ANARCHIE
En temps de décadence, tout le monde est anarchiste, et ceux qui le sont et ceux qui se vantent de ne pas l'être. Car chacun prend sa règle en soi.
Les esprits les plus religieux, qui se croient les plus soumis, acceptent une règle pour contester toutes les autres. Leur église et leur dieu les arment pour un éternel combat contre tout le reste. Et, par ce que je sais de la force qui n'est pas différente en eux et en moi, je les soupçonne, s'ils avaient vécu en un temps unanime sur Dieu et sur l'Église, ils eussent tendu à l'hérésie : ils auraient eu leur idée de Dieu, et non pas celle de l'Église.
En beaucoup d'hommes, s'il en est beaucoup de forts, il y a un ordre intérieur qui justifie tous les autres désordres. On veut obéir, et on n'obéit pas. La force est rebelle : c'est elle, l'orgueil. Je crois à l'orgueil infini des plus humbles. J'ai vue sur cette humilité-là. On aime l'ordre avec passion : mais c'est l'ordre qu'on veut faire, non pas l'ordre qu'on reçoit.
n faut enfin comprendre qu'une vue juste du monde fait un idéaliste de chaque homme qui pense. Et l'anarchiste s'en suit.
Il n'y a rien de réel que ce que je vois. Je suis la mesure de toute chose 1 A qui donc obéir qu'à moi ? Comme ce que je sens est le monde, ce que je veux est ma loi. Chaque homme, fonction de sa pensée et de sa force, est un souverain absolu : à ses risques et périls, chaque homme ne vit que pour le pouvoir absolu.
Je ris de ces tyrans en tous sens, qui se croisent comme les atomes dans le tourbillon des corps. Mais cest un beau rire et enfin voilà notre ordre.
Le petit nombre connaît la possession ; le grand nombre, l'appétit. Le petit nombre craint; le grand nombre espère. De la sorte, le grand nombre qui n'a point de Dieu, a la religion ; et le petit nombre, qui fait métier d'en avoir une, ravale son dieu aux fonctions de maître de police.
Dans l'anarchie, il faut convenir d'une beauté : c'est que la force jette bas les masques. Tous les appétits se révèlent; et combien aussi, ceux qui se cachent.
Le luxe est la soif du genre humain. Il me semble que le monde entier est républicain ; car ceux qui croient l'être le moins, ne désirent pas moins le luxe que les autres. Le luxe est la guerre des démocraties.
Le monde n'a encore jamais vu un grand État démocratique. Quoi qu'on dise, une République où la religion règne dans les mœurs est une espèce de monarchie.
Mais une République sans Église et sans morale est une telle nouveauté, qu'elle ne peut pas naître ni grandir sinon dans un bouleversement de fond en comble. Comme tous les pouvoirs souverains, elle se forme dans lanarohie.
Le pouvoir se dissout, on dit que la nation se décompose. On ne peut plus gouverner que par la violence. On gouverne un jour par mois, et le reste du temps on s'en excuse. On implore l'oubli pour la grande audace de n'avoir contenté personne.
Quand on agit peu, tout acte fait scandale; et il faut qu'on vous le pardonne.