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UNE BOUTIQUE

qu'elle se fera un passage à travers ces échalas de viandes, comme en forêt à travers les branches. La lumière oblique tombe d'en haut sur les murs et ne touche déjà plus le carreau de la chambre. Les visages éclairés de côté ont une certaine expression de secret et de malice.

Cette boutique est célèbre pour ses saucissons d'Arles : ils sont longs, ronds, en forme de bâtons, durs comme gourdin ; la chair, d'un brun rouge, compacte, serrée en bille de bois, est marbrée de lard en gouttes blanches, étoilée de poivre en grains pointus aux arêtes de diamant. Et, au lieu de poivre, il peut y avoir de l'ail. Dans son enveloppe blanche et grise, couverte d'une couche de nitre, ce saucisson ressemble à une droite branche de cerisier. On le coupe en rondelles très minces ; il est piquant au palais, plein de saveur, sain et robuste ; un petit goût de salpêtre excite l'appétit.

La marchande avoue qu'elle en fait par an neuf ou dix mille. Il y en a bien cinq cents, pendus au plafond : ils la dénoncent, du doigt. La plupart sont ronds et longs, comme des rouleaux à étendre la pâte, mais il en est de courts aussi, et de larges, en forme de cor, de fève ou de rognons. Tous ces témoins de la bête font le procès de la marchande. Elle prend figure d'ogresse ; sous son air calme, c'est peut-être la sorcière qui châtre les ânes, depuis Saint-Tropez jusqu'en Avignon. La boutique donne sur une cuisine, où le feu pétille dans un grand âtre ; au manteau pendent encore des victimes, saucisses el jambons ; la marmite brune, flammée du plus beau noir et de reflets rouges, fume. Quel fricot, quel élixir

mijote pour la Dame du Beausset? Bien assis sur sa queue, devant l'âtre, un chien jaune ébouriffé, pareil à un sage renard, surveille, attentif sur deux pattes pintes, la marmite et la broche qui tourne. C'est lui qui nous a reçus, d'une voix forte ; il nous a flairés, et il a été, sans hâte, reprendre son office. Il nous tourne le dos, sans autre estime ; et, de temps en temps, nous jetant un regard doré par-dessus l'épaule, il gronde, il nous invite à payer et à déguerpir. Sans doute, il sait que l'ogresse va se livrer à quelques maléfices de son art, mais il ne croit pas que ce soit sur nous ; en tout cas, il nous congédie et le fait entendre : prenez donc votre paquet, et filez, viédases l

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