‹ Idées et visionsChapitre 11 sur 59 · TERRASSES · texte numérisé non relu

TERRASSES

qui fut hardi sur la mer, si beau et si bon, maintenant immobile, quelqu'un m'attend.

Y a-t-il une excuse à dormir?

N'est-ce pas une honte, d'aller chercher les rêves du sommeil, quand le rêve vient, comme une femme chérie, au rendez-vous du silence et de la nuit, pleine de roses ?

C'est ici un lieu d'amour.

sous LES PINS

Après-midi d'orage, en mai.

Le son que rend un pays, c'est aux harmoniques de la mélancolie qu'il le faut épier et surprendre. Les terres sous le soleil se distinguent les unes des autres par la mélancolie, plutôt que par le rire. Entre tant de semaines joyeuses, c'est à la mélancolie d'une heure que la Provence fait sentir qu'elle n'est pas l'Italie. Triste et sombre parfois, l'Italie est trop charnue pour être mélancolique.

Le ciel était gris, la terre un peu humide. Une chaleur ouatée pesait sur 3a colline ; et parfois les frissons d'un vent frais, venu du largo, nous faisaient tressaillir avec les arbres. L'aprc-s-midi semblait ne devoir jamais finir. Ce n'était pas un de ces jours, où la mer réfléchit méchamment les rayons d'un soleil mal endormi sous les nuages. Ni les vagues mortes, ni les murailles de la maison ne réverbéraient la blanche

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lumière. Rien n'était dur sous les coups d'une clarté mauvaise. Les objets avaient leur couleur, mais sous ue voile. Le bleu très lointain chantait avec douceur, tei un écho dans le silence de la forêt ; et les verdures jouaient en sourdine.

Les îles et les monts sont posés sur l'e-au, comme dorment les cygnes. Chaque roctie est une proue, l'avant dentelé d'un navire qui mouille dans le calme, et qui jamais n'évite. Toutes ces belles étraves au repos attendent le passage du roi des rois qui vient de l'Orient, chaque jour, à l'heure dite. Une cendre mauve et très fîn-e donne le ton du pastel à Toulon tranquille. La rade est déserte, moins deux voiles, plus belles que du velours, immobiles entre les deux passes, pareilles à des goélaads aux ailes de safran et d'orange.

Je vais et je viens sur la colline, avec mon ami. Une allée en gradins descend entre îes pins sveltes, et larges de l'ombrelle ; à leurs troncs, comme au dos des dorades, brillent des écailles d'argent. L'allée sent la résine; elle porte le ciel pâle, qui paraît plus bleu entre les branches ; elle est solennelle, comme si elle menait à un vénérable temple, dans une île du Nippon. Les degrés sont tendus de toutes fleurs, à petits points, sur la trame des feuilles ; ainsi, dans la clarté de ce jour crépusculaire, la colline est peinte et tissue de très vieux tapis d'Ispahan. Parmi les roses, le réséda enivrant et le thym gris, les papillons d'or du genêt tremblent à la plus faible brise ; et, comme des coqs sur un mur, des géraniums en rangs s'élève un cri rouge. Chaque feuille, chaque pétale cache un insecte qui mange, eu qui

s'accouple. Parfois, le bruit des becs tombe des arbres, comme une graine. Ou bien, c'est le doux tourbillon des ailes qui traverse les ramures. L'oreille inattentive entend sourdre la vie immense, la ruche colossale, toujours en travail, et qu'anime un si prodigieux dédain de l'individu.

Lentement, nous nous promenons sur le tapis roux des aiguilles de pin. Il pleut du pollen, en fleur de soufre. Nous sommes suspendus au-dessus de la mer, qu'enveloppe une mousseline de lumière mourante. Nous sommes au-dessus de l'heure, aussi. Calme et silence.

Côte à côte, et souvent les yeux baissés, notre entretien, que la parfaite tranquillité isole, touche avec scrupule, en des mots réticents, qui sont presque aussi éloquents que le silence, aux plus graves pensées, à cette lave des idées que les passions laissent à jamais dans l'honune. Alors, chaque coin devant la mer pâle, et sous le* pins, rappelle un cri, évoque une heure d'amour ou d'angoisse, "et ramène une ardente présence. Quelles transes, quels instants d'attente, quels revoirs déchirants, quels excès d'inquiétude et de joie, de quelle fièvre cette porte rouge, ce banc de pierre ne furent-ils pas témoins? A cette place, des chênes, qui ne sont pas morts, ont vu l'amour mentir et dire vrai ; ils ont connu le délire qui se croit sincère, l'humeur changeante et la ti?hison.

Le rouge-gorge, qui préludait avec ivresse, s'est tu. Au fond de la rade, vers la ville et les montagnes.

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une écharpe de vapeurs bleuâtres flotte, en vérité la ceinture oubliée d'une Isis qui a fui dans les nuages. Un léger brouillard monte de la mer. Les deux amis, cessant de causer, se regardent. Et soudain ils se trouvent, dans cette ombre si lente, usés par l'amour et la douleur. Car ils parlent de mort et d'amour. C'est le fond de tous les paysages.

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