D'UNE SAGE PARESSE
Pays de volupté, je ne dis pas d'amour : il n'est pas si jeune, et il n'a pas non plus le feu mûr de la passion.
Pourquoi on ne travaille pas : on se contente de vivre. Et même avec goût. Tout est tourné vers le plaisir. Les anciens étaient ainsi.
Il y a beaucoup d'esprit dans la volupté, après tout.
La passion et la musique sont rares, en Provence. C'est que le plaisir es' partout répandu. Il ne laisse pas à l'homme le temps de faire ses réserves. Le fruit se mange en fleurs, comme la figue.
Quand la passion a le temps de naître, elle fait d'affreux ravages. Elle prend toute sa figure de folie. Elle passe pour telle.
jue soleil est le maître du chœur. I^ soleil est l'or-
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chestre. Tout est beau par le soleil ; ou du moins, tout respire la vie qu'il aime. C'est pourquoi la pluie, elle aussi, est pleine de charme ; elle mouille et ne trempe pas. Elle est courtoise, elle est aimable comme une visiteuse souhaitée et fugitive. On sait qu'elle ne dure pas. On sent que la terre l'appelle, et que les feuilles l'attendent.
Douce pluie ! L'averse est légère, légère 1 Poudre d'eau, une fée qui fuit ! Elle laisse sa robe de fil, fuye et elle-même, invisible, s'évanouit. Il taudra fair< poème de l'averse fuyante, sur la colline.
Tant de douceur et de lumière qui caresse ! Je jou à l'excès de ce pays. Je n'y suis pas à l'aise. Je me sens fondre, enlevé à moi-même.
La mer violente est mon climat, où il faut toujours agir, et laire route, à moins de faire naufrage. Je ne suis point né pour les sirènes, pas même pour celles que j'appelle. Il est trop à craindre que je ne succombe.
La mer dangereuse, dans les orages de la brume et du soleil, est la mer qui me convient.
On voit très clair, en ces climats ; mais au moindre nuage, les yeux s'effarent : il leur semble ne plus rien voir. Le charme d'être, personne n'en doute que les jours où le soleil ne se lève pas. Le conseil de jouir s'en suit. De toutes parts, la chanson, le rire de la mer, les fleurs, la folie du vent, la gaieté qui pétille, tout ce qui a forme et couleur vibre au soleil, et parle à l'homme pour lui dire : a Va, jouis de vivre ! »
On n'a pas besoin de rêve, là où la vie suffit, où elle est prise pour un plaisir.
Comme nous avions largement ouvert la fenêtre sur
le ravissant paysage, et qu'avec l'odeur des roses, un
palmier levant les mains pour la prière, toute la mer
violette, au couchant, entrait dans la salle de musique
où nous nous donnions le Quatuor en ut dièze mineur,
■- '^ensais qu'au chef-d'œuvre de l'art, c'est sans doute
xcès d'ajouter un chef-d'œuvre de la nature : c'est
^ve dans un rêve. On ne les associe pas, quoiqu'il
.t)le; ou, plutôt, on les associe moins qu'on ne se
-ive d'entrer profondément dans chacun, pour se livrer
tout entier à l'un ou à l'autre.
A tout prendre, si l'on peut jouir, ici, du Quatorzième Quatuor jusqu'à l'extase, ce n'est pas ici qu'il pourra naître. Beethoven lui-même y aurait défailli. Il se fût laissé vivre, au lieu d'inventer dans les larmes un temple sublime à la douleur de la vie. S'il n'avait été prisonnier de la peine, il n'eût pas cherché la délivrance. La pleine lumière de la joie éblouit la pensée et l'absorbe. Dans la brume, on se retrouve soi-même, et l'on est contraint de donner toute la lumière qu'on porte.
Pour moi, je ne puis vivre en paix dans le soleil ni dans la volupté. H faut que j'en sorte, ou que je m'y abîme.