TERRASSES
Mai, à la Simiane.
Ne passerai- je pas la nuit tout entière sur cette terrasse, au clair de la lune? Je ne veux pas sortir du sommeil pour voir le soleil levant. Je voudrais succomber au lever du jour.
La lune est si blanche sur les murs, et celte blancheur si douce, que le calme a le goût du lait. A l'égal du lait, il est nourrissant. La paix de ces tièdes murailles est une mamelle où je m'appuie. Ne passerai-je pas la nuit sur celte terrasse? Verrai-je la lune tomber comme une pêche jaune par derrière les montagnes, et le soleil se di'esser sur la mer?
La terrasse est de marbre, et les degrés d'amandes. Que la pierre blanche est souple sous la lune 1 Les rosiers de mai, en balustrade, élèvent un encens délicieux, une senteur d'innocence : les myriades de roses font une seule fleur de ce lieu suave. Et les grappes
blanches n'ont point d'ombre : la lune pénètre toute la haie, comme une eau.
Le silence est une volupté. Il est doux d'écouter si les feuilles frémissent. On est dans une clarté si tendre qu'elle caresse, et qu'elle porte parfum : elle me touche la nuque, je crois, de la main. Face à la lune, l'homma blanc ne pèse plus; quand il marche, il promène véritablement son ombre : lui-même est ailleurs. Notre corps a perdu son opacité ; il n'est plus lié à la masse.
Des pensers tragiques me viennent, qui ont des ailes, ici : terrible plus qu'ailleurs, ici, la mort que je conçois est d'une ardente légèreté. La mort peut sourire : à la mer, sourire de perles. L'oiseau miraculeux, qui révèle la musique de la nuit, le voilà, sur un buisson de roses plus haut qu'un peuplier, qui ouvre l'écrin mélodieux du printemps. Et son cœur musical gonfle tout son petit corps brun. La lune est un œuf au nid de l'ombre, sous les arbres. 0 rossignol dans les roses, à la cime des des pinsi Toute lourdeur s'essore sur les notes de ce magicien : il les lance, comme des étoiles filantes tombent ; c'est de l'or céleste qui vole. Faisons un vœu !
Je rêve, je voudrais que mon sang fît un feu de roses rouges sur cette terrasse plus blanche que la blancheur. Chanter et mourir, en aimant 1 Je ne frémis pas de cet excès : c'est la plus haute connaissance. Comme un violon de Crémone, le plus sensible et le plus juste, je m'y accorde purement. Ici, la mort n'est plus qu'un point d'orgue, au sommet de la mélodie. Au pied de la montagne, sous les narcisses argentés de la lune, quelqu'un