VILLE, LA NUIT
couru le monde, et qui a pris l'habitude de réfléchir, sans perdre le don de commander.
Dans tous les taudis du luxe public, c'est l'heure du jeu, de manger et déboire. Les portes soufflent la fumée du tabac; les verres et les pièces de monnaie tintent; l'insupportable ressac des dominos retentit jusque sur la chaussée, et les galets du trictrac crépitent. Puis, les rhythmes à trois temps des orchestres nocturnes répandent ces mélodies lascives, qui semblent des nudités qui se balancent : le violon chante son désir, et la basse pâme.
Tout près de ce piteux enfer, se croisent des rues calmes et désertes. Mais toutes mènent, où que ce soit, à l'ivresse et à la sacrée luxure. Il y a toute sorte de chemins tièdes, pour tomber dans les rues chaudes. Sous le ciel clair, à langie d'une maison bourgeoise et cossue, un marin baise aux lèvres une lemme en cheveux ; un autre poursuit en jurant une fille, qui a déjà l'étrange rire du plaisir. Loin dans l'ombre, d'autres femmes encore lancent des cris aigus, qui appellent et repoussent. Ou en rencontre qui passent rapides et blanches, huppées de hautes coifl^ures, elles ont l'air de fuir en robes claires ou en chemise. Partout, il y en a qui vont et viennent, comme le pouls de cette heure tardive ; lentes et fardées, elles piètent, pareilles à des poules qui cherchent. Elles promènent la promesse mensongère de tous les péchés. Elles dévisagent curieusement les hommes ; et leur figure de plâtre n'est pas morne. Au contraire, elles rient; même dans ies esclaves
du plaisir, cette ville croit au plaisir. De pauvres enfants en guenilles, qui ont des fleurs fanées aux mains, regardent avec envie ces femmes à l'infortune rieuse.
Les yeux luisants, les pommettes rouges, une petite rose au coin de la bouche, des matelots chantent un refrain, à demi-voix; ils balancent en marchant un torse souple ; leurs cous bruns et nus sortent du grand col avec une liberté hardie, qui fait penser à la force et à la jeunesse. Mais ni la force, ni la jeunesse, ni même le luxe et l'or ne sont les maîtres de cette ville guerrière : la femme humiliée est, malgré tout, la reine: elle incame le plaisir. Même grossières, ce sont les ruses de la femme et ses grâces qui régnent dangereusement partout. Sa gaîté, son ardeur légère, sa vanité est celle des femmes en fête.
Les artifices du plaisir et de la mode ne peuvent pourtant pas tenir toute la place sous un ciel si voluptueux, si vif et si rustique. Quand j'ai fini d'errer je ne sais où, par de roides avenues ou d'humbles ruelles, tantôt je me trouve sur le port devant la mer ; et tantôt au fond d'une rue silencieuse, je renccntre le mur bleu des montagnes. Et sur la mer heureuse, que plisse à peine un sourire d'eau, ou sur la muraille très paisible, c'est le sommeil de la nuit et l'illumination sereine de la lune.