DÉSIR — VOLUPTÉ
Sorti du rêve, ainsi que d'une ivresse, la face de la vie se dresse devant les yeux de l'artiste, comme le soleil d'une aube tragique. Et c'est Méduse, terrible et belle, — mais belle surtout d'être si immuable et si terrible.
Plus l'on vit solitaire, et plus infranchissable se fait la solitude. Un océan d'ombre couvre cette Sibérie, où le condamné à perpétuité n'est promis qu'à la mort.
On voudrait en avoir fini de toutes ces fièvres. On voudrait avoir accompli son œuvre et s'achever soimême. Trop de troubles. Trop de troubles, trop d'insomnies. Le désir du bienheureux sommeil, que ne hantent plus les rêves, semble la sueur et la rémission de tous les autres. Voici celui qui se fait espérer, le profond repos, ce rivage béni qui recule sans cesse, où l'on n'est jeté que par la plus noire des violences, sans le vouloir et d'un seul coup.
Je n'ai que faire de la grandeur, de la gloire et de vous tous. Mais ce qui, en moi, est de vous ne peut pas s'en passer; je suis de chair. 0 que la chair est puissante.
Fille dure de l'Océan, la Bretagne plaît aux cœurs passionnés et volontaires. Comme elle, ils ont l'ardente tristesse sans mouvement, la longue mélancolie des étés brefs et éclatants. Elle est pure, elle est loyale ; elle est sim pleet sincère. On y ment moins qu'ailleurs; et beaucoup qui ne sont pas du pays, à les y voir seulement, et sans dire même un mot, y font figure de mensonge. C'est un ciel où la brume appelle la lumière en rêve ; et où le soleil se rappelle la pluie. Une terre pensive et silencieuse ; un corps de granit sous une chair innocente de haies mouillées et de verdure. J'aime les os d'acier sous la peau de velours, et la mélancolie où l'énergie sommeille. Ici, la figure humaine vaut un paysage.
Le peuple y est encore, quelques fois, lui-même; mais de moins en moins : il en perd le courage. La
guerre est déclarée à tout ce qui ne porte pas l'uniforme du siècle. La défaite commence par le costume et finit par l'instinct. On croyait ne changer que d'habit, et on y laisse de son âme. La Bretagne ne m'est si chère que parce qu'elle disparaît. J'aime les causes désespérées : j'en suis une. J'aime tous les crépuscules, pourvu qu'on y fasse silence.
On se consolerait de vivre parmi les hommes, si dans chaque homme on pouvait voir un paysage. Mais il faudrait être soi-même un rocher ou un grand arbre. Souvent ici, entre la mer et la lande, je prends racine.
J'ai été dire adieu, ce matin, au vieil Hornès. Il était sur son lit de mort, trop court pour lui. Très grand, très maigre, très large et très beau, ce vaste corps avait l'air d'une charrue au repos, ou d'une barque tirée sur le rivage. H était sévère ; son air immobile commandait le silence, sévèrement, — à la manœuvre ; et pourtant, il avait un demi-sourire, qu'on ne lui avait pas connu : car il ne riait jamais. Ses mains tannées ne mentaient point et se donnaient pour des outils usés, rouilles sur le drap jaune.
Comme vous dormez bien, vieil Hornès, — comme vous dormez dur... Et que votre sommeil est calme... Je ne vous demande pas votre secret : je le sais. Mais, mon insomnie vous envie, vieux patron du canot qui vous exerça pendant cinquante ans à la mort. Je ne suis que l'idole de la vie. iMais vous, vieil impassible, vous êtes la pure image du délassement. 0 comme vous goûtez votre absence! A travers la clôture des pau-
pières, je voudrais que vos yeux profonds distinguent les labours de ma veille et les friches de mon ennui. A tous ceux que je connais, je souhaite votre paix, Hornès ; mais je doute qu'ils la trouvent; ils n'en sont pas dignes, peut-être ; ils grimacent ; ils ne seront pas si beaux que vous. Mais à moi, vieux pilote, vous qui avez si souvent tenu la barre dans l'ouragan, faites donc le souhait du repos que vous prenez dans la beauté parfaite. Vouez- moi à la fin que je brigue. J'envie votre sourire, et la claie de fer où la mort est vaincue, la claie de vos vieux os.
J'aime, même si je hais. Je ne puis pas maudire. Je prends tout parti contre moi.
Maternel à toute vie, tel est l'artiste. Il a le cœur d'une mère par tout ce qui respire. La mère chérit son fils l'assassin, comme il se chérit lui-même. Elle ne pense point à elle en lui ; mais à lui en elle-même. Elle ne songe qu'ensuite à l'honneur, à la honte, à tous les fantômes de la oité.
Je ne puis haïr, puisqu'il faut que je m'oublie. Je prête l'oreille à la bénédiction que toute la vie élève ; car la vie se rend grâce, et l'implore. Puis, je m'éveille de ce songe, — et le monde se décolore, comme un homme pâlit et se vide de sang.
La plupart des hommes ne sont que voyageurs qui passent : ils donnent un coup d'oeil au payg, et vont ailleurs. H est une autre espèce d'hommes en voyage. Ils embrassent la nature et la fécondent. Partout où ils sont, ils créent des paysages, dans l'espoir de s'atta-
cher. Je suis inventeur de paysages, et l'amant de chaque heure. Il faut donc que j'aime jusqu'à ce que je hais, et que je le bénisse.
Rien de si triste que la neige dans les pays où le ciel n'est pas clair : c'est la tristesse d'une cendre glacée. Sous l'espace obtus, abaissé, tendu de plis, la contrée est pâle d'une blancheur livide ; tout ce qui n'est point neige, a l'arête sombre et dure du fer. La campagne a pris l'aspect d'un immense, d'un éternel cimetière. Noir sur blanc, blanc sur noir ; les arbres, des croix noires ; les maisons, des sépulcres ; et la terre neigeuse, la dalle de marbre qui couvre le pays.
Or, pareille à la neige dans les pays où le ciel n'est pas clair, — la pensée de vieillir dans les cœurs que la passion de vivre consume.
Climat. — La mer et les crépuscules font le mouvement et la couleur des rêves. Les montagnards ont les songes de la montagne, et les marins, ceux de l'Océan.
Dans l'immense Russie, rien ne se distingue mieux que l'homme de Pétersbourg et l'homme de Moscou. Le Moscovite tient de la plaine et des nuits en équilibre avec les jours. Mais l'homme de Pétersbourg est le miroir des nuits, et des soleils polaires ; ses yeux ont le reflet des crépuscules qui ne finissent pas. De la sorte, quand même Tolstoï et Dostoievski auraient mille pensées communes, leur imagination est étrangement diverse. Souvent ce grand Dostoievski, de la manière qu'il imagine et confond les objets véritables dans les
formes du rêve, moins qu'à Tolstoï, Dostoïevski ressemble à Ibsen. La mer est en tous deux, et sa folie dans les brumes. On naît d'un climat ; et parfois, l'on se fait d'un autre.
Les mâles ont découvert la volupté, et inventé le jeu.
Les bonnes vaches restent aux champs, uniquement sensibles à la fraîcheur et à l'abondance de l'herbe, toujours paissant, toujours ruminant. Machines à lait, elles viennent le matin au pacage, tranquilles comme au ciel les lents nuages d'août ; elles arrivent, les pis vides et ne s'occupent plus que de les remplir. Le soir, les grosses gourdes sont pleines, et gonflent la peau laiteuse aussi de la mamelle, tendre et tendue à éclater. Et les bonnes vaches rentrent à l'élable, lentes, pacifiques tanguant du col, clignant de l'œil sous leurs cils blancs, et l'air digne du devoir accompli.
Les taureaux ont une autre mine. Tout en eux est plus nerveux, plus turbulent, moins réglé. Ils ne font pas que paître : ils savent s'ennuyer; et de là, une vague envie de se distraire. Ils luttent ; ils ont des humeurs brus» ques ; ils beuglent par jeu ; ils y a de la folie dans leur œil rouge, et comme une idée de bond : l'arc de ces yeux sanglants bande l'acte d'un fou, comme le vol de la guêpe qui vibre, sans qu'on puisse jamais savoir où le van du mouvement va lancer cette balle d'or. Surtout, les taureaux régnent sur les vaches : souvrjnt plus fortes qu'eux, elles les redoutent toujours. C'est que le mâle connaît la luxure, et qu'elle se lie, en lui, à la violence et à la méchanceté.
Soudain, parmi les vaches dont le temps d'être chaudes est passé depuis bien des mois, pour ne pas revenir de bien des mois encore, le taureau, pris de chaleur, se rue sur la femelle, se cabre, et se dresse pour la couvrir. Cependant, elle fuit. Mais lui prend sa course et se met à la poursuite ; il gronde ; il tourne autour de la vache et tente vingt fois l'assaut qu'elle repousse. Il ne se lasse pas d'échouer. Ou bien, il se rabat sur quelque autre femelle dont l'odeur lui plait; il va lui flairer sous la queue. Il la renifle ; il la lèche, s'il peut. Le désir du sexe n'a point de règle dans le mâle, et n'a pas de fin non plus : à tout instant, il naît; il est impromptu ; le mâle le recherche par plaisir; il en oublie même l'aiguillon de la nourriture. A défaut de femelles qui s'y prêtent, les mâles jouent entre eux. L'aveugle désir, où la nature ploie tous les êtres, pour une fin qui ne tient aucun compte d'eux, est donc un jeu dans les mâles; et même chez les bêtes, il n'est pas sans choix. Voilà l'origine de la volupté, qui fait servir le terrible génie de l'espèce au plaisir stérile d'un seul. Et dans l'ordre du cœur, l'origine de l'art est la même.
Plus le moi connaît sa force et tous les maux qu'elle implique, moins il la propose en exemple. Il n'oublie pas son insolence, j'imagine. Cruel à sa propre vie, toute vie lui est cruelle. Il s'écoute ea secret ; il sait trop quel langage outrageant ses pensées ont pour luimême, et pour ce reste d'illusion qui ne meurt jamais dans un homme ; car même si l'on ne croit pas au bon-
heur, l'invincible désir d'être heureux pense y croire contre toute croyance.
Enseigner la passion d'une universelle conquête, et le vide éternel d'avoir tout conquis ? — Quelle folie.
L'illusion est sans bornes ; infinie donc la déception qui la suit. Qui parle même de suivre ? — Elle l'accompagne.
Le moi n'enseigne que la mort : car il ne connaît qu'elle. Il faut toute l'ignorance de ces pauvres petits pour se vanter de ce qui nous accable. Ils se paient de leur moi, parce qu'ils viennent d'en acheter pour deux sous au marché. S'ils savaient tout le mal qu'une grande force se fait : ils la possèdent si peu, qu'ils la revendiquent. Ils prônent comme un remède, qui leur convient, le superbe poison dont ils n'ont pas ouï-dire, par celui qui l'a découvert, qu'il meurt de sa découverte. Mais il est séduisant, comme tout ce qui tue en enivrant et dont la saveur est terrible. Qu'on ne juge pas du moi puissant à l'orgueil ni même à la beauté dont il pare un homme, mais à la tristesse, au dégoût, à l'ennui amer qu'il lui donne. Le Nil, sous le ciel rouge, croit boire son sang et le rejette sur le sable.
Il se peut que le mot de Spinosa soit d'une vérité parfaite, et que l'homme ne soit pas un empire dans un empire. Vérité évidente, froide et nulle en quelque sorte : car elle ne tient pas compte de la vie. Nous n'avons que faire de vérités non vivantes ; et c'est ce que ne comprennent jamais les savants ni les philosophes. Une erreur qui vit pour nous est beaucoup plus vraie qu'une vérité morte. Toute sagesse est morte.
Ainsi, l'arrêt de SpiDOsa sans appel et que toute la science de l'univers confirme, glacial comme il est, n'a pas de vérité pour l'homme fort; car, grâce au ciel, ce n'est pas un sage ; du moins à ses heures de force.
Je sais de reste que je suis condamné sans merci. Tout l'univers m'applique la peine. L'univers est mon bourreau, inépuisable en tortures patientes et en supplices. Certes, ce supplicié n'est pas un empire dans la chambre de la question. Mais l'univers a beau faire : ce moi puissant a seul permis ces supplices; il est plus qu'un empire : il est l'empereur de tout empire. Car, qu'est-ce donc que tous ces espaces et tous ces abîmes sans lui ? — Je dis, tous ces supplices.
La science est un chien plein de rage, qui mord le moi, son maître. Mordus et condamnés, sachons du moins que nous le sommes. La science est mon chien, dit ce moi désespéré ; je ne peux le noyer ; c'est un cerbère immortel aux têtes d'hydre; mais enfin, je ne l'aime pas ; je n'adorerai pas mon chien.
Il y a une école qui adore toutes sortes de chiens, dressés en bronze, aux oreilles d'or comme Anubis, un dieu pour les momies. On invoque ces chiens sous beaucoup de noms illustres : la liberté, le droit des femmes, le droit de vivre, et autres semblables. Où il n'y a plus un seul dieu, que d'idoles !
Le symbole est le signe même de l'imaginstion : la figure de ce qu'elle découvre de général ou d'éternel dans les objets qui meurent, et les apparences passa-
gères. Sans le vouloir, l'œuvre d'art est symbolique, à la mesure de sa force : dès qu'elle crée un type pour l'esprit. Ce qui est vivant et particulier pour une âme créatrice devient le symbole d'une vie générale pour toutes les autres.
Riche de vie, toute forme est symbolique. Le mot est un symbole vivant pour l'esprit qui vit. Il n'est un chiffre mort que pour la foule des imaginations mortes. Le plus beau symbole est un effet de l'art, et non une méthode. Le maître de l'art ne copie pas la nature, ni les caractères : mais il les crée selon sa vision propre ; et de la sorte, il les exprime. Il les rend singuliers, à son image ; et il les impose en même temps aux autres esprits comme le type de ce qu'ils avaient entrevu, sans pouvoir le définir : ils y reconnaissent ce qu'ils n'avaient pas connu, cherchant à le connaître, et qu'il leur révèle. Tout ce qui est créé est une révélation. Il sera juste de conclure que l'œuvre d'art implique toujours un symbole qui est sa propre vie, et d'autant plus qu'elle le recherche moins, peut-être. Ainsi la plus belle œuvre d'art s'apparente aux œuvres de la nature. C'est le triomphe du symbole, qu'il cesse d'être visible, ou qu'on le voie du même œil que la vie. Voici la feuille qui éclôt du bourgeon, et un enfant qui rit en courant : quels symboles plus admirables pour un passant qui se promène ?
Il neige sur la lande. Les haies noires portent l'habit des veuves. Aux arbres roidis, le gui a les veux cireux de la mort.
Quoi, les pommiers ont-ils refleuri en brumaire ?
Il neige sur la mer. Les flocons tombent sur l'eau morte, des oiseaux qui se noient. Tel désir a de ces ailes lasses ; et tel espoir, de ces chutes dans le linceul du froid.
Le siècle des machines et du petit homme a dit son dernier mot. Les petits hommes fondent une Société de libres penseurs. Les plus ridicules de tous les êtres : ils s'associent pour penser librement : trois ou quatre intrigants, deux ou trois professeurs et un ancien homme d'église, — c'est le collège des nouveaux prêtres. Ils mettront bien quelque juge ou quelque ciiimiste à leur tête, pour faire le grand pontife. Ils ne manqueront pas de Pythie, ni de femmes à cheveux courts. Voilà bien la société des égaux. Et où jamais les vit-on mieux montrer qu'ils ignorent ce que c'est de penser, et ce que c'est d'être libre ? Parodie ou sacerdoce ?
Une société de libres penseurs? Mais ce n"est pas assez : une académie. 0 ridicule Portique.
A la bonne heure, qu'on s'associe pour ne point penser. Tous les siècles ligués en offrent un assez grand exemple : une magnifique association pour ne penser
pas, c'est la foule. Et c'en est la propre vertu. « Tout le mal vient de ce qu'on pense, » disait cette pauvre \ieilie. 0 la bonne, la grande, l'excellente parole ; la plus saine de toutes et presque divine, à mon gré.
Une société de libres penseurs ? Quelle bouffonnerie vaut celle-là? — Pour parodier une telle société, il faut cette même société.
Ils n'ont oublié qu'un point : qu'il faut être seul pour penser librerment ; — et même pour penser.
Cependant les intrigants se serviront du chimiste. La société des libres penseurs fera les affaires de deux ou trois candidats. La libre pensée finira peut-être par accoucher d'un ministre.
Au moins, l'académie aura-t-elle un sens, si elle est une société d'intrigues. Le succès justifie toujours les intrigants. Les intrigants sont les ambitieux parmi les petits hommes. Il est fort naturel qu'ils parlent du bien public : ils lui vantent leur remède. Cette fois la libre pensée, c'est l'onguent. Dans cette académie, l'homme d'église fait merveille : il sait ofQcier. Les philosophes sont comme les anglicans : ils aspirent à la grand'messe.
Les libres penseurs, s'ils agissent, ils mentent. On n'agit pas en vertu de la raison. La connaissance est le contraire de l'action. Foi contre foi, c'est toujours l'action.
Si, du moins, les libres penseurs étaient violents, ennemis de toute loi, adorateurs de la force, railleurs c}TDiques, hardis en négation et désespérés. On pourrait les croire. Mais quoi? ils vont au peuple, comme ils disent ; ils font les bons pasteurs, ils prêchent aux
ouailles. Ils enseignent une espèce d'évangile, venu on ne sait d'où, le sermon sur la montagne des professeurs de philosophie, — la dune de Kœnigsberg. De doux apôtres, ces maîtres à penser, quand ils quêtent des suffrages. Prêtres de la raison, si l'on veut; mais d'une raison incamée à leurs personnes raisonnables. A demi dupes, soit ; mais résolus de duper, puisqu'ils veulent agir. Leur erreur est celle des philosophes dans l'école : ils mettent toujours à la science une queue de morale : mais elle est postiche.
E ne faut pas faire une religion de la certitude qu'il n'y en a pas.
Toutes les églises mentent les unes sur les autres. C'est pourquoi les libres penseurs mentent sur toutes les églises. Ce n'est pas que la calomnie soit un dogme; c'est que, pour être d'une église, il ne faut pas rendre justice aux autres. Les libres penseurs ne comprennent pas les églises, et n'en sont pas compris. Rien ne les en distingue ; ils ont aussi leurs hérétiques. Ils condamnent et ils excommunient. Les libres penseurs font une religion contre les religions ; et dans la leur tout le monde est du Saint Office.
Les autres églises ont moins de venin : elles ne parlent pas au nom de la raison. Elles ne dissimulent pas leur folie. Et enfin le venin de la raison n'est pas encore éventé : il passe pour avoir toute sa force.
Mais il y a pis : toutes les églises, si elles ont vécu, ont plus ou moins connu l'homme. Les libres penseurs ne connaissent que la cornue et les livres. La cité des
libres penseurs est un bagne dans l'île de la morale. 0 les bons esprits, les braves gens, les esprits libres.
Il y a toujours quelque homme d'église partout où il s'en fonde une. Il n'est pire clérical que l'abbé qui a jeté le froc, — si ce n'est le rabbin qui, d'un air entendu, ose rire des pratiques romaines. Au Saint-Siège de Rome fait vis-à-vis la chaise curule de la Raison. Ici, des oies au chapitre; là, des pigeons; et le même triangle, à la porte des deux maisons. Depuis Luther, les défroqués ont toujours eu un pape, sans parler du Grand Théologal, qui est toujours un professeur de philosophie, et du Grand Inquisiteur, professeur en médecine.
Quand l'église de la raison aurait tous les droits de l'autre, que m'importe? Elle n'en a pas les cathédrales. La chapelle d'Auguste Comte fait pitié. J'attends pour préférer l'église de la raison à l'autre, qu'elle ait fait mieux que Notre-Dame de Chartres.
Jugeons des églises sur les cathédrales qu'elles font, et sur la musique qu'on y chante.
Ils ont fermé les portes et bouché les fenêtres du temple parce qu'il était vide. Et ils ont chassé les prêtres. Sur les fenêtres et les portes, ils ont même tendu une grille de fer. Puis ils se sont mis à adorer les portes et les fenêtres, la grille et la clôture. N'en sont-ils pas aussi les prêtres? — Querelle de moines, dirai-je aussi de celle-là.
Libre penseur, je le suis sans doute; mais à la condition de ne pas le dire ; et je cesserais de l'être, si je pensais seulement à me mettre de leur société.
Eve aux jardins de l'Observatoire. — La licence du moi, ce n'est point dans l'amour, même le plus coupable, qu'elle se déchaîne; mais dans le parti pris de n'aimer pas. On se fait ainsi une carrière de n'aimer que soi.
L'égoïste est comme le poète lyrique : il ne souffre guère la médiocrité. Il est une excuse à l'égoïsme : s'il a beaucoup d'étoffe. Quand la matière est grande, l'amour-propre se supporte : il s'exerce, au moins, sur un sujet qui en vaut la peine. Il n'est pas défendu de s'aimer, si l'on est capable de se beaucoup haïr. C'est le cas du grand amour-propre : non moins rare qu'i^schyle. Par bonheur, les femmes ni les enfants n'y entendent rien.
Que nous fait enfin la science d'une femme? Elle en sait toujours assez si elle nous aime. Nous suffisons
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bien, nous, hommes, à nous haïr. L'intelHgence ne leur sert qu'à nous y aider. Si une femme vante trop mon esprit, c'est qu'elle va me méconnaître ; et si elle goûte mes œuvres, c'est moi qu'elle rejette. Quand il avait les cheveux noirs, Ibsen a beaucoup aimé les femmes sans leur plaire; et il en a été aimé quand il a eu les cheveux blancs. Tel est l'à-propos de la gloire.
Il n'y a point de science qui donne le tact du cœur ; ce don de toucher délicatement les sentiments de l'homme passe toute connaissance. Nous n'avons pas besoin d'astronomes pour vivre, ni de physiciens en jupons. Ceux de l'autre sexe ne nous sont même pas si nécessaires. Mais nous avons besoin de bonté ; ou c'en est fait de la vie. Rien ne prime la bonté; qui entreprend sur elle commet le plus grand crime.
La vraie bonté, qui se lève matinale comme le jour, et sans plus savoir pourquoi, est bien plus rare qu'on ne dit, et qu'une heure fraîche sous le tropique. 11 n'y eut peut-être jamais une femme qui fût meilleure par raison démonstrative, qu'elle n'eût été d'instinct. Et, médiocrement bonne de nature, il n'en est pas une seule peut-être que le bel esprit n'ait faite pire.
Un peu d'esprit éloigne beaucoup de la bonté ; beaucoup d'esprit n'en rapproche guère. Il en faut infiniment pour rendre à la bonté sa force. L'intelligence se croit grand'chose : c'est la parvenue de la nature, le perroquet qui fait l'aigle, haut perché sur les branches. Le propre de l'esprit est de se resserrer en soi-même. Le propre du cœur, de ne pas tout rapporter à soi.
Une femme nous comprend donc assez si elle nous
aime : car nous pouvons alors nous passer qu'elle nous comprenne. C'est quand elle ne nous aime plus qu'il faudrait qu'elle nous comprît. Mais c'est le trèfle à onze feuilles, que personne n'a jamais vu. Dans les femmes, l'intelligence assotte le cœur; et combien de fois, au contraire, le cœur n'a-t-il pas donné de l'esprit même à une sotte ?
On vante le génie de telle femme, parce qu'elle a traduit le livre d'un homme de génie. Cela est plaisant. Son génie, c'est qu'elle savait traduire. Elle a fait aussi un roman d'astronomie et un système du monde : trois cent mille nigauds en font autant, tous les soirs, quand ils parlent par la voix des tables. Mais la femme astronome n'est pas si légère que les spirites, ces pauvres diables d'épagneuls, toujours courant sur la piste de l'infini.
Du temps qu'Eve filait et ne songeait pas à regarder le ciel dans sa lunette, l'amour créait des astres.
Presque tous les amants passionnés sont malheureux. Ils savent qu'ils aiment.
La vertu des femmes se mesure au bonheur qu'elles donnent. Les juger là-dessus.
Elles ne l'entendent pas ainsi : c'est une malice de leur dignité. La femme est plus près de la nature, et l'homme en est plus loin. On le voit bien aux caprices de la pudeur. La dignité est la pudeur des pédantes.
Comme son sexe est caché, la femme se cache de l'homme : parce qu'elle s'en défend. Pleine de pudeur
avec l'homme, la femme est sans pudeur avec les autres femmes.
Au contraire, la pudeur de l'homme est avec l'homme ; et l'homme le plus délicat ou le plus fort en ses voluptés laisse tomber près de la femme une pudeur qu'il rappelle à soi dans la société des hommes. Plus qu'à la fenrnie, l'homme cache sa nudité à l'homme.
On vante le caractère d'une femme quand on n'ose pas s'avouer sa méchanceté. Cette ferraille nous vient aussi d'Amérique. Faute d'amour, elle a du caractère. Vienne un homme, — comme elle va le torturer !
L'amour est toute leur vertu ; et leur génie, le sourire dans l'obéissance. La haine, la méchanceté, une vanité trempée dans le curare, le plus sec égoïsme, c'est ce qu'elles appellent leur caractère.
La beauté d'une femme provoque à l'amour tout homme généreux. Ne fût-ce qu'un instant, il veut donner à cette beauté tout ce qu'il a lui-même de plus fort et de meilleur; et cette beauté veut le prendre. Tout homme bien né convoite un si grand bien, que rien ne paie; et il voit, d'abord, un rival à vaincre dans l'homme qui le possède, Hélène est le prix de la conquête. Dans tout homme généreux, il y a un conquérant de Troie; et dans toute femme noble, une proie attentive, qui juge du combat, et triomphe de se livrer.
Rien, donc, de plus haïssable pour nous que la jeune femme qui ne nous aime pas, et qui, sous nos yeux, en aime un autre. Toute beauté que je convoite m'est ravie. Tant j'en suis avide.
Tous les charmes qu'elle a pour lui, elle les a pour nous, mais pour nous en priver. Presque toutes se plaisent à cette cruiuté. Je les en loue. Elles font don à un homme du bonheur qu'elles refusent à un autre : elles l'ajoutent au bonheur qu'elles prennent ellesmêmes de ne lui rien refuser. Pourvu qu'elles soient belles et qu'elles aiment, Je leur pardonne tout ; et même de ne pas m'aimer : si je suis tel que je doive le leur permettre.
Plus que tout, l'amour c'est l'inconnu.
On n'aime que le mystère. Dans ce qu'on aime le plus, on chérit ce qu'on y cherche, qu'on n'a pas découvert, et souvent ce qu'on craint d'y connaître. La chair, aussi, a ces curiosités.
On cesse d'aimer, si l'on se persuade que l'on n'a plus rien à apprendre de ce qu'on aime. C'est la fond de la satiété. Dans l'amour le plus pur qu'il y ait au monde, celui du fils et du père, en dépit de la vie commune le mystère est étrange, et la tendresse se retrempe à la mesure où l'énigme se renouvelle. Et, selon que le père ou le fils a plus de force, dans cet immense amour veille une inquiétude exquise, comme une lampe lointaine, qui brûle au fond d'une galerie pleine d'ombre.
Il y a, dans la femme qui aime, une profonde rancune de n'avoir pas pu se défendre d'aimer. C'est un reproche secret qu'elle ignore elle-même jusqu'au moment de le faire. Mais il jaillit dans toute sa force à la première occasion de la douleur, et d'autant plus amer que
la femme se l'adresse obscurément comme elle en charge l'homme, à qui elle le fait.
Elles n'aimeront plus leurs enfaiits, quand elles haïront leurs maîtres. Leur égoïsme mettra moins de temps à doubler l'étape, qu'à taire le premier pas. A ce nom du maître, beaucoup déjà frémissent. Ce n'est point d'orgueil blessé : elles ne savent même pas ce que l'orgueil peut être, — à savoir le secret d'une grande âme qui souffre de sa puissance, bien loin de l'envier. Elles frémissent de rage et du désir de se venger, la seule passion des âmes vaines. 11 en est qui font de l'escrime : pas une qui, tenant un fleuret, ne se vante en soi-même de planter le fer dans un corps d'homme. Voilà comme elles sont, quand elles cessent de vivre sous un maître ; tel est aussi leur sentiment de l'art : elles ne pensent jamais qu'à un bon coup, et toujours public. Les femmes ne sont bonnes que grâce à leurs maîtres, même mauvais ; et sinon toutes, la plupart. Si elles ne sont plus nos femmes, les femmes sont les plus secs de tous les êtres : elles n'ont pas d'imagination, sinon dans l'amour. C'en est fait d'elles, si elles ne sont femmes que pour elles.
Pourquoi, cependant, dans leur amant repousseraientelles un maître? — Nous avons bien des maîtresses dans nos amantes.
Sultan Désir. — Toute femme règne sur le désir qu'elle excite. Elle est reine, le jour oîi elle est désirée. Et la dernière des femmes a cet empire.
De là leur sublime importance, le grand prix qu'elles
se donnent : la plus triste des prostituées se l'assure : elle a un amant qui la bat et qui vit d'elle; mais il l'honore en la battant.
Aussi, de quel air hautain, plein d'ennui et de caprice, la femme qui ne désire point accueille-t-elle l'homme qui la désire. Elle aime ailleurs ; que lui importe donc qu'on l'aime et qu'on en souiïre ? A ce désir qu'elle n'a pas, elle tend languissamment la main, comme on écarte des doigts un vase à donner la nausée. Elle règne sur le désir, comme un tyran sur ses esclaves. Elle a son favori, et foule aux pieds tout le reste. Quoi? elle est le désir même.
Ce qu'elles pensent de l'amour et de la beauté, — voilà donc sur quoi surprendre les femmes. Et ce qu'elles en pensent ne signifient que l'espèce du sacrifice qu'elles consentent d'y faire. Les plus nobles de toutes, celles que leur instinct précipite à l'immolation, gans balancer, et sans leur présenter même l'idée qu'elles s'immolent.
Les femmes nouvelles, qui ont coupé leurs chevelures pour faire pousser leurs idées, méprisent l'amour et ne se soucient pas de la beauté. Telle qui fait des romans, l'œil flétri et portant une âme à l'enseigne de sa lippe que gonfle déjà la bassesse commune aux gens de lettres, — n'a pas asssez de mépris pour une belle fille qui aime. Qui sait, pourtant, si vivre de son corps ne vaut pas vivre de sa cervelle ? J'ai perdu le respect des journalistes.
Oa ne condamne déjà plus les filles de joie : c'est au
tour des femmes qui vivent pour l'amour (?'un seul homme, ou d'un enfant. La beauté de la femme qui est le plus grand bien de l'homme, et son amour, qui en est l'intérêt suprême, voilà ce que les femmes nouvelles haïssent. Elles y voient ce qui les dégrade. J'y vois tout ce qui les élève. Ainsi leurs plus récentes dignités, leurs grades en science, leurs titres de papiers, sont le triomphe de la sottise. Plus elles imitent, plus elles se croient originales. Plus elles s'estiment, moins elles ont de prix. Il n'est rien dont elles se vantent, qui ne les abaisse. Mais qui s'en douie ? La cohue a passé par là, et la puissance éhontée des mots. Elles se croient libres; et ce n'est qu'aux dépens de l'amour. Hier, elles étaient vaines de leur beauté ; c'est de leur laideur qu'elles le sont aujourd'hui. Il en ira de la sorte jusqu'à ce qu'elles aient mis les hommes sous le fouet, ou que les hommes les y aient remises. Car ce monde-ci ne vit que d'égalité.
L'art et l'amour exceptés, c'est l'ambition le plus beau passe-temps. Il nous faut des passe-temps, ou c'en est fait de vivre. En tout, la foi importe plus que son objet.
L'ambition est décriée. Mais par qui? — Par ceux qui, d'un échec, font un crime. Pour en faire une vertu, il faut que le succès la légitime. Que l'ambition soit cruelle : on lui en saura gré. On ne pardonne qu'à ce qui ne pardonne pas. Cette loi du forum l'est aussi de la guerre. Pourtant, dans l'ambition vaincue, il y a une beauté que le triomphe ne connaît pas. Plus que les victoires, les défaites de la volonté sont belles. Je préférerai toujours le crépuscule d'automne sur la mer du Nord, au plein midi d'été à Rome. Un goût si dépravé n'espère pas d'être compris.
Je ne reproche à l'ambitieux qu'une bassesse : il fait
crédit aux hommes. De là toutes ses faiblesses : la singerie, l'éloquence, la mascarade et le sacre à Noire- Dame. Haut comme une botte, il va se faire mesurer par la hauteur du porche ; il descend de cheval pour endosser un habit de danseur. Il va même montrer ses jambes et il attend peut être une flatterie à son mollet.
fini par croire au génie de Canova, qui le met tout nu sur une colonne. C'est pitié.
Un jour vient oîi l'ambitieux se donne en spectacle. Il porte la livrée du peuple, au lieu de lui faire porter la sienne. Quelle honte de penser que de tous les costumes, celui des rois en scène rappelle le plus la façon des valets de pied.
Tout nous ennuie, parce que nous nous mettons en tout. Et tout nous séduit, pour la même raison. Voilà pourquoi l'ambition est une passion si solide : elle incorpore la foule au moi. Elle remplit le vide. Pour peu qu'on soit comédien, on ira bien jusqu'à la livrée.
L'attrait du pouvoir est le même que l'attrait de la vengeance: deux modes de la même séductioii. Nous nous vengeons sur nos esclaves d'être esclaves. Nous goûtons l'ample plaisir de faire violence aux autres, tandis que le destin nous violente. Et peut-être les tyrans ne se plaisent-ils à faire mourir, que par haine de la mort.
Le pouvoir nous fait croire à nous-mêmes. Nous nous en croyons, comme on nous en croit. Il nous semble alors que nous sommes. Nous jouons à la divinité, — qui nous joue.
L'ambition est le pis aller de l'art, il me semble. Dans l'ambitieux, il y a un artiste qui découvre son impuissance : il est à court de créer. Il veut agir ; faute de mieux. Chateaubriand, qui prétend le contraire, m'en est la preuve.
Il faut être de son temps ; car après tout on n'est jamais d'un autre. Je suis de mon temps par tout ce qui me blesse, par tout ce qui meurt et qui soufïre en moi. J'en suis par les troubles, la lie du sang et les fumées perverses. Souvent l'ambition naît de ce sentiment-là. A être de son temps, mieux vaut s'en rendre maître.
J'aime dans l'ambition une passion de l'excellence. C'est elle que le vulgaire diffame dans les ambitieux. Tous ceux qui ne sont pas même bons à tenir leur rang sous le talon d'un maître s'indignent contre l'ambition qu'il a de les y placer. Ils craignent d'être foulés à ces pieds, où ils devraient se jeter eux-mêmes.
L'ambition est le propre des âmes fortes. Mais au besoin un peu basses. On veut, d'abord, s'asseoir audessus des autres, et les forcer à vous en savoir gré.
La passion du pouvoir est la plus légitime de toutes. Il ne s'agit plus d'aimer ni d'être aimé. Il est question d'exercer sa force. Comme son maître d'armes manie l'épée, un maître d'hommes manie les hommes. De là, que l'ambitieux sans force a tant de ridicule.
Une si juste passion ne peut être à bon droit dédaignée que par l'artiste : car le pouvoir ne sera jamais que le supplément de l'imagination. On règne faut d'avoir assez d'âme pour créer des royaumes.
Comme les maçons sur l'échafaudage gâchent le plâtre, les ambitieux gâchent le temps. Que dure l'action? — Pas même le laps d'une maison solide. Ha, qu'importe? Ce n'est pas la maison qui compte : c'est de bâtir; c'est d'assommer entre temps tels passants dans la me, en leur faisant tomber des poutres sur la tête; et c'est, au besoin, de tomber soi-même de si haut, qu'avant de toucher terre, on meurre en tombant.
Je serais ambitieux, si je n'avais mieux à faire, disait le noble lord ; faute d'un peu d'impudence, je suis sans ambition. Un excès d'orgueil et de dédain. Il ne faut pas tant tenir à soi, que l'on ait honte de mentir; — ou, selon cet autre, il faut tant tenir à soi, que l'on mente sans honte. L'impuissance à mentir est aussi un mensonge : contre la vie.
On se crée des raisons, en en créant aux autres : c'est le philtre de la puissance. Je vous mets à mort; puis, je vous fais grâce de la vie : vous allez me convaincre que je le puis. 0 joie, si là-dessus j'allais croire que je peux quelque chose pour moi-même? L'ivresse du pouvoir est douce : l'on en perd un peu la tête, — et tout est là. J'irai à Moscou, dit Napoléon. Et s'il y avait été le plus fort, il eût dit : J'irai donc à Pékin. C'est qu'il devait toujours aller dans l'Océan et la nuit noire. Il avait beau n'y penser jamais : Jupiter y pensait pour lui.
Dans un temps où il n'y a plus que des professeurs et des élèves, l'ambitieux tourne au philosophe ; et son
épée, c'est sa doctrine. Tout se passe en harangues. Il y a de quoi rire, si l'on veut.
Dix ans d'injures et d'insultes publiques font l'économie d'une Révolution. C'est que le sang des ambitieux tourne en salive, et en bave celui des envieux : mais de philosophie dans les deux. Les dents tombent, les griffes s'usent et le cœur se vide. Sans casque, sans lance, sans Gorgone ni Python, la vieille Minerve ravaude des théories au coin du feu. Au lieu de tuer, qui est la seule manière de venir à bout d'un ennemi qu'on n'a pas la force de gagner, — on se tue de paroles.
Partis. — On n'est de son parti, qu'à son corps défendant. Ou bien, l'on ne vaut pas mieux que lui. Il faut être d'un parti, pour sentir les bonnes raisons d'un autre.
Lhomme de génie déteste son école. Et le héros méprise son parti.
On n'est de son parti que pour agir ; mais en tout le reste, on est contre. Il faudrait pouvoir se servir de son parti, et ne le jamais servir. Que n'use-t-on de son parti, comme un grand maître de l'épée sait faire de son arme : la laisser au cœur de l'ennemi, et s'en débarrasser en se débarrassant de ce qui fait obstacle.
Un héros n'est homme de parti que comme Brutus faisait le fou : En attendant d'être le maître.
Un héros exècre tous ceux qui le servent, tant qu'il en dépend. Quand il est le plus fort, il les récompense. L'artiste est plus malheureux que le héros de l'action :
une école n'est pas un parti. On ne se sert pas d'une école.
Diriger un parti, c'est l'école du mépris. Alors on voit combien peu il y a d'hommes. Tant de ventres et d'estomacs? Tant de mâchoires à dévorer? Tant de machines à pousser des cris? Valets d'écurie et valets de pied, l'infanterie de l'ambition. Dans les partis honnêtes, des zéros qui attendent qu'on les mettent à la droite du chiffre.
Qu'un parti, qu'une école ont de peine à pardonner au héros qui les a créés et les fait vivre! Ils n'ont poiui de cesse qu'ils ne l'aient diminué ; et pour l'avilir, il s n'ont presque qu'à le suivre : bien pis, à l'aimer. C'est là que les zéros, passant à la gauche du chiffre, d'une grande unité font une poussière de fraction à l'inimi.
Il n'y a qu'un moyen, pour le héros, de s'entendre avec son parti : c'est de le mettre dans sa poche. Au besoin, que la poche soit pleine de sucre : tandis qu'ils croquent les morceaux, la forte main les serre un peu à la gorge. Bismarck pratiquait cette méthode.
Saint Georges, qui terrasse le dragon, atterre tous les principes ; et sa lance perce la gorge des orateurs. Qu'ètes-vous, bon dragon, sinon l'hérésie, le choix, l'homme libre, la laideur du corps et la beauté morale ? — Cependant, Saint Georges est beau, de la tête aux pieds ; et il porte l'épée, ce regard de la force. Il aura raison de vous, bon dragon, jusqu'à ce que vous vous armiez. Vous pourrez vaincre, alors, quand vous ressemblerez à l'ignoble prince des Yankees. Pourtant, vous aurez tort ; car, aussi injuste que Saint Georges, vous serez toujours plus laid que lui.
Il ne faut que l'amour, pour faire la parodie de la justice. — Pourquoi l'aimez- vous? dit cet homme sage, riche, vertueux et tout ce que l'on voudra ; — pourquoi lui ? et non pas moi ? — Parce qu'il est aimable, ditelle. Et elle ne daigne même "pas dire : — parce qu'il tes aimable pour moi, ne le fût-il à personne.
Il faudrait être assez intelligent, pour être parfaat sceptique. Mais quelle pauvreté dans cette intelligence !
Plein de force, d'absurbe action, d'injustice et de sottise, tel est l'amour ordinaire, ce qu'il y a de meilleur au monde. Pleine de méchanceté et de vent glacial, telle est Tintelligence. Et la passion, pleine de folie. Les sots, en nombre infini, agissent et affirment. Les savants doutent. Et les seuls hommes qui vraiment sentent la vie et qui vivent, ceux-là, dans leur instinct profond, ils nient.
(A l'orateur de tous les partis.) Nous parlerons de justice, quand vous m'aurez guéri de ma maladie. Mais elle est mortelle, je vous en avertis.
L'ellipse est le trope des solitaires.
Le grand style de l'imagination est toujours elliptique. La vision va droit devant soi, au delà des obstacles, et brûlant les relais elle ne tient pas compte de la route.
Plus seule est l'âme et plus hardie en ses images ; et plus brèves les ellipses, plus vastes les espaces qu'elles resserrent entre deux traits.
L'ellipse est la passion du style. Comme les fous contrefont les hommes de génie, le manque de suite contrefait la belle ellipse. 11 y a de faux Pascals qui n'écrivent que par trous : mais c'est un manteau qui ne les couvre pas, et celui-là même par où l'ostentation perce.
Pourtant, il n'est pas si aisé de contrefaire les ellipses de Pascal, cet écorché sublime de la pensée, où tout est
nerfs et muscles, que de tomber dans l'épaisse bouillie de George Sand. Entre les deux, il y a ChateaulK-iand qui noie ses nerfs dans la graisse de la rhétorique. J'en sais, depuis, qui sont à Chateaubriand ce que le « Génie du christianisme » est aux a Pensées » . Et enfin chacun imite comme il est.
L'ellipse ne sera jamais une figure populaire. La plèbe se flatte toujours de vouloir comprendre. La plèbe, c'est le peuple qui sait lire. Le peuple comprenait et ne s'en flattait pas, quand il était ignorant. Ce qui se dit du peuple, peut se dire des femmes. Toute valeur est en elles, à condition qu'elles ne s'en accordent pas. Sourire de la jeune fille, promesse d'une âme !
Dans tout l'immense fatras des femmes, il n'y a pas une grande ellipse, ni une belle image : Qu'elles aillent à l'Université, tant qu'il leur plaira : elles n'en auront pas le style plus mâle. Les images manquent en elles, sauf dans les paysannes, qui ne savent pas parler, et dans l'Liipéralrice Elisabeth de Bavière, dont le mépris fut universel et l'âme si profonde, qu'elle a eu parfois la force de parler pour toutes les muettes, et de rendre la pensée de la nature, l'insondable femelle.
Contre toute morale, oui.
Mais donc contre la morale qui ne vit que de la contre- morale. Contre ceux qui n'osent pas nier, soit. Mais guerre à ceux qui font un système de nier, et qui par là affirment. Il y a autant de morale à prendre le contre-pied de la morale, qu'à faire éternellement le héron sur le nied de la moraw.
Les laïques, qui font de la morale, c'est le clergé du Talmud, la pire espèce de gens. Je les appelle rabbins, qui est à dire prêtres sans religion. Et je les mets ici, par digression, au chapitre de la beauté, à cause de l'extrême laideur, pour faire contraste.
Il ne faut pas être singulier. Ce n'est pas seulement manquer de goût : c'est manquer le bonheur, qui n'est fait que d'à-propos aux autres. Mais n'est pas singulier qui veut, — ni le contraire.
Le grand artiste ennuie, àj cause de sa force. Elle fatigue. Les grandes passions n'intéressent que les grands passionnés, leurs victimes. Il en est ainsi du grand artiste, qui se désintéresse de tout et ne vit que pour son œuvre : ou plutôt ne s'intéresse-t-il à tout que pour elle. Une telle passion est celle où les autres hommes entrent le moins : et toute en soi, c'est la plus profonde de toutes.
Qu'importe tout le reste du monde? On ne le connaît que par ce qu'il jette de trouble et de souffrance à la traverse. L'artiste ne peut se passer du public; mais c'est comme de pain, comme il mange et il digère : sans le moindre égard à l'odieuse nécessité.
Il ne voit dans tout l'univers que la beauté qu'il y cherche, la matière dont il se sert, et l'inmiense ennui de la trouver rebelle.
La beauté, c'est le style, et la voix de la terre. L'âme de l'univers retentissant dans un cœur d'homme qu'elle force, qu'elle soulève, ou qu'elle accable, — et qui lui
répond : voilà le génie, je pense. La beauté de l'instrument et le son qu'il peut rendre, — c'est le cœur humain et ses puissances. Ce n'est pourtant pas encore assez de l'imagination et du sentiment: il faut l'ébranlement de l'univers, et qu'il fasse retentir sa voix profonde. A lui de donner la mélodie. Il tient la partie redoutable du chant; et le cœur de l'artiste fait l'harmonie. Le génie, c'est l'orchestre à la mélodie divine. C'est donc bien le style. Car l'univers ne se fait pas entendre sur un moindre instrument.
Le style est le lieu géométrique des erreurs en critique, où presque tous les meilleurs juges coïncident. Là, leurs lumières n'éclairent pas. Tous, ils croient plus ou moins que le travail fait le style. Mais je dis, au contraire, que c'est l'œuvre de la nature, et le lait de ma nourrice.
Dans le plus sec des hommes, le style trahit l'instinct. L'étude fait les bons écrivains ; mais les grands, — la nature. C'est pourquoi s'il y a de grands hommes sans style, je ne sache pas un grand style sans un grand homme. Apprenez donc à ne vous savoir gré de rien (1).
La grandeur donne l'illusion de la pureté. C'est :3 qu'elle a de plus beau. Mais ce n'est qu'une illusion, et le propre effet des sommeis.
Je ne me lasse de respirer cet air dans Rembrandt et dans Shakespeare. Chez ces deux puissances, la puissante sensualité n'a plus que la volupté de l'arc-en-ciel
(1) Que de ce qui n'en vaut pas la peiae.
après l'orage, la grâce et l'odeur du soleil sur une montagne de fleurs. Elle a pourtant ses précipices, ses trous où pourrissent des charognes, et ses retraits de nuit, tout grouillants de vermine, où pendues par le pouce dorment les chauves-souris.