GRIS
Rade, en mai.
Il souffle un vent du sud. pesant et chaud comme l'haleine dun vieil homme. Les nuages couvrent tout l'espace, épais et d'un seul tenant. Le soleil est loin; il dort sous la laine compacte : il brûle et on ne le voit pas. Tout est gris.
Le ciel mauvais porte le crêpe. Plus basses et plus noires que la fumée des grands bateaux de guerre, les lourdes nuées courent sur la morne étendue. La mer est haineuse, la vague est sale, une encre d'auberge, où le vinaigre a fait tourner la suie.
Chaque objet se décolore. Tout a pris l'air de son cadavre, air misérable I La route livide est un ruisseau de cendres entre des arbres, qui n'ont plus de vie. Le pays est mort. On dirait qu'il y a un mort dans chaque maison. La poussière mauvaise vole aux yeux; une main vous la jette par poignées sur la face, comme si
les lémures et les larves du souci vous suivaient pas à pas, en se cachant derrière les murailles. La vieille terre se délite. Le vent bas souffle une poudre impalpable, et toutefois cuisante. Tout est mort, tout est gris. Il ne faut pas que la cour d'amour s'ennuie. Triste, la Provence n'est plus la Provence. La terre des fleurs prend la figure d'une fleur fanée, et ses rides.
Tout est mort. La voix des enfants est aigre. On n'entend plus le rire des bonnes gens. Le chant de la contrée heureuse ne retentit plus, léger. L'instrument est brisé ; ou c'est, plutôt, que le grand artiste, Apollon, ne le touche plus. Le soleil est absent.
Dans le poudroiement du vent sournois, les promontoires et les îles semblent de carton ou de métal gris, silhouettes dures. Ce n'est point l'harmonie du brouillard, ni la sourdine où toutes les couleurs se fondent, et demeurent. C'est la grisaille de l'ennui, le teint malade du cancer. Et monotone, et lasse, la mer ellemême est sans vie.
En avril.
Au cœur de la Basse - Provence , eu pleine terre comme Aix, et à la même hauteur, c'est une vieille bourgade, Saint-Maximin, qui fut monacale. Elle ne garde plus rien des moines que la cathédrale et le moutier, tous deux déserts, silencieux et sévères.
Dans une vallée retirée, le paysage est claustral, mais non la ville : elle est ouverte à la lumière et au grand vent ; elle est claire et blanche jusqu'à paraître un peu roide et froide. Du reste, il fait presque froid, aujourd'hui. Le mistral se lève. Le soleil sent encore l'hiver, éventé par cette bise dure, qui éparpille les rayons en une sorte de poudre cristalline. D y a de l'argent dans l'or, et du verre. Les ombres ont le reflet bleu des puits. Le ciel est pur, sans tendresse. Mais cet air sec et vert balaie toute idée funèbre. S'il pleuvait,
i4 IDÉES ET VISIONS
la ville serait sépulcrale, comme un tombeau sans couvercle, ouvert sur la hauteur.
A midi, il n'y a presque personne sur la grand'place. Trois ou quatre hommes, la tête baissée contre le vent, vont quérir du tabac. Un enfant et un vieux, le dos à une porte, couchés plutôt qu'assis, prennent le plein soleil, les yeux mi-clos, comme les chats, les traits goulus et imnobiles.
Le vent, tel le dieu insaisissable de la facétie, lance dévastes gifQes sur les joues carrées de la place; et les volets claquent. Les platanes agitent leurs jeunes feuilles, déjà poudrées de blanc. ITne petite fille court après une pelote de laine; sa mère la saisit par le milieu du corps, et la met sous son bras comme un violon : la petite tricote des jambes ; et par la fente des pantalons, on voit la chair laiteuse, un peu brune dans les plis ; l'enfant rit de tout son cœur ; et dans le sourire de la mère s'épanouit une bonté, qui semble faire absence à tout le reste du monde.
J'aime une place venteuse et déserte à midi, sous le ciel d'émail bleu, au fond d'une province, tandis qu'une petite fille court sous les arbres, que la poussière vole, et que le cheval tire sur 'a longe pour atteindre, dans la baie d'une porte, une boite dorée de foin.
Et, au bout d'une rue étroite, — pas même un chien
sur le trottoir, — le portail et la tour d'une cathédrale.
Qu'on est loin de tout, ici I mais surtout dans le temps.
La place de l'église, caillouteuse et herbue, porte témoignage d'un passé puissant, qui est à peine un souvenir. Les pierres mêmes semblent en avoir perdu la mémoire, tant elles sont indifférentes au silence et à l'abandon. La ruine des monuments est, peut-être, la revanche de la matiîre, la vengeance qu'elle tire du travail humain : la pierre aussi rentre au repos ; et qui sait si elle n'aspire pas au sommeil sans gloire ? Un cloître au flanc de l'église, la maison d'un grand ordre, qui fut ici à la tête d'une province. Les dominicains sont partis ; noirs et blancs, dans l'ample bure, on ne voit plus les chiens du Seigneur aller et venir. Il y a peut-être une école dans leur couvent qui a l'air pompeux et solide du xvn^ siècle.
La cathédrale est plus vieille de trois cent cinquante ans. C'est une aïeule gothique. Pr-nt de façade ; mais la triple nef est digne du plus beau temps qu'ait jamais connu {'"art de bâtir. Les piliers sont si fins, si sobres, si élégants qu'on n'en mesure d'abord pas toute la hardiesse. Les voûtes, hautes et creuses, en forme de carènes suspendues par la quille, ne se parent d'aucun ornement : l'appareil de briques grises se laisse voir pièce à pièce, joint à joint : on les dirait, ces voûtes, d'écailles et d'écorces : elles donnent au sanctuaire un air rustique, d'une exquise élégance.
Celte cathédrale est par là d'un goût très provençal. C'est une princesse devenue bergère. J'imagine que la grande pécheresse, rachetée par ses larmes et son renoncement, s'étant retirée en Provence, a été u'ae sainte paysanne, en sa seconde vie. Je le croirai ainsi, et j'en
doute moins à mesure que l'église me livre le secret de sa douleur : toutes les verrières, qui furent admirables, sont détruites; il n'en reste pas un morceau; les guerres de religion, les émeutes et l'affreuse destruction des siècles classiques ont dépouillé la sainte, parée pour l'oraison.
Aux deux étages de la nef, là où depuis on a comblé les murs et pratiqué de hideuses chapelles, il y avait deux ordres de fenêtres. Si hautes, si étroites, dans une si sainte exaltation, quand elles offraient leur chair translucide d'émaux et de verres, et qu'elles étaient ainsi, à l'égal des anges, un corps tout de gloire, une âme manifeste, quelle harmonie ce dut être, de clartés bleues, de pourpre et d'or 1 Alors, chaque pilier était nn prisme tenant la note aux sept harmoniques.
Le jour sec, qui luit pour tout le monde, a tué cette église qui fut une cage de feux, une lanterne de flammes ardentes, une basilique en plumes de paon. L'oratoire de la sainte pécheresse a rendu l'àme. La Magdeleine avait dépouillé tous ses joyaux, toutes ses folies. Son corps et son ornement s'étaient détachés d'elle, pour se fondre dans la lumière. Sa chair ardente se fit vitrail, et ses os se muèrent en murailles de pures flammes. Ellemême saintement décharnée, brûlait dans un purgatoire d'oraisons; elle s'abîmait au brasier du prisme, qui reçoit et divise, selon les incidences, le feu divin. La pastoure, qui faisait Peau-d'Ane et se paraît devant son Sauveur, ne revêt plus sa robe couleur du temps.
La barbarie des siècles polis s'est acharnée à tout détruire. Les gens de raison, qui portent la sagesse en perruque, ont corrigé l'ignorance du moyen âge, qui était le pur savoir du cœur, l'instinct qui crée, le don du génie. Il faut fermer les yeux pour fuir ces chapelles bavardes et les peintures qui les encombrent. L'église est pleine aussi de boiseries somptueuses, la chaire, le chœur, les stalles : jamais goût ne fut si riche, ni si oratoire, ni si peu humble. Certes, qu'on ne parle point de mesure, sinon pour ne rien dire. Les saints de bois, sous Louis XI\^, ressemblent à Colbert au conseil et à Sa Majesté ouvrant le ballet des « Amants Magnifiques », ou dansant « Le Bourgeois Gentilhomme ». Les anges ont les fesses grasses de Cupidon trop nourri. Toutes les figures rondouillent : c'est un temps où l'on mange trop en paradis. La Vierge et les martyres, coiffées à la fontange, sont au moment d'être présentées à la cour. Que ce siècle des orateurs, en art, est loin de l'émotion religieuse 1 Les architectes et les peintres de Versailles, ici comme partout, s'en sont pris au caractère ; et sous prétexte de style, ils se sont entêtés à meurtrir la vie.
0 merveilleuse symphonie de l'or, de la pourpre et du ciel ! Jadis, les trois grands thèmes de la couleur devaient engendrer une triple fugue : colossale et ravissante, l'harmonie déployait toutes les modulations de la nuance, et le divin contrepoint, heure à heure, que sur les orgues de l'ombre le jour déroule.
A présent, la musique du vitrail étant morte, cette église est dans la mort. On lui a pris son cœur, sa lumière intérieure ne bat plus.
Au coin de la grand'place, frotté à l'ail par le vent, le café grouille de formes noires derrière les vitres. Les portes sont bien closes, contre la bise. La salle bourdonne, pleine d'hommes et de fumée. Pas une femme. L'odeur du tabac pique les yeux et la gorge. Autour des tables, les clients sont pressés comme les mouches sur un plat morceau de sucre. On boit le café dans des verres. La salle est nue. Les voix font un murmure fort et continu de guêpes. Il y a de la sciure sur le plancher carrelé. Les pipes sont rares. Tous ces hommes, on les croirait parents : ils ont le même air sec, la même joue brune et rase, le même front de brique, la même ligne fine, nerveuse et aiguë. On dirait des Toscans. La plupart, ils n'ont pas d'âge. Il faut voir au poil, pour discerner d'abord les vieux des jeunes gens. Ils sont mis avec soin : c'esi, jour de fête. Ils sont maigres : ce qu'ils ont sur le dos leur va bien. Le même chapeau de feutre noir sur presque toutes les têtes, un peu sur la nuque, et penché vers l'oreille ; les mêmes mains brunes, qui semblent de sarment. Beaucoup ont un foulard blanc autour du col. Ils parlent politique. Il y a de la passion dans leur accent. Deux ou trois brandissent un journal, comme une arme. Dans cette ville silencieuse, et qui fait la morte, voilà que la vie se révèle. On la sent chaude et brusque : il ne faudrait qu'une étincelle pour mettre le feu à ces hommes maigres. Des mots volent,
qui ont l'essor de la poudre, et un battement d'aile : égalité, justice. Des oui I et des non ! Aiolents éclatent. Les yeux brillent. Ils croient. Voilà le lieu de la prière, et la communion nouvelle.
Au bout de la rue étroite, on voit d'ici le porche de la cathédrale : l'église est vide ; le marché de la politique est plein.
Que ces blanches.rues sont calmes et paisibles I Quel repos un peu morne sur ces façades grises 1 Un air de demi-sommeil, sur la couche de l'habitude.
De loin en loin, les femmes qu'on rencontre, qu'on regarde un instant pour ne plus jamais 'les voir, qu'elles ont le visage quiet et le pas tranquille, celles du moins qui n'ont plus seize ans ! Une jeune ménagère, deux pains fendus sur le bras, devant sa porte, cause avec une vieille, la main sur le marteau. Elle est enceinte de six à sept mois ; sa taille épaisse est libre; le masque serré aux tempes, sa figure est pleine de douceur et de docilité. Derrière elle, le volet vert semble peint sur le mur, qu'inonde la nappe jonne du soleil. La vieille sourit à mille plis dans ses rides ; et elle secoue du doigt un grain de farine, sur son irréprochable devantier de laine noire.
La paix de Saint-Maximin prend un tout autre caractère à l'église où je rentre, un instant, pour l'adieu. De CCS voûtes trop claires, qui livrent leur secret d'amour perdu, tombe une averse morose, une poudre d'abandon et de déréliction fatale. E est rare, sous un ciel gai,
dans une ville nette et blanche, d'avoir à ce point le sentiment de la fin finale, l'oubli de l'oubli.
Ce n'est même pas la mort, qui nous retient par la douleur et les larmes. C'est ce qui la suit après des siècles : la poussière, et elle seule. Le lien est coupé, jusque dans le souvenir, entre ce qui fut et ce qui est. Un tombeau qui fut profané : non pas une tombe pathétique, où les restes épouvantables parlent à notre chagrin et à notre eff'roi ; mais un sarcophage vide, et même de cette poussière qu'on croyait y toucher. Le soleil tourne ; le chœur des verrières ne chante plus les heures canoniques de la lumière. Le jour est blanc sur les murailles. Entre les nefs, la clarté est sèche et glaciale comme un mort couché sur les dalles.
Sortant de la cathédrale, j'ai vu avec joie de noires hirondelles qui cisaillaient de l'aile, estafilant en mille coups de scalpel le ciel bleu. Et sur le rayon de soleil qui les portait, elles avaient le ventre rose.
On se croit loin de tout, ici : telle est l'apparence, ou l'illusion, de la tranquillité.