qu'elle paraisse semblable dans un champ, n'est pas exactement la même en chaque partie du champ. Telle partie reçoit plus de soleil, plus d'air, plus d eau, plus «raineudemcnt, et même, dans les meilleures, il se trouve encore des circonstances favorables ou défavorables à la végétation.

Ainsi entre les âmes bien nées il y a encore des différences par leur conslilulion, |)ar le plus on moins des mêmes qualités, par leur rapport avec le corps auquel elles sont unies, et avec leur entourage.

En troisième lieu, les soins de la culture, bien que dounés également à touies les semences, ne prolitcnt point à toutes au même degré. Il y a une grande diversité de ce côté eu raison de la manière dont ils s^appliquent à chacune, et dont cliacune les reçoit. De

U SEMENCE. 329

là cnroro une cause de variétés dans les produits de l'éducation.

Enfin, par-dessus toutes ces causes naturelles, il y en a une plus puissante que toutes, puisqu'elle peut les modifier et les changer, c'est l'action surnaturelle

de la grâce, qui peut tout renouveler comme elle a tout créé. Emitte spiritum tviim et creabuntur et renovabis fadem terras (Ps. cm, 30)..

L'action surnaturelle ou transcendante de l'Esprit divin, qui plane sans cesse sur les créatures qu'il a fait sortir du chaos et ordonnées par sa sagesse, peut toujours, au milieu des lois de la nature ou par-dessus ces lois, mettre sa vertu toute-puissante dans la balance de leur existence, et la mouvoir divinement pour manifester sa gloii e et aider à leur salut.

On le voit, il y a ici des abîmes de vérités (ju'il nous est impossible de sonder jusqu'au fond. L'important est de bien appliquer ce que nous en comprenons. Terres célestes que nous sommes, nous ne devons pas laisser nos crrurs s'enduicir par les agitations du monde, ni s'embarrasser par ses pierres et ses épines, afin que, recevant avec amour la semence éternelle et la culture céleste qui doit la faire prospérer, ils rapportent au Créateur avec usure les fruits de ce qu'il leur a confié pour sa gloire et pour leur bonheur, trente^, soixante, cciitpour un au jour de la moisson terrestre, qui deviendront des milliers dans l'éternité.

Venit inimictts rjus et sttperscmiiuivil zizania t» medio tritici (Matth. xiii, 25).

Son ennemi vint, qui sema de l'ivraie, au milieu du blé.

Jésus-Christ, pour l'aire comprendre à ses disciples . combien la parole qu'il apporte du ciel aura de peine h produire ses fruits sur la terre, après leur avoir o\[)li(|ur lous los ol)stacl(^s qui oiupèchenl la sniience de prospérer, cii sorte que la quatrième partie seulement rapporte, complète cette parabole par l'image d*un nouveau malheur (]ni peut encore compromettre la récolte dans la bonne terre. Tant les choses du

ciel ont (le peine à s'établir en ce momie !

L'ennemi du père de laïuilie vient pendant la nuit semer de Tivraie dans sa bonne terre, alin d'en diminuer le rapport par une végétation parasite, et dans la méchante espérance que le mauvais grain étouffera le bon.

Quel est cet ennemi si perlide, qu'est-ce que l'ivraie dont il vient infecter le champ fertile, et comment le père de famille corrige par sa sagesse le mal oeeasiomié par l'incurie de ses servitenrs : tels sont les points principaux de cette méditation.

Le semeur de la bonne semence est Jésus-Christ ; le semeur de la mauvaise ou de Tivraie, de la zizanie;

\A SEMENCE

iist rennemi de Dieu et des hommes, le démon, dtabolusj le prince du mensonge et du mal, qui, après aToir perverti en lui l'œuvre la plus magnifique de

la création et entraînt; dans sa révolte et son malheur la troisième partie des anges du ciel, cherche à pervertir les créatures de la terre pour empêcher, autant qu'il est en lui, Faccomplissement de la sagesse, de la justice et de la miséricorde divines.

Partout où i>ar raction providentielle un bien peut et doit s'opérer, il est là pour rempècher s'il lui est possible, ou au moinspourl'entraver, le fausser ou le tourner à mal.

C'est lui qui endurcit les âmes en les triturant par toutes sortes de tentations et de vaines pensées, comme une terre foulée par les pieds des passants.

C*est lui qui suscite en elles des oppositions, des obstacles à la volonté divine,*comme les cailloux, dont un terrain est rempli, le rendent stérile.

C'est lui qui les agite, les trouble, les épuise par les sollicitudes et les vaines espérances du siècle, par les soucis de la richesse, par Texcitation de toutes les concupiscences, comme les broussailles et les éj)incs étoulTent la bonne semence.

C'est lui enha qui, par un dornicr effort de méchanceté, tâche ici de diminuer le produit de la bonne terre qui lui a échappé. N'ayant pu empêcher la semence divine de s'y enraciner, de s'y dévclopj)er, et prévo\ant qu elle va rapporter soixante et cent pour un, il emploie un nouvel artifice pour nuire n la récolte, en jetant de sa semence à lui dans le champ de Dieu pour en dévorer la substance.

Quia vidit dïubolus quod hic reddet in frncliis ventesimum, ille sexagesimutiiy et non potei U rapere neque

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m liUlIIÈMË SÉRIE.

suffoeare quod radieatum erat^ per aKam decept'mem

insidiatur ïntersevens sua (S. Jérôme. )

Cette semence du diable ou la zizanie, c'est Tivraie.

L'ivraie est une mauvaise herbe qui, à première vue, ressemble au blé, et c'est un malheur de plus,

parce qu'on la découvre trop tard. C'est pourquoi saint Jérôme ajoute : Multis ea simUitudinibus colorang. Il la colore par de grandes ressemblances.

•Il en arrive de même à toutes les vertus que le tentateur s'elTorce d'affaiblir ou même de perdre par des vices ou des défauts qui en prennent l'apparence : ce qui trompe pendant quelque temps les serviteurs du père de famille.

Ainsi, Pivraie dans la foi, c'est le doute que le tentateur y jette, les opinions fausses qu'il excite, les pensées particulières, les dissidences, les spéculations aventureuses qu'il encourage, d'où sortent les hérésies et les schismes.

L'ivraie dans l'espérance chrétienne, c'est le désir des plaisirs, de la richesse, de la puissance ou de la gloire comme prix de la fidélité et de la vertu ; c'est l'ambition terrestre substituée à celle du ciel, comme il arriva dans le commencement aux premiers disci<pies, qui disputaient à qui serait le plus grand dans le royaume divin, à la mère' de Jean et de Jacques, qui demanda naïvement à Jésus-Christ de l'aire asseoir ses deux iils à la droite et à la gauche de son trône.

C'est la plaie de tous ceux qui font de la religion un moyen d avancement, un instrument de jouissance ou d'ambition.

L'ivraie dans la cliarité, est la recherche de son in> térét ou de sa gloire sous les aj^parences du désinté-

LA SEMENCE

ressèment, ot. de rapporter au fond tout à soi, quand on a l'air de se dévouer à la gloire de Dieu et au salut du prochain. 11 y a souvent de cette ivraie dans les bonnes actions que le monde vante le plus, dans les bonnes œuvres qui s'accomplissent avec ostentation, afin de s attirer les louanges et Tadmiration des hommes.

L'ivraie dans la piété, est le pharisaîsme qui observe rigoureusement la lettre de la loi et qui en méconnaît ou en néglige l'esprit. C'est la justice propre, qui s'exalte dans le s( ntiment de ses mérites, et se prévaut de sa prétendue perfection pour mépriser ou condamner les autres, comme le pharisien faisait du pauvre publicain dans le temple.

l^ifni, il n'y a pas une vertu chrétienne (pii ne puisse être corrompue par cette semence du démon jetée dans les âmes pour en exciter legoïsme par ce qu'on appelle l'esprit du monde, toujours opposé à l'esprit de Jésas-Christ, et qui le combat souvent sous les l'ormes qui lui ressemblent le plus. C'est l'ange des ténèbres se revêtant de lumière , c'est le loup sous la peau de la brebis.

Et comment cela arrive-t-il?. Au moment où l'on s'y attend le moins, dans les téjièbres de la nuit et quand personne ne veille à la garde du cliamp. Gum dormirent komines venit inimicus : L'ennemi arrive quand les serviteurs dorment.

Ces serviteurs négligents, qui gardent si mal le champ (jui leur est confié, sont tous ceiix qui sont préposés à la culture et à la protection.de la bonne terre, c'est-à-dire à l'éducation, à l'instruction et à la direction des âmes.

Ce sont les parents qui s'inquiètent peu de l'édu-

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cation de leurs enfants, les abandonnant h des mains mercenaires ou inhabiles pour se livrer à leurs affaires ou à leurs plaisirs. Souvent même, loin de préserver leur innocence de la contagion de l'esprit du monde, ils les y exposent volontairement pour réjouir la vanité paternelle de l(M)r es[)rit naissant et des espérances de leur avenir. Ici Tivraie entre à Ilot et en plein jour.

Ce sont les maîtres, substitués aux parents et qui

en reçoivent la responsabilité avec la mission. Par manque de sollicitude et de surveillance, ceux qui font de l'éducation un métier laissent le démon répandre Fivraie tout à son aise au Ynilieu des germes des vertus naissantes, qui en sont gâtées dans leur développement et dans leur fleur ; ou, s'il y a' une surveillance extérieure, l'intérieur des âmes est peu gardé • et l'ivraie s'insinue en secret par les voies les plus mystérieuses de la vie, f|u'elle corrompt à sa racine.

Ce sont les directeurs des âmes eux-mêmes, qui ne veillent pas assez sur les plantes qui leur sont confiées ; en sorte que, par défaut de pénétration ou de vigilance, ils n'empêchent pas l'ivraie de les étreindre, et ne s'aperçoivent du mal (ju'clle leur l'ait que quand il n'est plus temps de l'arracher.

Enfin ces serviteurs imprudents ou négligents, c'est chacun de nous, dès que nous avons la jouissance de notre raison et de notre liberté. Par cet insigne privilège de nous gouverner nous-mêmes, Dieu a remis notre àme entre nos mains, comme un champ à cultiver pendant notre existence ici-bas, et dont il nous demandera les fruits, quand nous en sortirons. C'est le sens évident de la parabole des serviteurs,

LA SEMENCE

auxquels le maitre remet en partant une somme à faire valoir pendant son absence.

Or, trop souvent nous nous endormons dans une fausse sécurité an milieu des tentations et en des périls imminents, et pendant ce sommeil funeste le démon jette son ivraie d'une manière ou de l'autre, en sorte qu'elle pousse dans toutes les parties do notre être et se retrouve dans toutes nos actions : ee qui endommage singulièrement la récolle qui nous sera demandée un jour.

Que faire, quand tout d'un coup IMvraie se manifeste abondante* et comme triomphante au milieu du bon grain : c'est ce qui nous reste à voir.

Sinile uinuiue crescere usque ad tiifx- .sem (Mallli. xni, 50).

Laissez ( idître run el raulie jusi]ir:i la moisson.

La mauvaise herbe croit avec la bonne, et quand l'une et l'autre est près de donner son fruit, le froment nourricier d'un côté et l'ivraie inutile de l'autre, le funeste niélan,m', caché ion^îlemps dans une verdure luxuriante, apparaît tout d'un coup par la différence des produits aux yeux des serviteurs effravés.

Us s'attendaient à une récolte pure et abondante, et voici qu'elle est perthie au moins pour hi moitié, et en outre la qualité du bon grain sera diminuée, ù

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cause de l'appauvrissement de sa nourriture par le

mauvais.

Ignorant la cause de ce désastre, ils courent vers leur maître, et lui proposent d'aller tout de suite arracher l'ivraie ; remède violent qui serait pire que le mal. ^

Le maître, plus patient parce qu'il est plus sage, ^arrête leur zèle inconsidéré et leur commande de tolérer le mal, jusqu'à ce qu'on puisse l'extirper sans dommage. C'est une legon de tolérance intelligente que Jésus-Christ donne par cette parabole à ses disciples.

V Cette parabole est l'histoire de la création, où tout était bien au sortir des mains de Dieu : VidUque Deu8 cuneta qux feceratj et erant valde bona (Gen. 51), et où le mal s'est insinué partout, quand par la faute de l iiomnic il y a trouvé accès.

C'est l'ennemi qui est venu pendant la nuit sursémer l'ivraie dans le bon grain.

Depuis ce temps le mal . y a en toutes choses sa j)art, qu'il cherche sans cesse à agrandir au\ dépens du bien. Ils croissent ensemble dans le même champ et dans une lutte perpétuelle dont i'issue finale n'est pas douteuse aux yeux de la foi, mais dont les vicissitudes incessantes, et parfois le trioni|)]ie passager du mal, tro^ublcnt l esprit de ceux qui a en ont pas.

Car la parole divine seule nous donne le mot de celte lamentable histoire, de son commencement, de ses crises et de sa lin. C'est le grand problème de l'origine du mal, que la raison seule ne peut résoudre.

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LA SEMENCE

C'est pourquoi les serviteurs du père de famille ne comprennent pas d'où est venue Fivraie dans le

champ où on n'avait semé que du bou grain, vX leur ignorance leur suggère une pensée funciste qui perdrait tout.

Ainsi tant d'hommes raisonnables dans le monde,

des savants, des philosophes, avant d'avoir entendu la parole de Dieu ou faute de l'avoir comprise, ne savent que penser de la part immense du mal ici-bas, de sa lutte incessante avec le bien, et de ses triomphes apparents.

Ceux qui croient en Dieu sans croire à la parole révélée, sont portés à Taccuser d'imprévoyance, d'impuissance, de négligence, de dureté ou même de dérision : ce qui a produit des systèmes analogues parmi les philosophes, et toutes sortes d'opinions fausses parmi les gens du monde.

Ceux qui, à cause de ces contradictions apparentes qui détruisent ou déshonorent dans leur pensée l'idée de Dieu, ou, par d'autres raisons, ne croient pas en Dieu ni à sa providence, ceux-là ne voient dans Tunivers qu'un produit du hasard, et dans la multiplicité, la variété et le développement des êtres qu'un jeu incessant des éléments qui, par leur attraction ou leur répulsion alternative et dans la série infinie de leurs mélanges, donnent à travers toutes li s combinaisons possibles les formes et les conditions de ce qui existe.

Delà les systèmes athéistiques, panthéistiques, matérialistes, et toutes les erreurs et les préjugés qui en sortent.

Dans l'un et l'autre cas, ne connaissant ni la nature ni l'origine du mal, ils ne savent ni rexplicjuer ni le

UUiTIËMË S£RI£.

combattre, ci ils finissent par croire (ju'il n'y a pas même lieu de le combattre, parce qu'il a sa raison d'être, comme le bien, dans la force des choses, dont il est un produit fatal , ou une forme comme une autre.

Ou bien, si leur conscience, indignée des excès du mal dont ils souffrent, ou leurs intérêts blessés les poussent à s' y opposer, ils ne savent employer que des moyens violents, ipii compromettent ou ruinent le bien croissant à coté dans la même terre, ne voyant pas, comme les serviteurs de la parabole, qu'en arracliant l'un ils risquent de déraciner l'autre ou de le fouler aux pieds. La plupart du temps leur remède est pire que le mal.

Il est facile d'appliquer cette leçon évangélique au gouvernement des hommes, à tous les degrés et sous toutes les formes, dans Téducation publique ou privée, dans la conduite de la famille ou de la société, dans la direction des «imes, et dans Tart de guérir les corps, on le traitement des maladies.

2" Mais ici nous devons nous élever à une considé^ ration plus haute ; car, le but de la parabole est de faire comprendre les choses invisibles par les visibles, et de conduire de Tordre physique à Tordre moral, du naturel au surnaturel.

L'ivraie semée par Tennemi est un grain qui ressemble au blé, au moins par la forme extérieure, et c'est pourquoi Tennemi Temploie pour tromper plus sûrement. Elle est aussi une créature de Dieu, mais gâtée, stérilisée par le mal; car l'auteur du mal ne peut rien créer ; il ne produit que la négation ou la limitation du bien.

Elle est donc une créature dégénérée, ou tombée à

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U SSHENCE.

l'état sauvage, et c'est pour cela que ses fruits ne peuvent plus servir à rhomme.

Or, même dans Tordre pliysique, les plants sauvages peuvent être amendés, améliorés par la culture, et surtout par la greiïe, qui les régénère ou en fait d'autres créatures.

Ce qui arrive souvent dans Tordre moral, où les mauvaises semences sont les âmes dans lesquelles la parole divine ne s'est point enracinée, ou a été corrompue ou étouffée.

Dans ces âmes perverties ou détournées du bien, et qui ont contracté une existence fausse sous l'empire du mal, il y a encore de l'intelligence et de la liberté; une intelligence obscurcie, niais qui peut être éclaircie par la lumière d'eu haut, une liberté tombée en esclavage, mais qui peut être rachetée et délivrée, n ne faut pour cela que le secours de la grâce et un effort généreux qui y réponde.

Tant que le coupable vit ici-bas, et jusqu'au terme de 1 épreuve de cette vie, il y a donc dans ce qui lui reste de raison .et de liberté une chance de salut, une espérance d'amélioration, de régénération par un éclair de la lumière céleste, par une motion mystérieuse de la grâce, qui, en lui faisant reconnaitn; sou état, lui inspire, avec le dégoût de sa dégradation et le repentir de ses fautes, le désir d'en sortir. Par ce désir sa volonté, qui rompt avec le mal, redevient bonne en se retournant vers le bien ; ce qui s'appelle une conversion.

Voilà pourquoi le père de famille commande à ses serviteurs de laisser le mauvais grain croître avec le bon jusqu'à la moisson, qui eu l'ei a le triage définitif. C'est ce que la miséricorde du Père céleste fait dans

340 UUITiËMË SÉRIE.

le moiido; il laisse les méchants s'agiter et parfois prospérer au milieu des bons, dans la vue d'en ramener plusieurs, et sûr qu'au terme fatal sa justice aura son cours.

C'est saint Chrysostome qui nous suggère cette pensé consolante.

Saint Jérôme ajoute une autre considération indiquée par la parole sacrée et que Texpérience confirme.

Nous tirons li^loire des tribulations, dit saint Paul (Koui. V, 5), sachant que la tribulation |)ro(luit la patience, la patience achève l'épreuve, Tépreuvc engendre l'espérance, une espérance qui ne confond point.

Les bons encore faibles ont besoin, pour être é|)rouvés et confirmés, d'être méiés aux méchants. Lccomijat de tous les jours exerce leur vertu, la consolide, et ils deviennent meilleurs en résistant aux assauts du mal, en déjouant ses tentations.

Voilà poiir(juoi Dieu tolère et semble quelquefois autoriser par le succès les entreprises de ses ennemis. Il les laisse au milieu des siens poqr former ceux ci à la vigilance et à la patience. Il éprouve leur liberté dans les tribulations comme l'or dans le fou du creuset, alinqu'elle en sorte pure ettoutedévouéeà sonaniour. Les jeunes chênes, dit un Père de TÉglise, grandissent dans les orages qui affermissent leurs racines en secouant leur tête.

N'ayons donc point dans nos épreuves, quelles qu'elles soient, le zèle impatient et imprudent des serviteurs de la parabole. Ne nous exaspérons pas à la découverte du mal, et ne cherchons pas à l'arracher par la force quand il n'en est plus temps ; car, nous

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U SEHENGB.

nuirions à la cause do Dieu el à nous mèiiies par une violence inopportune. Disons : SinUe crescere usque ad messemy iune... Laissez aller jusqu'à la moisson, et alors... La moisson de Dieu arrive souvent plus tôt (ju'on ne le croit. Mèiiie en ce monde, la justice s^exerce après la miséricorde, et il est bien rare, si 1 on veu^ y faire attention, que les méchants n y soient déjà punis d'une manière quelconque, et les bons récompensés.

Messis est eonnmmûtio axeuli (Hall h tiii, 19),

La moisson esi la GODiommaifoii du

siècle.

Nous voici arrivés au temps de la moisson, but et espérance de celui qui sème, et (jue les serviteurs du père de famille attendent sur la parole de leur maître pour séparer le bon grain du mauvais. D un côté, la * quatrième partie de la semence seulement a prospéré, et encore il y a une immense difrérence dans le rendement. De l'autre, à cause de Pabondance de l'ivraie dont le cbamp a été infecté, on ne peut savoir qu'au moment du triage quel sera le rapport. Ainsi en sera-t-il juscju'à la fin du monde et à la consommation des siècles, sauf les àines (jui se sont perdues sur le chemin de la vie actuelle, et dont Dieu seul connaît le nombre, semences écrasées, dévo« rées, desséchées au milieu des pierres, ou étouffées

par les épines, et qui, par conséquent, n'ont produit aucun fruit. Personne ne peut savoir, sinon par une révélation expresse, si, dans le champ de Dieu où

Tivraie a été semée au riiilicu du froment, il est rroineiit ou ivraie, digne d'amour ou de haine, enfant do Dieu ou enfant du démon, selon les paroles de Jésus-Christ aux Juifs. ^

Comment s'accomplira cette séparation définitive,

si lieuieusc pour les uns, si fatale aux autres, et qui mettra chacun à la place qu'il aura méritée question suprême que nous allons méditer à la lumière de la parole divine, flambeau unique dans les obscurités

impénétrables à la raison seule.

1" La consomniation des siècles, on doit s'opérer la séparation finale du bien et du mal mélangés en ce monde, et dont la moisson du champ gâté par Pivraie estrinia|Lje, s'accom[)lira, d'a|)rès la parole sacrée, par le feu, c'est-à-dire par l'action toute-puissante de Celui qui s'est nommé lui-même le feu dévorant, %g[M& comumens (Dent, iv, 24).

Ce l'eu épiu ateiir, et qui ne peut j)uririer qu*en consumant dans les êtres physicpies et spirituels tout ce qui n'est pas conforme à l'idée éternelle, qui est le fond de chaque créature, spiritualise la matière, (|ui ne peut lui résistei-, ])nr( e qu'elle est sans raison et sans liberté. Mais il pourra trouver un obshu le ou de la résistance dans les êtres intelligents et libres, qui, à l'exemple de Satan, et par son instigation, se sont faits volontairement les ennemis de Dieu sur la terre jusqu'à leur dernier soupir; ceux-là comparaîtront

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' L\ SEMENCE. 545

devant leur jugo, comme ils ont quitte ce monde,

la haine de Dieu et de sa loi dans le cœur, la révolte à la bouche, foudroyés mais non soumis, comme les Titans de la F^ble.

D'autres, sans entrer en guerre avec Dieu, Pont méconnu ou négli^'é, et, livrés aux inslincts de leur nature, bons ou mauvais, ils n'ont agi que sous leur impulsion. "Se voyant d^autre fin à leur existence que le bien«étre terrestre, ils n'ont produit aussi que des vertus delà terre, })érissables comme elle. Ceux-ci ont eu leur récompense ici-bas, vani vanam. Le feu divin brillera toute cette paille cntnssée sur l'or de leur âme, comme Tardeur du soleil a desséché la semence dans le terrain pierreux. Il n'y aura point de fruits pour le ciel (ï Cor. ni, 12).

Cepend nit dans la bonne terre il y aussi des différences, comme dans la maison du Père céleste il y a plusieurs demeures (Jean, xiv, 2).

Dans les âmes toutes données à Dieu, qui ont reçu et observé sa parole avec amour, le feu divin de la consommation s'unira en elles au feu de la cliarilé, ()ui les élève au sein de Dieu. Elles y porteront tout le fruit qu'elles pouvaient donner, cent pour un.

Dans celles où il v a eu encoi e du mclan<(c an sorlii* de cette vie, bien que leur bonne volonté les ait remises en union de cœur avec Dieu, le feu de la consommation qui brûlera d'abord comme la paille les faiblesses qui viennent du corps, en trouvera d'autres * plus tenaces dans les habitudes de l'esprit et de la volonté, et il les détruira par une action plus lente de la purification et de l'expiation.

Celles-là ont rendu du fruit, mais pas autant qu'elles le pouvaient; et c*est pourquoi, bien que déjà agréa-

HUITIÈME SÉRIË.

])Ies à Dieu, elles n'auront devant lui tout leur mérite et leur éclat qu'après leur épuration complète par le feu du purgatoire : ce qui pourra durer plus ou moins longtemps.

2° Dans r explication du triage de la moisson finale confié aux anges, Jésus-Ciirist indique nettement les caractères auxquels les mauvaises herbes, qu'il appelle les enfants de Satan, seront reconnues et jugées.

D'abord les anges enlèveront du royaume de Dieu tous les scandales, c'est-à-dire tous ceux qui ont vécu et qui sont morts en opposition avec l'ordre divin, et qui ont entraîné les autres dans leur révolte.

Ensuite ceux qui ont passé leur vie dans l'injustice et qui ont été .les instruments du prince du mensonge et de l'iniquité.

Ce qui laisse de l'espérance à ceux qui n'ont point fait la guerre à Dieu, et qui n'ont commis l'iniquité que par faiblesse et entraînement.

Et ces mauvaises lierbes seront jetées dans une fournaise où elles brûleront éternellement, parce qu'elles sont des êtres créés à Pimage de Dieu, et auxquels a été accordé le privilège de Timmortalité.

Elles vivront donc, dévorées sans être consumées par un l'eu extérieur qui les enveloppera comme dans une prison ardente, et au dedans par le feu de leur volonté propre, refoulée sur elle-même, et redoublant ses douleurs par la rage et Timpuissapce de .^es agitations.

Ëtcomme elles se sont séparées de celui qui est la lumière, elles seront jetées dans les ténèbres extérieures,

c'est-à-dire en dehors de la vie divine et de sa sj)lièio lumineuse. Elles seront incessamment brûlées par un

LA SBMBNCE

feu latent, qui ajoutera à ses tortures indicibles l'épouvantable horreur d'une nuit sans ternie.

Triticum autem eangregate in horreum meum; rassemblez le froment dans ma grange. Les anges introduisent It's oins dans la maison de Dieu, dans la céleste Jérusalem, c e.<t-à-dire dans le sein de l'existence divine, à laquelle. aucune créature ne peut participer que par la grâce de Jésus-Christ, qui n'a assumé notre humaiiilc que pour nous revêtir de sa divinité. '

Tuncjusti fulgebunt siciU sol in regno Patris eonmi. Autant les ennemis de Dieu sont plongés dans les ténèbres du feu latent qui les dévore, autant ses amis s'épanouissent en sa présence dans réternelle lumière qui en émane, dans la vie universelle dont il est le principe, en sorte que par la vision béatitique de la vérité inBnie, du bien souverain et de la beauté sans tache, ils jouiront, autant quMls en sont capables, delà science, de la puissance, de la gloire, et de la Içlicité de leur auteur.

i>JEl]YlÈME SÉRIE

Si >fu'( m chnntatcm nott habita 0, Hthtl «.'/w il Cor. Mil, 2).

Si je u ni lu cliarilc, jc ne ;>ui:> licu.

l/Apnti'o, après avoir énuniéré tous les dons de la grâce par lesquels Dieu dispose et emploie les àincs à son service, après avoir montré que ces dons divins émanent d'une même source, dont ils sont les effusions, d'un môme csj)rit, dt)iil ils sont les opérations, coiiiiiio dans un cor[»s vivant les l'onctions de cliaque organe procèdent de la même vie, bien qu'exercée par des organes divers, finit par dire qui! y a encore des grâces supérieures a Tapostolal, à la prophétie, à la science, au pouvoir de taire des miracles et des guérisons, au don des langues et de l'éloquence, etc., et il annonce aux Corinthiens qu'il va leur montrer cette voie plus excellente, qui est la charité.

Lk CHARITÉ.

Sans la cliarilô, dil-il, je ne suis rien : Niiiil sum^ et rien ne me sert : Nihil imhi prodest.

C'est cette i^érité fondamentale de la religion que nous allons tâcher d'approfondir en considérant avec

sailli Paul la charité dans son essence et dans ses qualités.

La charité consiste à aimer Dieu par-dessus tout et son prochain comme soi-même en vue de Dieu, pr opter Deum,

Elle est la pratique de la loi dans sa perfection y et c'est pourquoi Jésus-Christ, résmuant tous les articles de la loi ancienne dans, cette formule, a compris la loi et les prophètes dans le commandement de Tamour.

Par Taniour seul, en oi'fet, l'homme peut rcndrcî à Dieu ce qu'il lui doit, Dieu l'ayant créé par amour et pour sa gloire* U lui doit tout, Tétre, la ne et tous leurs dons; c*est donc une justice qu'il lui rende tout, c'est-à-dire lui rapporte tout ce qu'il en a reçu, et en use pour sa j^loiro.

^ oilà pourquoi i'honune doit aimer Dieu par-dessus tout, parce que son principe est aussi sa ûn dernière, que tout ce (pii en est sorti doit y revenir, et qu'ainsi, outre la justice qui veut (juo ce (jui appartient à Dieu lui soit restitué, la digiute et Je bonheur de Tètre iihre demandent qu'il mette volontairement le bien souverain au-dessus de tous les biens, et qu'il le re* cherche par un amour de prédilection : ce qui est Tainier par-dessus tout.

NEUVIÈME mUE.

Par celte vertu seule T homme est dans Tordre de sa création, dans la voie de sa perfection ; car il a clé fait pour connaître Dieu, l'aimer et le servir, et par là seulement il peut acquérir la vie éternelle.

C'est pourquoi encore, Tamour du prochain n'est lui-inènie charité que s'il est compris dans l'amour de Dieu ou rapporté au souverain bien, seul souverainement aimable et digne d'amour. Comme toute vérité émane de la source du vrai, toute justice dû principe du juste, toute beauté du beau absolu : ainsi, tout ce qui est aimable dérive du l)ien suprême, et ne doit être aimé que pour lui et en lui.

La créature, si parfaite qu'elle soit, ne doit donc pas être aimée pour elle-même, qui n'a point en elle la raison do son existence ni du bien (ju'ello possède, mais en vue de celui qui lui a donné Tcxistence et tout ce qu'elle a d'aimable. L'aimer pour elle, ou y fixer l'hommage de son cœur qui appartient à Dieu, est une prévarication, sinon une idolâtrie, l'idolâtrie de la passion.

Aimer la créature pour soi, pour en jouir et Texploiter exclusivement dans son intérêt propre, est de l'injustice envers Dieu, auquel on veut ravir ce qui lui appartient, de l'injustice envers les hommes qu'on traite comme des choses ou des instruments, et entin c'est la prévarication de Tégoïsme, qui se substitue au Créateur dans le gouvernement et la jouissance des créatures.

Donc l'amour (lu prochain n'est charité (pie s'il est animé et dominé par l'amour de Dieu, en sorte que dans ses désirs, dans ses actes et dans ses jouissances, non-seulement il soit toujours réglé par la loi divine, mais encore (jue sa lin dernière et sa plus haute aspi-

U CiiAUlTÉ. 549

ration soit riinion des âmes dans le Bien suprême, et

sa inanili slalion plus éclatante parmi les hommes, propter Deum.

" Ceci posé, les paroles de saiot Paul se comprennent plus facilement.

1° * Certes, le don dès langues est une chose précieuse, et rélociucncc a une grande influence dans le monde pour charmer les hommes ou les gouverner, et cependant l'Apôtre aftirme que tout cela est vide sans la charité, ce qui veut dire que toute parole non animée de l'esprit de Dieu, et ne tendant pas à le faire . mieux connaître, aimer et servir, ou autrement à manifester sa gloire parmi les hommes, est une parole inutile et qui ne vaut point pour l'éternité.

En effet, la parole en soi n'est qu'un son sans esprit, une lettre morte; c'est le sentiment, l'idée, la volonté qui lui donnent du sens, de la puissance, de la vie. Or si elle n'est que rcf&pression de la vie terrestre, elle ne va pas plus loin et ne produit que des effets lerrestres. Elle est alors un airain de ce nion<lo qui ne résonne que pour le monde, une cymbale retentissante dont les bruits se dispersent aussitôt qu'ils éclatent, sans rien laisser derrière eux.

Si les apôtres n'avaient employé le don des langues si miraculeusement accordé le jour de la Pentecôle, que pour parler des choses humaines avec les différentes nations de la terre, pour le commerce, instruction, les sciences et les arts, ou autres choses de ce genre, loui' parole ireût été ipruii son, un bruit éclatant, parce qu'ils n'auraient pas été les instruments de TEsprit-Saint pour répandre sm^ la terre la lumière du ciel, et élever les âmes vers Dieu. Elle aurait donc été sans charité, c csl-à*dire sans amour de Dieu ; car

ni sa vérité, ni sa justice, ni sa gloire n^en eussent été l'objet et le motif.

Donc le plus grand prédicateur du monde par te don de Téloquence, celui qui parle le mieux la doctrine clirélionnc dont il a la science, cl qu'il revêt des pompes du style et des clianacs de la diction, si ce n'est pour Dieu qu'il parle, et avec l'intention de lui gagner des âmes, si la conversion ou Tédification du prochain n'est pas le dernier ressort de son discours, la fin dernière de sa prédication, quels que soient sa science et son talent, il n'est qu'un airain sonnant| une cymbale retentissante.

Et en effet, si ce n'est pas pour Dieu qu'il parle, propter Deum^ c'est pnui' lui, pour sa réputation, pour sa gloire. C'est à lui-même qu'il veut gagner les âmes, en excitant leur admiration et s'attirant leurs louanges ; et par conséquent il est un ouvrier infldèlc, un ministre prévaricateur dans le service de Dieu, puisque, usurpant la place du maître, il se substitue à son autorité, il s'arroge sa gloire. Sa voix, vide de l'esprit divin et n'étant plus vivifiée par la charité, est un airain qui sonne faux et une cymbale qui ne produit que du bruit.

2" Mais voici des dons encore plus excellents, et qui ne servent à rien sans la charité, c'est-à-dire s*ils ne sont pas animés de l'esprit divin et employés à la gloire de Dieu, propter Denm.

C'est le don de prophétie, qui peut être accordé à un ennemi de Dieu, comme h Balaam et au grand prêtre Caïphe, même à un animal sans raison, l'ànesse deBalaam. Comme le Créateur a manifesté ses idées éternelles j)ar toutes les créatures, raisonnables ou non, aiubi il peut aussi déclarer ses volontés surnatuieUe-

U GHARiTÉ. 351

meut par ces mêmes créatures sajis (jifclles en aient la conscience ni le mérite. La prophétie ne sort donc pour le salut que par l'obéissance du prophète qui reçoit avec foi la parole du ciel, et par le dévouement avec lequel il accomplit sa mission, même au })éril de sa vie, quand il annonce aux hommes les arrêts de la justice divine. Alors il prophétise avec charité, pour le salut des âmes, et il est quelque chose dans l ordre éternel.

Je ne suis rien encore, dit TApotre; quand je connaîtrais tous les mystères et posséderais la science universelle, si je n'ai la charité. 11 aurait même pu dire : Je serais moins que rien; car, suivant ce qu'il affirme ailleurs (1 Cor. vni, 1), la science enile et la cliarilé seule édifie. Or, reullurc de la science, c'est TorgueiL Cet orgueil, excité par le désir de savoir le bien et le mal, qui a séduit le premier homme, et qui exalte encore tous les jours les ])lus intelligents de ses • descendants, c'est le mal de tous les siècles et particulièrement du nôtre, qui voudrait tout savoir pour jouir de tout, pour abuser de tout.

il s'imagine qu'il suffit de savoir pour être bon, et que les lumières, comme il dit, rendent nécessairement les hommes lionnètes : ce qui est une illusion dont l'exemple de Satan, le plus brillant des esprits célestes, est la preuve. Il trouve au contraire dans sa haute intellii^cnce et dans sa science des moyens plus subtils et plus énergiques de faire le mal, à peu près comme tant d'hommes du peuple d'aujourd'hui, qui, tournant contre la société l'instruction qu'ils en ont reçue, lui sont d'autant plus dangereux qu'ils sont plus éclairés ; à peu près comme certains coryphées de la science du siècle, qui s'étudient à cher-

cher dans la nature des raisons de ne pas croire à son auteur, et qu* refusent au Tout-Puissant la faculté

de parler directeiiieiit aux lioinmeSj parce qu'il ne s'est pas adressé à eux.

Ëniin, la foi clie-mcme, la loi capable de transporter des montagnes, c'est-à-dire la foi à sa plus haute puissance, n'est rien sans la charité, c'est-àdire, si, tout en acceptant lu parole divine, elle ne l'ait pas ce qu'elle peut, même au prix des dangers et des sacrifices pour l'accomplir.

C'est pourquoi il est écrit : Heureux celui qui, nonseulement écoute, mais encore qui ^ai'de et observe la parole (Luc. xi, 28).

La foi ne sert donc à quelque chose que si elle se réalise par la charité ou pour le service de Dieu et du prochain.

C'est ce (pie dit Tapôtrc saint Jac(jues (Jac. ii, 17). La loi sans les œuvres est une lettre morte, et il ajoute : Satan a de la foi, car il croit en Di^u et il le craint. Mais sa foi ne lui sert qu'à trembler à la pensée de Dieu, et elle le rend d'autant plus furieux, qu'elle lui ote Tespérauce d'échapper à l'autorité qu il déteste.

Ce passage de saint Paul détruit donc, comme celui

de saint Jacques, le prétendu dogme de la justifîcation par la loi seule : ce (jui rendrait très-commode la voie du salut, où non-seulement on n'aurait besoin de rien faire, si l'on croit, mais encore on pourrait tout faire impunément, pourvu qu'on croie.

Saint Paul dit nettement : Quand j'aurais toute la foi du monde, jusqu'à transporter des montagnes, si je n'ai point la charité, je ne suis rien ; et Luther dit : Que j'aie la charité ou non, si j'ai la foi, j'ai tout.

De là la piélé sans charité ou la fausse dévotion. ,

3** Mais voici qui est plus fort, 11 semble que la charité consiste à donner son bien et surtout sa vie.

Non ; on peut faire l'un et Pautre sans charité, et alors cela ne sert de rien.

• En effet, on peut donner tout ce qu'un a par orgueiU par ostentation, par ambition, dans ua iulérèt quelconque, ou par légèreté, par faiblesse, par prodi- <(alité, etc. Dans tons ces cas, il n'y a point de charité, car on ne donne pas pour Dieu et pour le salut du prochain. 11 n'y a point de sacrifice de soi à la gloire de Dieu, à Tavénementde son règne, à l'accoroplissemcnl de sa volonté, au bien véritable de son semblable.

On peut cx|)oser, sacrilier sa vie sans charité, par renlraînement d'une affection naturelle, par Tidolàtrie de l'amour, par l'obstination de l'orgueil, par Tcxaltalion de la vanité, par la fascination de Tavarice, par l'attachement avcuj^de à une opinion, à un préjugé, par un faux sentiment d'honneur, par l'entraînement du fanatisme, comme on le voit cliez les barbares et les infidèles.

Dans tous ces cas, l'abandon de sa vie ne sert de rien ; car il n'y a point de sacrifice pour Dieu ni pour le prochain. Ainsi, se tuer par désespoir ou déception d^amour, se laisser mourir d'inanition pour ne pas diminuer son trésor, se jeter dans un bûcher par vainc gloire, comme Apollonius de Tyane, aller au feu avec enthousiasme, avec fureur et braver la mort et tous les danyrs pour acquérir le renom et les profits de la bravoure, tous ces actes plus ou moins glorieux ou insensés , n'ont pas la charité pour principc, parce qu'ils n'ont pas Dieu pour fin dernière. Doue, quelle que puisse être leur utilité ou leur

354 ' NEUYIÈMB SÉhIE.

biluté sous d'autres rapports, et c'est pourquoi le monde en encourage et en exalte plusieurs avec r^son ; néanmoins, comme l'affirme l'Apôtre, ils ne servent pas îi la chose principale, qui est Tunion de ràiiie avec Dieu, parce qu'ils ne sont pas des produits de l'amour de Dieu par-dessiis tout et du prochain pour Dieu, propter Heum. Ils ne procurent point la vie éternelle, et par conséquent ils ne donnent rien pour au delà de ce monde, ils ne servent de rien dans réternitc.

^ CkarUaa pBiient e»t (1 Cnr. ini, 4).

La charité est patiente»

La première qualité de la charité, selon T Apôtre, est la patience. Maifi de quelle patience entend-il

parler, et comment s'exerce la patience de la charité? Ce sera le sujet de cette méditation.

La patience consiste à supporter avec résignation

et sans réaction violente ce qui lait soulfrir phyiiiquement ou moralement.

Cependant il y a plusieurs aortes de patience, en raison de la cause ou du motif qui la produit.

Il y a une patience de tempérament, (pii est de rapalliie, et qui peut avoir de rinflucnce sur lamora- ' lité sans avoir de mérite moral.

II y a une patience par faiblesse de corps, d'esprit et de volonté, qui est de l'impuissance ou de la lâ-

elle té.

Il y a une patience de prudence, qui subil ce qu'elle ne peut éviter et s'abstient d'.igîr, jusqu'à ce qu'elle puisse le faire utilemeil. Celle-là sii})pose de l'empire sur soi-même, mais elle n'a rien de commun avec la charité ; car elle n'attend que l'occasion favorable de la réaction ou de la délivrance. C'est un ressort qui se détendra d'autant plus violemment qu'il aura*été plus refoulé.

Il y a enfin la patience de l'amour, la plus puissante « de tontes, parce qu'on supporte tout de ce qu'on aime et pour ce qu'on aime.

L'amour purement naturel fait déjà supporter beaucoup. L'instinct maternel en est la preuve et le modèle. La patience des mères, qui accepte spdntanénienl et subit sans découragement les douleurs et les sollicitudes de la maternité; leur courage devant tous les daQ^rs pour en préserver leurs enfants, est la pierre angulaire de la famille, qui doit se fonder et se conserver par l'amour.

Dans toutes les autres liaisons naturelles, la patience ou' le support est toujours en raison de l'affection. Il y a même une certaine jouissance à souffrir pour ceux qu'on aime, et de là les folies de la passion, qui pousse tout à l'extrême.

Or, si l'amour humain produit déjà tant de merveilles de patience, que senhcedoncde l'amour divin, c'est-à-dire de l'amour porté à sa plus haute puissance, et |)articipant à l'infinité de son objet?

L'amour de Dieu pai-dessus tout, ou la charité, de même qu'il fait aimer Dieu plus que toutes les créa-

NEUTIÊMB SÉRIE.

turcs, rend aussi capable de tout souffrir pour celui qu'il aime de prédilection, ci afin de lui rester uni.

La plus grande preuve de l'amour est de donner sa vie pour ce qu'on aime (Joan. xv, 13).

C'est ce que fait la foi divine, qui, unie à Dieu et à sa ()aroie par la charitiÉ, par toute son espérance, ne veut s'en âéparer à aucun prix, ni pour acquérir tous les biens de ce monde, nâmts devant ceux de l'éternité, ni pour éviter toutes les souffrances de la terre, qui ne tuent, que le corps.

De là la véritable patience, la patience complète et universelle, qui rend capable de tout supporter pour le service ou la gloire de Dieu, même les plus cruels supplices et la mort la plus douloureuse, comme les martyrs; ou encore, ce qui est peut-être plus terrible, cette mort lente, graduelle et à petit feu, de chaque jour, que consentent à subir pour le service de leurs semblables dans les hôpitaux, dans les écoles, dans tous les refuges de la misère et de l'ignominie, ces nmes d'élite qui suivent aussi Jésus-Christ dans la voie du Calvaire, où elles veulent mourir avec lui pour le salut des hommes.

En un mot, c'est la patience du Fils de Dieu, qui est descendu du ciel en terre, et s'est fait homme pour y souffrir et y mourir pour le salut des hommes. 11 a vaincu la moit par sa mort; il a détruit le mal en l'absorbant; il a lavé nos iniquités dans son sang rédemj)teur, et, il a soutfert tout ce {pfou peut soulîrir en notre place et pour nous réhabiliter. 11 a donc sauvé le monde par la patience, et sa patience a été le fruit de son amour. II a tant aimé les hommes, qu'il a voulu mourir pour eux.

C'est pourquoi il a dit à ses disciples : In palimtia

veslra poss'ulcbitis animas veslras (Luc. x;ïi, 19) : Vous posséderez vos âmes dans la patience, dans la patience de la charité, qui est prête à tout faire et à tout souffrir pour le service de Dieu et le salut du prochain, la patience du Calvaire et de la croix, qui donne volontiers sa vie pour cd qu'elle aime.

Comment s'exerce la patience de ranioiir? Avec amour, c'est-à-dire avec abandon et dévouement, dans tout ce que nous avons à souffrir de là part de Dieu, de nos semblables et de nous-mêmes.

i" De la part de Dieu, soit qu'il nous frappe dans sa justice, soit qu'il nous éprouve dans s^ miséricorde.

La plupart de nos peines viennent de nos fautes, et nous ne faisons que récolter les fruits de ce que nous avons semé. La foi en la justice de Dieu le reconnaît avec humilité, et accepte le châtiment avec soumis- ' sion et même avec joie ; car il est l'instrument de la justification, et ainsi un effet de.plus de la bonté divine. Une vive contrition réclame de grandes expiations.

Les tentations et les malheurs qui servent à nous éprouver sont des signes de la miséricorde divine; parce que l'épreuve produit la patience, la patience

l'espérance, et par l'espérance l'âme aspire toute à Dieu. Job et Abraham sont des modèles de la patience dans l'épreuve, des exemples préiiguratifs de la patience divine exercée par la divine charité sur la croix par le Sauveur.

2** Patience de l'amour envers nos semblables, soit

558 NEUf lÈME StRIE.

qu'ils nous offensent par Tinjuslicc, soit qu'ils nous fatiguent par leurs exigences, soit qu'ils nous blessent par leur ingratitude. '

Daus le premier cas, la charité va jiisiiirà renoncer à son droit d'exiger une réparation, une compensation, et elle rend le bien pour le mal.

Dans le second, elle fait plus que le devoir n'exige, et à l'exemple de la miséricorde divine, elle fait pour les malheureux, au delà de la justice, même contre les apparences de l'équité.

Dans le troisième, qui est peut-être le plus pér nible, parce que le sentiment de la justice y est plus vivement hlessé, elle s'encourage par l'exemple du Sauveur persécuté, trahi et mis à mort par ceux qu'il est venu racheter.

De là la patience chrétienne, qui supporte tout, accepte tout, pour contribuer au salut des âmes et par conséquent à la gloire de Dieu. De là les prodiges de la charité en faveur des inconnus et même des ennemis, accomplis par tous ceux, et ils sont nombreux, (]ui, dans la prédication de FÉvangile, l'instruction (les ignorants, et le soin des mahides et dt>s infirmes, se sont consacrés à la suite de Jésus-Clirist au soulagement et au salul de leurs frères jusqu'à la mort.

3" Patience dans ce que nous avons à souffrir de nous-mêmes. Naturellement on est porté à avoir beaucoup d'indulgence et même de partialité pour soi. Mais ce n'est pas là de la patience, c'est illusion de Pamour propre ; c'est de la faiblesse.

Mais (piand une âme est entrée sérieusement dans la voie du renouvellement intérieur, et (juc voulant, autant (pi'il dépend d'elle, mener à la perlée lion de la vie divine qu'elle a reçue au baptême la nouvelle

U CUAHITÉ. 351)

créature qu^elle est devenue par la grâce, elle se met

courai^enscmcnt en lutte avec elle-inèmc et combat .sérieusement ses mauvais peiicliauU et ses défauts, elle est exposée à bien des chutes, qui semblent la reculer dans sa yoie; et si elle se laisse dominer par l'amour propre ou par la nature, h vue et le dé|)it de sa faiblesse lui ùtoront le courage, et avec le courage l'espérance d'arriver. EUc n'aura point de patience avec elle-même.

Que si au contraire, elle lutte et travaille sur soi

uni(|uemeut pour plaire à Dieu et se rapprocher de ^lui, elle ne s'étonne ni de ses mécomptes, ni de ses chutes. Elle les offre avec sa faiblesse, comme des humiliations méritées, et, se relevant chaque fois avec courajj^c, elle se remet à l'œuvre avec simplicité, et dans sa coniiance au secours divin, qui ne manque jamais à la bonne volonté, elle ne se fâche point contre elle, ni contre personne, mais elle marche avec persévérance et finit par arriver. C*est qu'elle a eu patience avec elle-même, de cette patience de la charité qui fait tout en vue de Dieu et pour sa gloire.

La charité» ou l'amour de Dieu et pour Dieu, est donc le foyer inépuisable de la vraie patience : Chantas paticns est y et comme le Verhe incarné, le Fils de Dieu fait lioniuie est raui()ur même : Deiis chantas est (I Joan. IV, 8), il est aussi la patietice incarnée ; et Je moyen le plus efiicace de participer à sa patience divine, c'est de s'unir à lui, au banquet sacré, où nous pouvons puiser dans son sang adorable, avec la nourriture céleste^ la patience de l'amour et Tamour de la patience.

Charilas benigna eU (1 Cor. xni, 4).

La cbarilé e»t bonne.

La charité est patiente, mais la paiiencç u'esl |ias toute la charité. ÉUe a aussi une partie active ; elle fait le bien ; et c'est pourquoi PApôtre dit Qu'elle est

bonne, hcn'ujna est ; car, comme Farbre se reconnaît à ses fruits, ainsi Ips àmcs se reconnaissent par leurs œuvres. Vous êtes les qnfantsde Dieu, dit.lésus-Chcist aux Juifs, si tous laites les œuvres de Dieu, mais vous êtes du démon, si yous faites les œuvres du démon (Joan. Mil, 44).

Voyous donc en quoi consiste la bonté de la charité et comment elle Texerce*

Tour être charitable, il ne sullit pas de savoir supporter avec résignation et sans murmure tout ce qu'on peut avoir à souffrir de la part de Dieu, de la part des hommes et de soi-même.

C'est déjà beaucou]) ; mais cette vertu négative et qui servirait à notre repos ou à notre salut plus qu'au bien des autres, ne serait pas utile à la propagation de la parole divine ni à rétablissement de son règne sur la teric. Jésus-Christ n'a pas seulement souffert toutes les misères, tous les outrages, toutes les dou-

LA GBARITÉ. 861

leurs; il a aussi répandu tous les bienfaits en instruisant les ignorants» guérissant les malades, ressuscitant les morts et soulageant les malheureux. Il a

montré sa charité par ses bienfaits.

La charité ne consiste pas même à ne pas faire du mal aux autres ; ce qui est une simple justice. Elle a besoin de faire du bien, non pas seulement à ceux qui lui en ont fait, ce qui n'est que le payement d'une dette, mais au procliain, quel qu'il soit, et surtout à ceux qui lui ont fait du mal, parce qu'alors ce qu elle fait n'est point une dette payée, un prêté rendu, mais un pur don comme la grâce divine, et c'est ce qui en fait le prix.

Qu'est-ce que cette bonté, essentielle à la charité comme la patience, et qui la complète?

Il y a deux sorti» de bonté : la bonté naturelle ou humaine, et la bonté surnaturelle ou dime, à laquelle seule convient le nom de cliai ité.

La bonté naturelle est instinctive ou acquise.

La première est une quaUté de notre nature, un effet du tempérament ; ce n'est pas une vertu, mais une disposition heureuse à la bienveillance envers tous, d'où résultent la compassion, la pitié, l'affabilité, Taménité, la sociabilité, tout ce qui constitue un caractère aimable.

La bonté acquise, outre la bonté naturelle qui peut en faire le fond, est un produit de l'éducation, de la prudence, de la justice, de la civilisation. £lle se produit sous les formes de la politesse, du savoir-vivre, de l'obligeance, de la serviabilité, quelquefois même du sacrifice, quand il y a beaucoup à gagner, comme dans la passion qui semble toujours prête à se dévouer pour ce qu'elle aime.

Si

Toutes ces qualités, qui ont leur mérite et leur

utilité dans la vie sociale, sont des vertus purement humaines, et qui valent surtout poui lemonde, où elles trouvent leur récompense.

Elles ont les unes et les autres une base fragile et très-instable, à savoir le tempérament dans la bonté instinctive, l'intérêt bien entendu dans la bonté acquise : ce qui l'ait dans les deux cas une vertu trèsvariable et peu solide, si vertu il y a*

La charité ou la bonté surnaturelle a sa source en Dieu, avec lequel Tàme comunuiique par la grâce, et par conséquent elle est animée de Tesprit divin, comme la bonté naturelle est animée de l'esprit de la nature.

Elle participe par la grâce à la vie de Dieu luimême qui est amour, et par l'identification do sa volonté avec la volonté divine, unie au principe de tout bien, à celui duquel descendent tous les dons parfaits, elle veut et hit comme lui et par lui le bien pour le bien, par une motion divine et sans retour sur soi, c'est-à-dire avec désintéressement, avec dévouement, et même avec sacrifice, comme Dieu t'ait le bien à toutes ses créatures, et comme il Ta fait principalement pour les hommes déchus en la persomie adorable de Jésus-Christ.

La charité ou la bonté véritable est donc un ravon de l'amour de Dieu dans le cœur de l'homme. Elle lui apprend à aimer et le rend capable d'aimer comme Dieu aime, de même que la foi le fait participer à la science éternelle, de même rpie le baptême, en le régcncraut, le rend participant de la nature divine, divin» eatmrs naturx (Il Pet. i, 4).

Ç*est ce rayon d'amour ou ce feu que Jésus-Clurist

est venu apporter à la terre et qu'il veut y faire brûler. C'est lui en effet qui l'a allumé dans ses apôtres, dans ses martyrs, dans tous ses disciples fidèles, qui, tout en annonçant les vérités éternelles conlirmées par tant de miracles, ont manifesté si puissâmment Vamour divin qu'il leur a mis au coeur, par les merveilles de la charité chrétienne dans tous les siècles.

Comment s'exerce la bonté de la cbarité?

De la manière la plus simple, et que TApôtre nous indique par ces paroles : Que vous mangiez, que vous buviez, ou quoi que vous fassiez, faites tout pour la gloire de Dieu (I Cor. x, 51).

Le Seigneur l'avait dit à ses disciples en leur enseignant ce qu'il fallait faire pour obtenir là vie éter^ nelle. « J'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger ; j'ai été nu et vous m'avez vêtu ; j'ai été malade et vous m'avez soigné ; sans asile, et vous m'avez recueilli ; prisonnier, et tous m'avez visité, etc. £n vérité je vous le dis, vous avez fait cela pour moi, quand vous l'avez fait pour le plus petit de mes frères (Matth. XXV, 35).

Le ressort principal de la charité, be qui la relève et ranime le plus, c'est qu'en se dévouant aux hommes, c'est à Dieu qu'elle se dévoue, et, dans le bien qu'elle leur fait par ses sacrifices, elle exprime à Jésus-Christ son amour et sa reconnaissance de tout ce qu'elle en a reçu. Comme le Sauveur s'est donné entier pour notre salut, ainsi la charité n'a point de relâche qu'à l'exemple du divin Maître, elle ne se dévoue pleinement à sa gloire et à ravénement de i>on royaume dans les àmcs*

C'est pourquoi dans ses bonnes œuvres la charité parfaite va jusqu'au bout delà bonté, c est-à-dire jusqu'au sacrifice.

Ainsi, par exemple, il y a une grande misère à soulager. Èela peut se faire en envoyant un peu d'argent, de la nourriture et des vêtements, et c'est aussi de la charité quand on le fait pour le bien des autres, c*e8t-à-dire pour Dieu qui est le bien souverain, et en son nom.

Mais il y a plus à donner que son bien et son argent, c'est soi-même, son temps, sa peine, sa pitié, sa sympathie, et surtout une parole d'affection, de consolation, d'encouragement, qui relève les âmes abattues, et les ramène à Dieu par la foi, par i'espé^ rance et par l'amour. C'est la bonté dans la charité.

Un malade va mourir, et il n'est pas préparé à paraître devant Dieu ; ceux qui l'entourent n'osent point lui en parler, par la crainte d'empirer son mal, et ils ne laissent point approcher le prêtre de son lit, sous le prétexte que ce serait une annonce de mort. En attendant le mal s'aggrave, et on risque de perdre l'àme pour donner quelques jours de souffrance de plus au corps. Il y a une grande charité à se charger de cette triste mission que personne ne veut remplir, puisqu'on repousse le prêtre ; charité d'autant plus grande souvent, qu'il y a mille obstacles d'affection naturelle et de respect humain à vaincre, et que pour ramener cette âme à Dieu, il faut s'exposer aux jugements injustes et à l'animad version du monde. Jamais il n'y aura plus de bonté dans la charité.

Dans la vie commune, qu'on est obligé de partager, il se trouve une personne qui vous est naturellement antipathique. De là une répulsion, une opposition

continuelle dans les actes et, les paroles, , et si l'on s'y laisse aller, la discorde et tout ce qui s'ensuit. C'est

un vrai triomphe de la charité de vaincre par la patience, par la douceur, par la prévenance cet instinct d'éloignement et «le malveillance, en sorte qu'on arrive, non pas seulement à se maintenir et à ne pas éclater, ce qui ne produit qu'une paix armée et peu sûre, mais encore, à force de rendre le bien pour le mal, à absorber le mal lui-même dans le bien, et à neutraliser le mauvais ferment de la nature par la bonté divine de la charité.

Enfin la bonté de la charité se montre dans la vie de tous les jours, dans les plus petites circonstances où on est le moins sur ses gardes, et cela non seule ment par le support de beaucoup de choses inévitables dans la société, mais encore par Taccomplissement volontaire et de bonne grâce de toutes sortes d'oeuvres qui exigent souvent des sacrifices, et en ne manquant pas les occasions de faire du bien aux autres sans ostentation.

La bonté de la charité, qui est la véritable, agit toujours simplement, modestement, sans s'aificher en aucune manière, et surtout sans s'imposer à la reconnaissance de ceux qu'elle sert. Elle est douce et humble de cœur, comme celui dont elle émane, d'où elle tire sa vertu divine, et auquel elle renvoie tout • ce qu'elle opère.

MBOVlàliE SÉRIE.

Charitat tm xmulatur (I Cor. mt, 4).

Lt ckarilé oTart point envionao.

L'Apôtre, après nous avoir montré rexcellence de la charité et sa nécessité pour le salut, nous a dit ce qu'elle est en elle-même et 4^s ses qualités essentielles, la patience et la bonté ; la patience qui supporte tout pour Dieu, la bonté qui rend capable de tout faire pour sa gloire et pour le salut du procliain. Il va maintenant nous dire ce qu'elle n*est pas, c'està-dire nous h faire connaître par l'élimination du mal qu'elle est incapable de faire.

II commence par Tenvie, non œmulaturj parce que rien n'est plus incompatible avec la charité, qui lui est absolument contraire dans son principe et dans ses effets, comme nous allons le voir.

L'envie est une affection malveillante par laquelle

on se réjouit du mal et on s'afflige du bien des autres : ce qui dans les deux cas indispose contre le prochain.

Il ne fout pas la confondre avec l'émulation <{ui tend à surpasser les autres par de nobles efforts, sans

chercher à les déprimer ni à leur nuire. L'émulation, bien dirigée, est une passion généreuse, qui peut être

Lk GUARITÉ.

employée utilement au perfectionnement des hommes. C'est un des ressorts les plus puissants de l'instruction et de Tédueation.

Vemie^ dont le caractère essentiel est d'aimer le mal et de détester le bien dans les autres, est donc diamétralement opposée à la charité qui partout au contraire cherche le bien et a horreur du mal.

le principede l'enyie est l'égoïsme, qui, pour tout attirer à soi et jouir le plus qu'il se pourra, viole les droits d'autrni, foule aux pieds la justice, et veut do^ miner et exploiter tout ce qui l'entoure.

De là vient son indignation du bien d'autrui, comme si on le lui dérobait, et sa joie maligne des autres peines comme pour les punir d'être ses supérieurs ou ses égaux.

C'est la passion de Peiifer ; car elle est sortie direotement du cœnr de Satan, qui, dans la démence de

son orgueil, devenu jaloux de la puissance divine, a rêvé de se Farroger, quo non ascendam; et qui, après son châtiment et sa chute, n'a pu voir sans envie la création de la race humaine à l'image et à la ressemblance de son auteur, les qualités naturelles et surnaturelles dont il l'a douée et le sort brillant qui lui était destiné dans l'univers. Il Pa trompée, séduite, pour la pervertir et la dégrader.

Il a malheureusement trop bien réussi à instiller dans Fàme humaine le yenin de son égoîsme avec son orgueil et son envie ; et de là le mal et tous les maux qui ont vicié, détérioré la nature de l'homme, entravé ou foussé son développement sur la terre.

L'envie vient donc en principe du démon, ou de l'ennemi de Dieu et des hommes. C'est un feu latent, qui dévore sourdement tout ce qu'il atteint.

La charité, ou l'ainoiir du bien pour le bien, propter Deum^ vient directement de Dieu, qui est amour, du Père de lumière, de la source de tout don pariait. C'est un feu lumineux, qui éclairant et échauffant tout ensemble, répand la Vie et la joie du ciel partout où il pénètre avec l'esprit divin.

L'envie est donc opposée à la charité, comme les ténèbres à la lumière, le mal au bien, l'enfer au ciel, Satan à Dieu*

Contraire a la charité par son principe, l'euTie Test aussi par ses effets.

V Dans celui qui l'éprouve :

Sombre tristesse, colère sourde, rage concentrée du cœur envieux. Caïn, Saùl, les pharisiens et les docteurs de la loi ennemis de Jésus^hrist et cherchant sans cesse à le surprendre dans ses paroles et dans ses actions.

De l'autre côté, joie intime, sérénité, bienveillance du cœur charitable, comme nous le voyons en Abd, David et Jonathan, Jésus et sa sainte mère.

2° Envers celui qui en est l'objet.

La charité est patiente et bonne, patiens et bemgnaf comme nous l'avons vu plus haut.

L'envie, au contraire, est impatiente et malfaisante. Elle interprète tout en mauvaise part, soupçonne du mal partout, et cherche à nuire à celui qu'elle jalouse dans sa réputation, dans ses biens, dans sa position et même dans son existence, jusqu'à lui ôter la vie, si elle le peut, pour se débarrasser d'un obstacle odieux. Cain tue son frère. Saùl, à plusi^rs reprises,

veut percer David de sa lance ; les pharisiens et les princes des prêtres cherchent les occasions de s^emparer de Jésus-Christ et de le mettre à mort, parce qu'il leur enlère leur crédit et leur puissance sur le

peuple.

L'envie est donc le sentiment le plus malfaisant et le plus honteux. Elle est capable de tout pour se satisfaire et le crime ne la fait point reculer. Aussi on aVoue Torgueil, parce qu'il peut encore ayoir quelque grandeur. On rougit d'avouer l'envie : d'un cùté, parce qu'il est ignoble de chercher et d'aimer le mal dans son prochain, et de lautre, parce qu'en le jalousant, on proclaïAe sans le vouloir sa supériorité ou du moins son succès.

Et cependant, si nous faisons un retour sur nousmêmes, nous nous surprendrons trop souvent mécontents du bien qui arrive aux autres et que nous croyons mériter autant, sinon davantage; ou, ce qui est plus fréquent encore, ressentant une joie maligne de leurs fautes ou de leurs peines, qui semblent les mettre au-dessous de nous.

Partout où il y a de l'orgueil et de la vanité et dans quel cœur d'homme ne s'en trouve-t-il pas? il y a aussi un penchant à porter envie à ceux qui nous surpassent en talent, en vertu ou en bonne fortune. C'est une des plus tristes suites du péché d origine, et elle apparaît déjà dans la plus tendre enfance, aussitôt que le moi est posé.

La charité seule peut nous en guérir foncièrement en remplaçant dans notre cœur Famour exclusif de nousmêmes, qui porte à tout rapporter à soi, par lamour de Dieu et pour Dieu, qui ramène tout à la gloire de Dieu et au bien véritable du prochain.

Si.

Par là seulement, c'est-à-dire en nous vidant de l'esprit individuel pour nous remplir de l'esprit universel, ou, ooimmedit Jésus-Christ, parla pauvreté de Pesprit propre, natt rhumilité, fille de TabDégation, qui détruit radicalement Tenvie en nous étant le désir de paraître]et de commander, et qui met toute sa gloire ou plutôt son bonheur à devenir l'instrument de la ToloDté divine dont elle tient la pensée, le désir, la force d*accompUr le bien, et à laquelle elle renvoie sans réserve tout ce qu'elle a pu faire.

CkërUâi «M «fft perperm (I Cor. xm,

La chanté n'agit point avec précipitation.

La charité ne connaît point l'envie, qui rend si malveillant envers le prochain ; mais, au contraire, elle est toujours prête à supporter beaucoup de sa part, surtout sa supériorité, et disposée à vouloir et à faire du bien aux autres. C'est pourquoi elle tfagit jamais avec précipilalion à leur égard, non agit perperam^ et elle use d'une grande réserve dans ses jugements, dans ses paroles et dans ses actions.

C'est le sujet de cette méditation.

LA GHÂAITÉ.

1^ Dans les jugements.

D'abord la charité ne juge pas facilement les autres ; car elle sait qu'il est écrit : Ne vous jugez pas les uns les autres, car tous avez tous votre juge qui vous attend à la porte (Jac. v, 9). Puis : En jugeant votre frère, vous vous jugez vous-même ; car, la mesure que vous lui appliquez vous sera appliquée à votre tour (Luc. VI, 38).

Le chrétien charitable, instruit par l'Évangile et par, l'Église sait aussi que Dieu seul est juge (Jac. iv, 12), ou au moins le juge en dernier ressort, parce qu'il voit le fond du cœur et les ressorts les plus ca« chés des' intentions, des desseins et des actions des hommes. Lui seul peut apprécier justement la culpabilité, et ainsi y proportionner exactement la pénalité : ce qui est une des preuves les plus éclatantes de son existence, tant notre conscience a besoin, après les inégalités et les iniquités de ce monde, d'une justice complète et définitive.

Cependant, si la charité doit juger, ce qui lui arrive quand elle en a reçu la mission, ou qu'elle est sommée par la loi de dire la vérité, elle ne se hâte point, non agit perperam. Elle craint la précipitation qui vient le plus souvent de la prévention.

Prévention pour, par sympathie, affection, complaisance, habitude, etc., ce qui rend faible, aveugle ou moins vigilant, partial, injuste, etc.

Prévention contre, par antipathie, malveillance instinctive, ou provenant de la vanité froissée, d'un intérêt lésé, d'un je ne sais quoi qui déplaît, etc. ' La charité, qui aime son prochain comme soi* même, ne raccuse. jamais sans provoquer sa défense et ne le juge point sans l'entendre.

379 NBimÈVB StRIB.

Et quand il lui faut juger, elle prononce le plus tard qu^elle peut et s'il lui est impossible de méconnaître le mal, elle tâche de l'excuser ou de Patlé-

nuer.

2° La charité est réservée dans ses discours. Elle aime à se taire par discrétion, parce qu'on n*est jamais bien sûr de la mérité de tout ce qu'on dit

quand on parle beaucoup, et enfin parce que toute vérité n'est pas bonne à dire. Silui a bonis^ dit le Prophète (Ps. xxxvm» 3). Je me suis abstenu dédire de bonnes choses; car, en raison des situations, les hommes ne comprennent pas toujours bien ce qu'on leur dit, et le tournent à mal par ignorance ou par malice.

U y a de grands avantages à savoir se taire dans nos sociétés où l'on parle tant et où l'on vous fait tant

parler.

La charité, qui est patiente et bonne, n'aime pas à divulguer les fautes ou les défauts des autres par la médisance. Elle les cachera plutôt ou les excusera.

Elle ne connaît point cette perfidie qui profile de mauvaises apparences ou de prétextes spécieux pour attribuer au prochain le mal qu'il n'a point commis et le noircir par la ealmnie.

Elle ne se laisse point aller à parler légèrement sur le compte des autres, ne répétant pas le mal qu'elle en a entendu dire, comme on le liait presque toujours dans les conversations du monde pour se désennuyer ou faire montre d'esprit.

La charité parle simplement, comme Notre-Seigneur l'a recommandé à ses disciples; elle dit: est^ est; non, non ; cela est ou cela n'est pas, et encore ne le dit-elle que si le devoir et la conscience l'exigent*

' UCBABITË.

S"" La charité est circonspecte dans sa conduite ; elle n'agit jamais l^èrement ni avec précipitation.

Car, dans tout ce qu'elle fait, elle n?a en vue que l'observation de la loi et elle ne cherche que la gloire de Dieu et le bien du prochain.

C'est pourquoi elle ne s'agite pas, parce qu'elle ne cède point aux impressions des sens, à l'impulsion des instincts, à l'entraînement de l'imagination, à l'emportement de la passion.

Désintéressée d'elle-mcme, et ne voulant en toutes choses que ce qui plaît à Dieu et est utile aux autres, elle est au-dessus du caprice, de la mauvaise humeur et des violences.

Elle ne se passionne que pour la vérité, la justice et le bien, et encore toujours avec mesure et sous la condition de la volonté divine, dont elle est prête à tout accepter.

Elle n'est donc point troublée par de fausses espérances, ni par de fausses craintes; car elle n'a d'autre crainte que de déplaire à Dieu, et elle n'espère qu'en ses promesses. In te^ Domine^ speravi non eonfundar inœternum (Ps. xxx, 2). J'espérerai en vous, Seigneur, et ne serai point confondu dans leternité.

De là la paix que la charité met dans les âmes qu'elle anime, paix ineffable, que les hommes ne peuvent donner, et qui surpasse tout sentiment (Phil. IV, 7) ; paix que Jésus-Christ est venu apporter au monde en la donnant à ses apôtres, et que les anges avaient anoncée à la terre comme le fruit de son premier avènement par ces paroles : Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté !

NEUVIÈME StolE *

. YI

Charilas non inflatur {l Cor. ua, 4).

La duuriié nt l'enfle pafi.

La charité ne s'enfle pas, dit l'Apôtre; elle est modeste, elle est humble et ne fait rien par un esprit de contention ni de vaine gloire, c'est-i-dire qu^elle n'est pas portée à contredire les autres pour leur imposer sa volonté ou son sentiment, et se poser en spectacle devant eux.

Ainsi elle est aussi réservée dans l'opinion qu elle a d'elle que dans ses jugements et ses pâroles sur le prochain. L'enflure ou l'exaltation de l'amour-propre par l'admiration de soi-même lui est aussi antipathique que la précipitation ; car elle ne se juge point elle-même pas plus que les autres, et loin de s'élever ^ au-dessus d'eux, elle se croit inférieure à tous.

Mais voyons de phis près ce que c'est que cette enflure dont parle TApôtre, et comment elle est en contradiction directe avec la charité.

Au sens physique, l'enflure est quelque chose de gonflé, de boursouflé, qui occupe beaucoup d'espace par son volume, et dont Fintérieur est vide. C'est un ballon rempli d'air ou de gaz, une bulle de savon, une

pâte trop levée, un abcès ou un kyste dans une partie

du corps. Les deux caractères de l'enflure sont le boursouflage au dehors et le vide au dedans.

Il en va de même au moral ; boursouflage au dehors, c'est-à-dire faire beaucoup d'embarras pour attirer les regards; se donner aux autres en spectacle et se draper à leurs yeux pour exciter leur admiration par le déploiement ou Tostentatioii de ses avantages, la force, la beauté, la richesse, la puissance, l'importance ou quelque qualité de l'esprit.

Et au dedans, sous tout cet appareil de formes plus ou moins imposantes, peu de fond, peu de solidité, peu de force, peu de talent, peu de vertu.

Comment s'enfle-t-on? Par la réflexion de soi-même dans le miroir de l'imagination, et plus on s'y regarde ayec complaisance, plus Pimage ou le fantôme du mérite personnel s'accroît; et comme l'amourpropre s'y considère sans cesse, il s'exalte prodigieusement : ce qui produit une sorte de monstre de vanité, qui finit par en creyer, comme la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf.

Et ce miroir perlide de l'imagination a cette propriété fantastique qu'il exagère nos mérites et diminue nos défauts jusqu'à nous les rendre invisibles, tandis quHl produit TefTet contraire, quand nous y considérons l'image des autres et que nous la comparons à la nôtre.

Pourquoi nous enflons-nous ainsi à nos propres yeux et devant le monde? Pour nous faire illusion à nous-mêmes sur notre mérite et paraître plus grands, plus considérables aux yeux de nos semblables;

Donc par orgueil et pour affecter une vertu, un talent, une puissance, un bien quelconque que nous n'avons pas, au moins au degré que nous voudrions.

Et quand il y a beaucoup de vide sous cette enflure, elle s'appelle vanitéy c'est-à-dire l'orgueil dans les petites choses ou beaucoup d'embarras pour rien, comme la montagne du fabuliste qui accouche d'une souris.

Or tout cela est en opposition directe avec la charité, qui ne fait aucun embarras, mémo avec les choses les plus excellentes, et a horreur de l'ostentation, par la raison toute simple qu'elle croît n'avoir rien à elle, puisqu'elle a tout reçu de la source des dons . parfaits, et qu'elle lui rapporte tout.

La gloire de Dieu est la fin dernière de ses actions, d'abord par justice, parce qu'elle doit lui rendre tout ce qu'elle en a reçu, et ensuite par amour, parce qu'il lui est doux de ne plus vivre qu'en lui. Ce n'est plus moi qui vis, dit saint Paul; mais Jésus-Christ vit en moi (Tral. ii, 20). Dieu est amour, dit saint Jean ([« IV, 8) et celui qui aime est en Dieu et Dieu demeure en lui (td., 16).

En outre, la charité, désappropriée d'elle-même, aime autant le bien dans les autres qu'en soi, pourvu que ce soit le bien, et qu'il se fasse. £lle songe si peu à àe &ir6 valoir par-dessus les autres, que, dans son humilité, elle les croit' sérieusement supérieurs à elle, et plus dignes d'estime ou de récompense, suivant la parole de l'Apôtre : que chacun par humilité croie les autres au-dessus de soi (Philip, ii, 3),

Cela est^il possible, surtout en certaines situations, et ne serait-ce point une pieuse exagération, qui demande beaucoup pour avoir moins? Non, en vérité, cela est rigoureusement vrai dans la charité sincère, et nous allons montrer comment.

Dieu voit le fond du cœur et ne juge pas sur l'apparence comme les hommes.

Le monde au contraire ne voit que le dehors, les actions et les paroles qui sont souvent trompeuses, et, comme il ne saisit que la surface, il est souvent trompé par l'enflure^ sous laquelle il n'y a que du vide ou tout autre chose que ce qui paraît.

Les pharisiens et les docteurs de la loi avaient auprès du peuple une grande réputation de justice, de sagesse, de piété, et cependant aux yeux de Jésus- Christ ils étaient des sépulcres blanchis, brillants au dehors et remplis de corruption au dedans.

Zachée, en face des observateurs réguliers de la loi, n'était quun païen, un publicain, un homme de rien, et cependant c'est chez lui que le Seigneur va demeurer, et il est béni avec toute sa maison.

Le pauvre publicain priant si humblement au bas du temple, et se frappant la poitrine, paraissait bien peu de chose à côté du superbe pharisien, priant avec tant de confiance et d'ostentation ; et néanmoins ce fut le premier qui s'en retourna justifié.

La pauvre veuve qui ne mettait qu'une obole dans le tronc des pauvres n'était pas à comparer aux yeux du monde avec les riches qui y jetaient des pièces dV ; et malgré cela, au dire du Sauveur, elle avait donné plus qu'eux, de son nécessaire, et eux de leur superflu.

Le pauvre Lazare étendu à la porte du mauvais riche, qui ne lui donnait pas même les miettes de sa table, n'était rien aux yeux du peuple auprès de ce

RKOVdEtt OKBL

magnifique seigneur; et cependant à sa mort son âme fut portée par les anges dans le sein d^Abraham, et

celle du riche dans l'enfer.

Madeleine, la pécheresse, devait être peu considérée par les femmes de Jérusalem à cause de sa vie légère et désordonnée, et néanmoins sous cette enveloppe du mal dont son âme était couTerte, il y avait un vase d'amour et de miséricorde où la grâce divine allait descendre avec abondance. Personne après la sainte Vierge n'a plus aimé le Sauveur que cette pécheresse convertie, et cet amour sans limites et dévoué jusqu'à la mort lui a mérité le pardon de tous ses péchés.

Je confesse, ô mon Père, a dit Jésus-Christ, que vous avez révélé ces choses aux petits et aux ignorants, tandis que vous les avez cachées aux grands et aux savants (Matth. xi, 25).

Donc un ignorant, plein de foi en la parole divine et l'accomplissant avec simplieité, est plus près de Dieu, plus uni à Dieu qu^un savant orgueilleux et incrédule, qui ne croit qu'à son esprit propre, et ne veut faire que sa volonté.

S'il est plus près de Dieu, qui est le souverain Bien, il participe donc aussi davantage à sa perfection et à son bonheur, et ainsi, tout humble qu'il est, et justement à cause de son humilité, il vaut mieux, il est plus avancé aux yeux de Dieu, des anges et de TÉglise, que les orgueilleux du monde qui le méprisent.

Car la valeur véritable d'une chose se détermine par son rapport avec sa tin, et comme Dieu est la fin dernière de Tàme, celles-là valent davantage au poids de l'éternité , qui écoutent et observent sa parole.

. Lâ CUAIUTÉ. 570

Onrn imo hmH qin audimit verhm Dei et mtoé^t tUud.

Ne perdons pas le temps de notre route ici-bas à disputer qui sera le plus grand d'entre nous, ou, pour suim la comparaison dé saint Paul, qui sera le plus gros; car le plus gros est ordinairement le plus enflé, et par conséquent le plus vide.

Quis potest dicere; Mu7idum est cor meum^ purus sumapeeeato(tTo\. xx, 9); Qui peut dire : Mon cœur est pur, je suis sans péché? Neseit hùtno utrum amùre an odio dignussit (Ecoles, ix, i). L'homme ne sait pa.s s'il est digne d'amour ou de haine.

C'est pourquoi la charité, non-seulement ne se croit pas meilleure que les autres, mais se jugeant au contraire plus mauTaise devant Dieu, elle ne fait rien par un esprit de contention ni de vaine gloire ; elle ne s'enfle pas, et au lieu de Tenvie, de la malveillance et de la dureté que produit là yanité, elle n'a pour le prochain que de la bienveillance, de Pinâulgence ou du respect.

CkarUës M» ett mMiiota (ICor. un, SB).

La dMrité nW pts ambltieme*

La charité, qui ne s'exalte pas en soi et ne cherche point à paraître aux yeux des autres, n'a pas non plus le désir de les dominer par la puissance. Le pouvoir ne la touche pas plus que la gloire, et, sans ambition

iNBUVIÈME SÈiOB.

comme sans prétention, elle ne s'inquiète que d'une chose : plaire à Dieu et lui demeurer unie par la justice et par Tamour.

C'est pourquoi TApôtre dit qu'elle n'est pas ambitieuse, et en etfet, comme nous allons le voir, la charité et l'ambition sont incompatibles.

L ambition est l'amour excessif ou la passion du pouvoir. C'est une nuance de l'orgueil appliqué à l'exercice de la puissance.

L'oi^eil radical est Tamour et l'admiration de soi. C'est la créature s'exaltant dans la contemplation de sa propre perfection, s' idolâtrant elle-même ; et par cela qu'elle devient son idole, elle se met dans son esprit à la place de Dieu, qu'elle cesse d'adorer.

L'orgueil, qui cherche par-dessus tout l'estime des autres, leurs louanges ou la gloire, est la vanité^ parce qu'en effet ce qu'on appelle la gloire est ce qu'il y a de plus vain.

L'orgueil qui veut le pouvoir par-dessus tout est l'ambition.

Le désir du pouvoir n'est pas mauvais en soi, pas plus que l'amour de l'estime publique. Il résulte du sentiment de sa force, du besoin de l'exercer et de l'appliquer ; c'est la manifestation de la vie. Il parait dans l'enfant dès le plus bas âge par le besoin de remuer, de bouleverser, de briser ce qui est autour de lui, afin d'acquérir la conscience de son pouvoir ; et au \ moral par la tendance à imposer sa volonté à ceux qui l'approchent, et à les occuper exclusivement de lui.

Le désir de la puissance devient mauvais, comme

U C»ABITÊ.

tous les désirs, en tournant à la passion, c'est-à-dire quand il préoccupe TAme au point qu'elle n aime plus que son objet on Faime par-dessus tout, et ne ^it que

pour le posséder.

Alors l'ambition a pour Qn dernière la satisfaction de rindividu, ou la grandeur du moi. La Yolonté y rapporte toutes ses pensées, toutes ses actions, tout son amour; elle s'y pose tout entière comme dans son trésor, comme dans son Dieu ; et aimant le pouvoir par-dessus tout, elle le veut à tout prix et devient capable de tout pour i'obteniir.

Il n'est donc pas étonnant qu'elle enfreigne la loi divine et ses commandements, s'ils lui font obstacle.

Elle violera les droits des hommes comme ceux de Dieu, s'ils la gênent; les renversant ou les jetant de côté, s'ils se trouTent sur son chemin; les exploitant par la violence ou par la ruse, s'ils peuvent lui servir d'instrument ; et dans tous les cas les foulant sur son passage pour s'élever sur leur abaissement ou sur leurs ruines.

L'ambition, poussée à l'état de passion, comme nous

le montre l'histoire dans tous les temps, n'a plus ni j'oini loi, ou au moins ne se laissearréter ni par l'une ni par l'autre. Elle endurcit le cœur, inspire le mépris des hommes, qu'elle traite comme des choses, et marchant obstinément à son but, sous le prétexte que la On justifie Jes moyens, elle est capable des plus grands crimes.

Et qu'on ne croie pas que l'ambition ne sévisse que dans les hauteurs de la société, parmi les princes, les

grands et les puissants.

On la trouve dans toutes les classes, à tous les degrés, même les plus infimes. Dans la plupart des fa-

NËl)VIÈM£ SÉRIE.

milles il y a lutte poutPexereice du commandement ; et partout où des hommes se réunissent, la concurrence se déclare pour la supériorité et dans rexercice de Pautorité; car depuis le péché d'origiue, qui traneroet à tous le» enfants d'Adam le venin de l'orgueil et de la révolte, il y a en tous désir de commander et répugnance naturelle à obéir. *

Or, voilà justement ce qui est incompatible avec la charité, qui croit les autres meilleurs qu'dle et veut se soumettre à tous pour le service et la gloire de Dieu, pr opter Deum.

La charité aime Dieu par-dessus tout, et ne cherche en toutes choses que sa gloire ; l'ambition met Tidole du pouvoir à la place de Dieu et ne cherche que sa gloire propre.

La charité aime son prochain comme soi-même, plus que soi, puiaqu'elle se dévoua à son service en vue de Dieu, propter Djom* L'amUtion, au contraire, n'aime le procluin que pour elle-même, puis(|irelle en fait un instrument de son élévation et le sacritie à sa puissance.

Ebfin, le caractère de Tamljition est de dédaigner tout ce qui lui est inférieur, de mépriser tout ce qui ne s'élève pas. Celui de la charité, au con«> traire, est de ne trouver rion de vil quand il s'agit d'obéir à Dieu et de servir le prochain, i^ile aspire à descendre.

L'esprit de charité, qui ne cherche qu'à se dévouer, est doue (liamétralomont opposé à l'espi it naturel do l'homme actuel, plein de lui-même et rapportant tout à lui. L homme terrestre, le vieil homme, en est donc incapable, et il n'a fallu rien moins qu'une régénération de sa nature, un renouvellement de son âme per^

ver lie par le péchéi pour lui ea inspirer la pensée et lui en donner la vertu.

11 n'a fallu rien moins que rineamation du Yerbe

Divin, ou rassomption de l'humanité par la divinité en la personne de Jésus-Chri&t, pour changée dans rhommç Tesprit d'égoïsme en esprit de charité, ou lui apprendre à aimer comme Dieu aime, par h communication de l'amour divin.

Cette merveille, ou cette transfiguration de la nature humaine a été opérée par la vertu du sang de Jésus-Christ, qui l'a fait participer à la vie divine, et telle est la fin dernière du sacrifiée de la croix, de l'enseignement et de l'exemple du maître.

ie Sauveur, dit saint Paul, iiien qu il lût Dieu et que ce n'eût pas été une usurpation de sa part de se dire Dieu comme son Père, n'a pas dédaigné de prendre la nature de l'homme pour racheter les hommçs (riiilip. H, 6).

U s'est fait leur serviteur: Ego inmedio vestrum mm sicttt qui mimstral (Luc, xxn, 27), et il a voulu que ses disciples fussent comme lui les serviteurs de leurs frères : ce qu'il leur a recommandé en leur lavant les pieds et les essuyant de ses propres malus, afm qu'ils fissent la même chose les uns pour les autres (Joan. xin, 14).

Il leur a dit, quand ils se disputaient à qui serait le plus grand d'eiilre eux, qu'à l'encontre des païens, où les rois et les princes se ibnt servir par leurs semblables, et les exploitent pour leur plaisir ou leur gloire, parmi eux les plus grands seraient les serviteurs de leurs i'rères, et les derniers deviendraient les premiers (Malth. xx, 25).

Depuis ce temps, la théorie du pouvoir a changé

dans le monde comme tout le reste, et il est resté évident dans la civilisation chrétienne que la puissance n'est donnée aux rois et aux princes que peur travailler par leur gouvernement à l'établissement de la justice et au bien de tous.

Ils sont donc, par leurs fonctions mêmes et de droit divin, les serviteurs de leurs semblables; et c'est pourquoi le plus grand potentat du monde, puisqu'il est sur la terre le vicaire de Jésus-Christ et gouverne les âmes, s^appelle le serviteur des serviteurs, semus servonm,

A l'exemple du Fils de Dieu dont il lient la place, et du chef des apôtres dont il est le successeur, il doit se faire tout à tous pour les gagner tous ; et les évéques, dont il est le premier, et les prêtres ordonnés et envoyés par les évèques n'ont de puissance véritable dans leur ministère sacré que par l' exercice do la divine charité, laquelle ne descend et n'opère que dans les âmes vides d'elles-mêmes et dépouillées do la vame gloire et de l'ambition, ou plutôt qui n'ont qu'une ambition sublime, la plus puissante de toutes, celle de contribuer à établir le royaume divin sur la terre, et d'y régner un jour dans rélemité.

CkÊrtU» fm eti fuliMêiê,

La clitiUé n'est pas dédaigneuse.

L'exprejBsion grecque de saint Paul ayant été tra* duite différemment, par les uns ambittosa^ par les autres fastidiosa, les deux sens pouvant convenir à la pensée de l'Apôtre, nous les adoptons l'un et l'autre; car la charité n*est pas plus dédaigneuse qu'elle n'est ambitieuse.

Le dédain ou le mépris des autres est une conséquence de l'orgueil ou de l'admiration de soi-même. 11 est évident que rhomme enflé de sou propre mérite doit trouTer mauYais, blâmable ou pitoyable, tout ce qui ne s'accorde'pas avec sa pensée qu*il prend pour la vérité, avec sa volonté qui est pour lui la règle du bien. Il a donc en dédain tout ce qui ne vient pas de lui ou ne se rapporte pas à lui ; ce qui le met à l'antipode de la charité, qui fait profession de n'avoir rien d'elle-même, qui se met au-dessous de tous, et renvoie à Dieu, comme à sa fin dernière, tout ce qu'elle est et tout ce qu'elle fait.

Il nous sera donc facile de montrer que le dédain, dont parle TApôtre, est essentiellement contraire à la charité et qu'en outre, quelles que soient les causes ou les prétextes qui le produisent, il est aussi vain devant Dieu qu'il est désagréable aux hommes.

NEiniÈU SÉRIE.

Remarquons d'abord que le dédain dont parle ici rÂpùlre, n'est pas le mépris qu'inspire à une âme hoanéte le crime, le yiçe^ le désordre, ce qui est injuste ou inconvenant.

Ce mépris-là est toujours permis, et la charité peut le ressentir même à un iïaut point en raison de sa |)ureté. Mais tout en ayant Thorreur du crime, elle a pitié du criminel, et le mépris que lui inspire le mal l'intéresse encore plus au sort du malfaiteur, d^autant plus malheureux à ses yeux qu'il est plus coupable.

Le dédain, qui ne convient point à la chanté, est celui que Tenflure ou Torgueil inspire pour lés personnes qui lui paraissent inférieures ou pour les choses qui lui semblent communes ou de peu d^importance.

Ce dédain a des formes à lui, pleines d'ostentation et d'importance en ce qui le concerne, d'insolence et d'impertinence à Pégard des autres.

11 accable tout ce qui rcntoure du poids de sa grandeur ou de son excellence; ses paroles sont des sentences, ses opinions des dogmes, ses désirs des or> dres. n traite ses inférieurs comme des esclaves, les exploite comme des choses ; il tend toujours d'une manière ou de l'autre à se mettre au-dessus de ses égaux, et il a horreur de toute supériorité, devant la-^ quelle cependant il s'aplatit, quand il est forcé de la reconnaître.

La charité au contraire ne méprise personne et ne dédaigne rien* Elle voit en chacun et eu toutes choses le bien qui

U CUÀKITÉ. 387

s'y trouve, et elle s'ingénie à l'en faire sortir pour le tourner au service de Dieu et au l)ien des hommes.

Bien loin d'affecter de grands airs et d'aspirer à s'élever, elle cherche au contraire à se cacher et à s'abaisser. On la trouve toujours dans les places les plus humbles, dans les œuvres les plus ahjectes, dans tout ce qui répugne le plus à la vanité ou à la délicatesse de la nature. Pour elle il n'y a rien de vil, rien de déshonorant, rien de méprisable que ce qui est contre la vérité, contre la justice. On a toujours vu les saints , qui sont les héros de la charité chrétienne, remplir avec joie les offices les plus bas, rendre les serrices les plus dégoûtants, pour être plus agréables à IKeu et plus utiles au prochain.

Du reste, ils n'en feront jamais autant que leur maître, qui par amour pour les hommes, tout Dieu qu'il était, s'est abaissé du ciel en terre, de la divinité à l'humanité, et sur la terre s'est fait par sa naissance, par toute sa vie et dans sa mort, le plus humble et le plus misérable des hommes, puisqu'il a consenti à partager nos misères, à porter nos iniquités pour nous réconcilier avec TéterneUe justice, et nous rendre à la vie véritable.

Depuis ce temps, la charité chrétienne, toujours vivante et agissante dans l'Église de Jésus-Christ, se fait toute à tous pour les sauver tous ; et, à force d'abaissements volontaires, de sacrifices acceptés et de dévouements toujours renaissants, elle tend à combler les abîmes qui séparent les hommes, et à rétablir sur la terre l'égalité du ciel.

n nous reste à voir que le dédain dont parle TApôire, si contraire à la charité, est encore tout ce qu'il y a de plus vain devant Dieu.

NBUTIÈIB SÉRIE.

Le dédain, avec lequel quelques hommes traitent leurs semblables, vient de la conviction de leur supériorité naturelle ou acquise, et d'une certaine joie d'orgueil ou d'élévation en eux-mêmes qu'ils ressen^ tent en abaissant les autres par des signes de mépris.

Or, rien n'est plus Vain devant Dieu, qui voit le fond des cœurs, et qui connaît les principes de toutes choses.

D'abord cette conviction de sa propre excellence est le plus souvent une illusion. Personne n'est juge dans sa propre cause, et l'amour-propre rend toujours

partial en sa faveur.

Ensuite, comme nous l'avons montré précédemment, la bonté aux yeux de Dieu, qui voit le fond, est tout autre que celle des hommes, qui jugent sur Pap« parence. La mesure n'est pas la même, et telle àme, peu estimée ou méprisée par le monde à cause de sa simplicité, est plus près de Dieu, et par conséquent meilleure que les savants et les puissants. *

Puis, en supposant que nous ayons des avantages sur les autres, d'oii viennent-ils? De quoi t'énorgueillis-tu, dit l'Apôtre, puisque tu as reçu tout ce que tu possèdes (I Cor. iv, 7)?

En effet, les biens de ce monde sont extérieurs ou intérieurs. Les extérieurs sont :

1" La naissance, et il n'y a point de doute qu'une naissance illustre ne soit un avantage dans le monde. Ce qu'on appelle la noblesse du sang ou de la race a son prix. Mais comme personne n*est pour rien dans la manière dont il vient en ce monde, il n'y a certes ni mérite ni démérite en cette affaire, et tout en pro-

fitant de cet ayantage, quand il tous est donné, il est

absurde de s'en glorifier et surtout d'en tirer un motif de mépriser les autres, puisqu'il est purement gratuit.

2^ Les ayantages du corps : la force, la beauté, la-

santé ; purs dons de celui qui accorde l'être et la vie, et en outre avantages bien fragiles, et que la moindre maladie peut enlever. S'en targuer pour mépriser autrui est tout ce qu'il y a de plus yain.

5® Le pouToir et la richesse. S'ils yiennent par liéritagc, il n'a pas de quoi s'en vanter, puisque le travail personnel n'y est pour rien. S'ils sont acquis par les efforts de Tesprit et de la yolonté, il y a un certain mérite de pensée et de caractère, mais au fond on n'a fait que bien appliquer les facultés intellectuelles et morales dont on a été doué. On a exploité le bon fond reçu, et encore, comme le cultivateur, avec combien de secours du dehors?

Les biens intérieurs sont les talents et les yertua. Or les talents viennent de dispositions qu'on ne se donne pas, et sans lesquelles le travail ne mènerait à rien.

Et les yertus, si elles sont naturelles, proyiennent

du caractère, de l'éducation, des circonstances, et si elles dépassent la nature, elles viennent de la grâce, de Celui dont descend tout don parfait.

En outre, la plupart du temps on se fait illusion sur les talents , et les vertus qu^on croit avoir, et les plus dédaigneux, ceux qui ont le plus à cœur de faire sentir aux autres leur supériorité, sont aussi les plus aveugles de ce côté et s'en font le plus accroire à; eux-mêmes. Le vrai mérite est en général modeste et ne s'impose à personne.

Ënfm si ce dédain se fonde sur les .défauts, les trams el les ridicules des autres, les autres ont tout autant de raisons de nous mépriser et de rire à nos dépens. Car chacun a ses faiblesses, et celui qui aperçoit une paille dans Toeil de son voisin ne voit pas une poutre dans le sien (Matt. vu, 5).

A quoi serrira donc notre dédain réciproque, qu'à nous rabaisser les uns les autres par des railleries, par des médisances qui blessent tout le monde et ne corrigent personne?

La diarité n'est donc pas dédaigneuse, ni railleuse, d'abord parce que rapportant à Dieu tout ce qu'elle est et ce qu'elle a, elle n'a aucun motif de s'élever au-dessus des autres ; elle ne peut se glorifier de ce qui ne lui appartient pas ; et ensuite, parce que, aimant le prochain comme elle-même, et prête à se sacrifier pour lui, elle est portée à le faire valoir et à le relever, et non à le diminuer et à (^abattre. Elle est afEable et prévenante pour tous.

Ckarilas non quxr 'U qux sua sunl (I Cor.

mit Sy.

ia cbarité neclieitlie pas ton ioUrlL

Le caractère propre, essentiel de la cbarité est de ne pas cbercher en tout ce qu'elle fdit ce qui se rapporte à sa personne, à son plaisir, à son intérêt ou à sa gloire, en d'autres termes de taire abnégation de

soi ou d'être parfaitement désintéressée. Néanmoins,

comme cette parole pourrait être mal interprétée par une exagération aussi contraire à l'esprit de l'Evangile que nuisible à la prospérité des choses humaines, nous allons tâcher d'en préciser le véritable sens.

L'Apôtre ne défend nullement au chrétien de soigner ses intérêts et ceux de sa famille ; il dit seulement que la charké consiste à ne pas sMnquiéter de son intérêt propre.

Donc on peut être charitable tout en s'occupant du soin de sa fortune et de sa position, si on emploie nue partie de ses biens au service de Dieu et an secours du prochain.

Ainsi le riche, qui gagne beaucoup d'argent par une industrie ou un commerce licite, ou celui qui fait rapporter abondamment ses propriétés par une culture intelligente, s'il donne aux pauvres en raison

de ce qu'il gagne, est charitable.

Il y a de la charité dans la moindre aumône, dans le plus petit don, quand ils sont faits pour Dieu et au nom de Jésus-Christ.

Un verre d'eau donné en ce nom sacré a le mérite et aura la récompense de la charité (Matt. X, 42).

D'où il suit :

1** Qu*il est permis au chrétien de chercher son intérêt, quse sua sunt quxrere.

La nature l'exige; car chacun a des besoins qu'il est obligé de satisfaire pour conserver son existence, ce qui est un devoir pour tous ; e\ h satisfaction de

MBUVIÈIIB SÉRIE.

ces besoins, nourriture, logement, vêtement, santé, pour ne parler que de l'existence matérielle , réclame l'emploi de mille choses qu'on ne peut se procurer

que par le travail et la prévoyance.

La raison le commande. Elle veut que chaque homme pourvoie i sa conservation, afin que les autres n'en soient pas chargés. C'est une affaire de justice et de dignité ; car un homme qui a de la raison et de la force ne doit pas vivre aux dépens d'autrui, et il n'est respectable, honorable, qu'à la condition de se suffire à lui-même, s'il le peut, et de n'élre un fardeau pour personne.

La religion l'autorise ; car le second commande^ ment, selon la parole de Jésus-Clirist, est d'aimer son prochain comme soi-même ; donc il est permis, il est même ordonné de s'aimer soi-même, au moins assez pour suffire au soutien et au développement de son existence, et par conséquent il y a de la charité à déverser sur les autres l'amour naturel qu'on a pour soi, lequel en effet n'est dû à personne au même dégré dans Tordre de la nature. On ne peut s'aimer soimême, sans rechercher tout ce qui se rapporte à soi et y pourvoir.

2° Mais ce qui est défendu, c'est de chercher son intérêt en nuisant à celui des autres, ou contre la justice, qui doit être le balancement ou la compensation des intérêts de tous. Amsi dans toute profession qu'on n'exerce évidemment que pour gagner honorablement sa vie et celle de sa famille, il y a plus ou moins de probité, d'honnêteté, suivant que dans la manière de faire, dans les rapports avec les autres il y a plus ou moins d'équité, de justice, ou de proj)ortion exacte entre ce qu'on reçoit et ce qu'on donne, il y a charité,

ik cnmtÈé 393

quand en vue de Dieu et pour faire du bien au prochain, on donne plus qu'on ne doit.

5** Il est dangereux et insensé de poser son désir et son cœur dans les biens de ce monde et dans les intérêts terrestres, d'abord à cause de la brièveté de la vie, dont on passe la piaf^ grande partie à ac^quérir péniblement ce do.. t on jouit peu et ce qui Vous sera enlevé tout à l'heure par la mort; en second lieu, à cause de la fragilité de ces biens^ qui se perdent si facilement d'une manière ou de l'autre dans l'existence actuelle par tons les accidents physiques èt moraux dont elle esl remplie; en troisième lieu, à cause de la fascination qu'ils exercent sur Pâme par l'imagination, la trompant sans cesse par un perfide mirage, qui lui fait voir son bonheur où il n'est pas, c'«st-à-dire dans la fantasmagorie du monde, pendant qu'elle oublie le bien yéritable, la seule chose néces* saire, qui est d'écouter et de garder la parole de Dieu (Luc. XI, 28), la meilleure part que Marie, assise aux pieds de Jésus-Christ, avait choisie, et qui ne lui sera point dtée (Luc. x, 42).

Il est donc permis de songer et de pourvoir à ses intérêts ; mais le plus sur et le plus parfait est d'y renoncer, ou de s'en détacher pour ne chercher que la seule chose nécessaire ou le bien par excellence, Ueu et son amour. Là est la perfection de la charité et en même temps le comble du bonheur, puisque là seulement Tamour du bien, inné à l'âme humaine, est satisfait par la possession du bien souverain.

Mais tous n'en ont point ici-bas la grâce ni la force, et c'est pourquoi cette abnégation complète de la charité n'est imposée à personne comme devoir, mais seulement recommandée comme conseil.

Stf4 NËUYIËMË SëBIë;.

n y a des degrés dtaïuf la charité comme dans

l'égoïsme qui en estrextrème opposé, en raison delà grandeur du sacrifice de soi pour les autres ou des antres à toi ; mais il n'y a point de charité sans une portion de désintéressement pour l'amour de Dieu et en faveur du prochain.

Âinsi, dans toutes les affections naturelles, même dans Tamour maternel, la plus belle de toutes et qui a le [dus les apparences du sacrifice, il y a des instincts plus on moins élerés qui cherchent à se satisfaire, et dont d'autres prolitent. Mais si la gloire de Dieu n'en est point le but supérieur, et le salut ou' le véritable bien du prochain le mobile principal, comme dans la mère chrétienne qui ne craînt pas de souffrir et de faire souffrir son enfant pour attacher son àme à Dieu, il n*y a point de charité, même quand il en sortirait beaucoup de bien pour autrui, mais une satisfaction propre tournée par la nature i la conservation et à la jouissance de ceux qui en sont l'objet.

* C'est pourquoi l'Apôtre a dit, eu commençant : Quand je donnerais tous mes biens aux pauvres, et ma vie même jusqu'à être brûlé, etc., si je n'ai point

la charité, cela ne me sert de rien.

Mais, dira-t-on, le chrétien lui-même, en exerçant la charité ou se dévouant pour les autres, ne renonce aux biens de ce monde que pour obtenir ceux de l'éternité, et par conséquent il est dirigé par son intérêt propre.

Oui, sans doute, le chrétien aspire à la possession de Dieu, c'est4-dire du Bien souverain, de TÊtre infini; mais par cela même que l'objet de son amour

est infini, il peut le désirer et en jouir sans en exclure

U CHARITÉ. m

personnne, et ainsi en cherchant soa bonheur, nonseulement il n'empêche pas celui des autres, comme par la possession des biens finis de ce monde, mais il y

contribue en les aidant de toutes ses forces à travailler aussi à procurer la gloire de Dieu et à en obtenir la jouissance. .

n n'y a donc en lui aucune tendance d'égoîsme, puisqu'en désirant le bien infini, qui peut se donner à tous sans rien ôtcr à personne, il ne sacrifie personne à sa jouissance, mais concourt au contraire à la jouissance de tous.

Les désirs humains sont jaloux et envieuï, parce que, leur objet étant borné, il n'y a point part pour tous, et alors le prétendu bonheur des uns fait le malheur des autres; d'où la lutte terrible des passions terrestres.

La charité, au contraire, ou l'amour de l'infini, est infinie comme son objet, dans lequel il y a place pour tous, en sorte qu'entre les âmes charitables il n'y a point lieu à partage ni à discussion, tous Toulant pour les autres comme pour soi, et aucun ne d«* mandant pour soi à l'exclusion des autres. C*est le sens le plus profond de la parole de l'Apôtre : Clutritas non quxrit qm sm «tml.

N£0V1ÈII£ SÉRIE.

CUri M» iniMmt m» e^fiUU m»

iMi (IGoi.iiii, S).

Li ckurilé ne fâche dt riea et* M WBpçMiiB point lo mal.

La charité ne se iache de rien el ne soupçonne pas le mat. Elle est le contraire de ce qu'on appelle la

susceptibilité^ toujours prête à se piquer, à s'irriter, à Toir le mal partout et à prendre tout en mauvaise part.

Toyons comment et pourquoi la charité ne participe point à cette mauvaise disposition.

11 n'y a rien de plus désagréable, de plus embarrassant dans la vie communci dans la société, qu'un caractère susceptible, toujours préoccupé de ses mérites, de ses qualités, de ses droits ou au moins de ses prétentions, et qui regarde sans cesse avec inquiétude si on ne lui fait pas tort de quelque côté.

C'est un peu comme un avare qui Yoit des voleurs partout. Ainsi l'homme susceptible aperçoit partout des attaques ou des tentatives contre lui ; il tourne en mal tout ce qu'on dit ; il épluclie les mots, interprète le ton, le geste, la physionomie, et, à la moindre occasion, sa mauvaise humeur éclate, et il fait une scène ou une affaire à des gens qui ne se doutaient de

lA CHARITÉ. 597

rien. 11 est le fléau de la société et son propre fléau, .car il se tourmente, encore plus que les autres.

Il est évident que le fond de ce caractère est un orgueil caché^ une vanité très-subtilei toujours préoccupée de son excellence sous une forme ou sous une autre, et qui se croit obligé de la défendre en toute ' occasion et contre tons. C'est une sorte de don-(|uicliolisine de l'amour-propre qui amène aussi les aventures les plus incroyables.

On voit donc, au premier abord, (|ue rien n'est plus opposé à la cliarilé, qui, comme dit l'Apôtre plus has, croit tonl, souffre tout, supporte tout, parce qu'elle est patiente et douce, ne s* occupant point de soi et dévouée au service des autres.

Il y a des gens qui ne se fâchent de rien par sottise, par légèreté on par lâcheté. Dans le monde on les appelle de bons enfants, qui n'entendent pas malice, et qu'on peut bafouer ou blesser impunément. C'est le résultat d'un caractère inoffensif, d'une humeur facile, qui s'acconnnode de tout, non par vertu, car cela ne lui conte rien, mais par laisser-aller ou pour ne pas se gêner. C'est ce que nous avons appelé plus haut de la bonté instinctive.

Il y en a d'autres, irritables et soup(;onneux, mais (pli se dominent et prennent beaucoup sur eux dans leurs rap[)orts de famille et de société pour ne pas se faire d affaires ni se brouiller avec les autres. Ceux-là ont le mérite de se commander, de se retenir, de se surmonter, et il va certainement de la vertu ou de la forci» dans leur conduite, mais une vertu de j)rudence inspirée par leur intérêt bien entendu, et qui, par conséquent, si louable qu'elle soit, n est pas de la charité.

398 NEUVIÈME SEIUË,

La charité ik; se Fâche tle licu et ne pense pas à mal par d(Mix raisuns : ^

l'' Par indulgence pour les hommes qui ne savent pas le plus souvent ce qu'ils loni, et auxquels elle ne suppose point de mauvaises intentions, ou si elle ne peut les miToiuiaître, vWv los excuse cii les recommandant à la miséricorde diviiio.

2^ A cause du peu d'estime qu'elle a pour ellemême, se croyant capable de tout ce qui est mal, en sorte (|ir elle n'y échappe que jjar line f^racc spéciale. Si donc elle n a pas l'ait ce qu'on lui impute, ni mérité le jugement qu*on porto d 'elle, elle ne s'en ^loride pas; car il y a en elle de quoi justifier ce traitement ou ce soupçon. Elle croit valoir moins ([ue tous les antres: (ui ne poul p;;s dire d'elle plus de mal (pTello n'eu pense, et c est pourquoi elle ne s'en lâche point quand on en dit : non irritalur.

Non cogitât maluin; elle ne soupenunc puiiàt le mal; ni d^ns sa conduite, ni dans celle des autres.

ËUe ne pense point à mal dans ses actes ni dans ses paroles ; car, rapportant tout à Dieu et ne voulant (jue ce (|ui est utile on agréable au jjrocli.'in, sou intention est toujours pure et hienveillanle. Elle i remploie donc jamais de ces manières de faire ou de dire, favorables en apparence aux autres, et qui tendent à leur nuire ou ;i les desservir indiKH teuHMd, connue il arrive trop souvent dans les ndations du monde, où l'on se donne la jouissance de dénigrer ses ennemis, ou même ses amis, en ayant Pair de les vanter par de perhdes éloges.

LA CIIAIUTÉ. 399

Glle ne soupçonne pas le mal dans la conduite des

autres; ])arcc que, aimant son prochain comme ellemême, elle le juge d'après sa conscience. En chaque chose elle voit donc ce qu'il y a de bon f car il y a du bien partout ; et, dans ses rapports avec ses semblables, elle s'attaehe à ce qui unit et non à ce qui sépare. Elle prend tout du bon côté, et son interprétation est toujours la plus favorable.

La charilé parfaite a la naïveté de l'enfant innocent, qui nevoitdemal nullepart, parce qu'il est incapable d'en connuettre.

Ou bien, si elle ne peut le méconnaître ou ne pas le voir à cause de rexpérience qu'elle en a faite, elle Pexplique par la faiblesse des hommes plus que par leur méchanceté, en le rapportant surtout à la tentation el aux circonslances malheureuses. Tout en ilétestantle mal, elle excuse ceux qui le font, et les re^ conunande à la miséricorde de Dieu et à la clémence des hommes.

Ne voulant elle-même (pie le l)icn, elle est portée à croire qu'au fond la même intention est dans tous les cœurs. Elle le suppose toujours avant tout, et,* quand l'illusion lui devient impossible, elle trouve encore dans l'excuse ou dans l'atténuation du mal le moyen d'espérei' \c vvUnii au hien.

Voilà pour({ii(ù la charité ne condamne jamais personne, laissant chacun à son juge naturel, comme dit l'Apôtre; et en outre elle ne désespère jamais non plus du refour du ])échenr, de la conversion du coupable jiixprà son dernier soupir, et tant qu'il peut entendre la parole de vérité et la réaliser, ne fût-ce que par un bon mouvement de sa volonté vers Dieu. C'est Tcspoir d'exciter ce mouvement dans Tàme du

criminel qui porte le ministre de Jésus-Christ à 1 accompagner jusque sur Téchafaud, où s'accomplit la justice des hommes et où commence celle de Dieu.

La charité, qui ne se fâche de rien et qui ne soupçonne jamais le mal, est donc ce qu'il y a de plus ai- . miable dans la société des hommes et ce qui la rend commode, douce et agréable; car, rien n'est plus pénible que de vivre tous les jours au milieu des susceptibilités, des prétentions et des soupçons qui divisent les cœurs, les excitent les uns contre les autres, et les rendent ennemis et malheureux par tous les moyens qui devraient les rapprocher et les unir.

Chose admirable, dirons-nous avec Montesquieu, la religion clnétienne, qui procure à riionnne le bonheur dans le ciel, le lui donne aussi sur la terre, s*il se laisse conduire par ellel

Son (jnudet super inigtiUate, Congaudet

uutcm irritati (I (!or. \ni,

£llene réjouit pt^iiii de l'ioiquilû, mais eU^ se réjouit de la vérité.

Qui est-ce qui se réjouit de l'iniquité? Celui qui la commet pour satisfaire ses mauvais désirs, ou qui trouve son intérêt dans l'injustice commise, soit parce qu'il a ou espère sa part du prolit, soit parce qu'il se croit autorisé par l'exemple du mal.

LA CUARITÈ

Or, la charité ne se trouve jamais dans l'un de ces cas :

1" Bien loin de prendre aux autres pour se satisfaire, elle s'empresse de leur rendre ce qui leur

appartiont et, en outre, de leur donner du sien et même tout ce qu'elle a. L'injustice lui est donc en horreur, et Téquité, au contraire, est la base de sa perfection.

Il n'y a point de véritable charité sans TaccomplissounMit pn'alahle de la justice, c'est-à-dire qu'avant de donner ce qu'on a, ou quelquefois ce qu'on n'a pas, il faut commencer par payer ce qu'on doit. Il y a des gens qui font la charité aux dépens des autres, e'rst-à-dire qui donnent par ostentation ou prodigalité à ceux à qui ik ne doivent rien, tandis qu'ils ne rendent pas à ceux à qui ils doivent. C'est une double faute, d'abord de dépenser ce qu'on n'a pas et ce qu'on ne pourra pas rendre, ce qui est un premier vol, et ensuite de ne pas payer ce qu'on devait auparavant, ce qui en est un second.

On voit des personnes pieuses, qui fondent des éta- , blissements de charité, des couvents, des chapelles, des écoles, sans avoir de quoi en payer les Irais. Elles comptent, disent-elles, sur la Providence, et mettent en avant leur bonne volonté ; comme si les bonnes volontés étaient toujours prudentes et entendues, et * que la Providence fût obligée de répondre à l'espèce de sommation qu'on lui l'ait. Peut-être y a-t-il quelquefois au fond de ces prétendues bonnes œuvres plus d'entraînement naturel que de mouvement de la grâce, en sorte qu'on y ^cherche sans le savoir sa propre gloire plus que celle de Dieu.

2" On se réjouit parlois de l'iniquité, parce qu'on

402 K£UViÊMË SÉRIE

eu profite ou qu'espère on proliter. Dans prosciue toutes les choses humaines il y a immensément d'abus, et beaucoup de gens en vivent. Ils aiment donc Tiniquité parce qu'elle leur est avanta<^( use, et ils concourent, à la conserver ci à rauuinonlor <l;nis cette vue. Ils so tournent violemment contre ceux qui signaient ou combattent les abus dont ils tirent profit, pendant qu'ils excitent et flattent ceux qui les maintiennent. Ainsi va le monde et Tesprit du monde.

La charité, pleine de dcsiutcresseuieat, ne veut ni commettre l'injustice, ni pactiser avec elle. 11 n'y a point d'accommodement pour elle de ce côté. Elle ne veut à aucun prix du ])ien mal acquis, elle qui ne tient pas même au bien Iciçitime. VAUi marche tlroitement et au grand jour dans les aiCaires de ce monde, quand elle est obligée de s'y mêler; et comme elle ne peut s'immiscer dans les intrigues, ni accepter la complicité des voies mystérieuses et des procédés équivoques, elle y est presque toujours dupe ou victime. Les enfants du siècle, qui connaissent mieux ces sortes de choses, la dépouillent, et les mauvaises passions qu'elle contrarie la persécutent.

Une autre raison de se réjouir de l'iniipiité est d'y .trouver sinon une justification» au moins une excuse ou un prétexte. Satan ne cherche si ardemment à sé- • duire les hommes que pour en faire les complices de sa révolte, et ainsi se poser plus hardiment «levani Dieu en augmentant le uombre de ses ennemis, il eu arrive autant dans les rapports des hommes entre eux, et la raison la plus ordinaire du mal commis par la multitude est que tout le monde en lait autant et «ju'on ne peut |)as l'aire autrement que tout le monde.

Or la charité, qui se dirige par l'esprit de Dieu et '

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