‹ Idées et visionsChapitre 17 sur 59 · VILLE, LA NUIT · texte numérisé non relu

VILLE, LA NUIT

chent, qui se pressent et se laissent; elles plongent, elles enlacent une taille ronde, et reviennent sur le côté.

Rue bizarre, qui coule en méandres jusque sur le port, tantôt étroite, tantôt plus large, riche avec un air vieillot, celle où l'on trouve tout ce qu'on veut, où l'on s'habille, où l'on se pare, où l'on achète même de l'opium : elle n'est jamais si peuplée qu'à cette heure nocturne. Les marchands en ont assez, et baillent sur leurs portes. Quelques chalands s'attardent. Deux matelots admirent des souliers; et l'un deux, quia un gros porte-monnaie de cuir dans la main, dit à l'autre d'une voix paternelle et bonne : — Comment les veux-tu? noirs ou jaunes, donc? Allons! choisis!

Dès le seuil, je reconnais au fond d'une boutique mystérieuse, les dragons et les sages, les porcelaines et les laques, l'art chimérique de la Chine, les galbes précieux de l'Extrême-Asie, qui séduisent la main à l'égal des yeux, qu'on a envie de toucher avec une courtoisie sensuelle, qui sentent l'odeur jaune, à nulle autre pareille, qui clignent des paupières et qui font rêver.

La rue est mal éclairée, belle de vie par là. De loin en loin, les ombres ont une profondeur de voûte. Cette rue fourmillante, où une voiture fait émeute, rappelle le cours des Italiens et la voie unique où, le soir venu, chacun passe sous l'œil de tout le monde, dans les villes de Hollande. Parfois, un soutfle vif la parcourt; et, comme cette foule est légère, on la dirait portée par la brise. Tous les passants ne font qu'un seuJ flot, qui monte du port vers le cœur brillant de la ville ; à peine

si quelques-uns refluent de la ville au port, et ceux-là se hâtent : ils ne musent pas; ils semblent de corvée.

On ne crie pas, on ne se bouscule point. C'est une paresse chaude, et comme un prélude à l'ardeur du plaisir. La rue se coude et s'étrangle ; elle s'évase enfin dans une place fraîche, où une tontaine jase sous les platanes. L'eau coule par-dessus les bords, et la vieille pierre luit, noircie comme un dos de nègre. A mesure que l'on avance, l'odeur de l'alcool et de l'anis se fait plus tenace. Douce, pénétrante, ambiguë, la saveur de l'absinthe flotte entre les murailles et je ne sais comment, on dirait de ce parfum qu'il est le reflet laiteux de toutes les lumières blanches. Le pavé humide renvoie de tous côtés l'éclat des lampes, les tavernes sont pleines; elles pétillent de clarté crue et mauvaise.

Enfin, la marée des oisifs vient mourir sur la digue du boulevard : étincelant et blême, la lumière électrique l'inonde de ce feu glacial, qui ressemble au fer rougi à blanc. Les arbres et les hautes maisons font une haie rigide, qui arrête les promeneurs. Là, l'ennui même feint le plaisir, tant la vanité exige qu'on l'y trouve. On reconnaît les officiers à certaine élégance, qui n'est pas toujours d'emprunt, et qui s'affiche en se dissimulant. Parfois, un beau jeune homme, souple en tous ses gestes, le visage hâlé, énergique et fin, les yeux intelligents, l'air sinon heureux, fier de vivre, montre le prix de l'élégance naturelle ; à le voir seulement marcher, indolent et nerveux, avec un peu de hauteur daus la simplicité, je retrouve le marin qui a

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