FORGE
La force est la seule loi réelle. Par là, en dépit de tout, elle est bonne; ou plutôt, il n'y a que mensonge et niaiserie à la maudire et à compter sans elle. On peut se faire une loi de niaiser, mais on n'en fait pas une au monde ; et, dans ce monde-ci, c'est en délinitive la loi de ce monde-ci qui a toujours raison. La force est bonne, parce que l'homme est mauvais.
Les bons idéalistes ne méconnaissent pas plus la loi de la force que la loi de l'attraction. Mais les autres l'ignorent. Il est plus facile aux sots de prendre parti contre Newton, que d'empêcher Newton d'avoir raison; car non seulement la terre, les astres et tous les graves tombent, mais aussi les pommes sur la tête des sots.
Quand on connaît une loi, on ne la hait ni ne l'aime. Le cœur n'a rien à faire où la science est de fait. Il ne s'agit pas d'aimer la force au mépris du droit; mais de
savoir si le droit ne dépend pas de la force. Or il est constant qu'il n'en dépend pas seulement: la force le crée. Les idéalistes, qui le sont contre le fait, n'ont que le droit de l'éloquence : qui est de parler. D leur manque justement la force. Il est vrai que les singes de la force pérorent aussi, et d'un bien pire style: de là ces faux guerriers, les plus hideux de tous les rhéteurs, qui ne font toutes les guerres qu'en paroles.
La force est si indifférente à toute morale, que la morale aussi bien peut s'y fonder. La force ne prétend même pas à l'excellence : elle ne vise que l'effet. La force n'est pas la loi des meilleurs: elle est bien plus impassible: elle n'est que la mesure des plus aptes à la vie ; et souvent, le meil^eur est le moins propre à vivre. On en trouve la preuve à tous les degrés de la nature ; mais nulle part autant que dans le genre humain. Les meilleurs sont condamnés, s'ils n'ont pas la force; et tel est leur châtiment de la méconnaître que, moins elle, ils ne sont justement pas les meilleurs.
La pire niaiserie des idéalistes, qu'ils aident les meilleurs à se perdre. Ils les endorment, et les laissent croire à leur droit. Et l'excellence, que la force eût gardée, est victime du droit, qui la détourne de se défendre. Si les meilleurs s'en fiaient à la force, le droit n'en ferait pas ses victimes de choix. Le droit n'est que le fourreau de l'épée.
Où est l'excellence des faibles? Il faudrait du moins qu'elle se fît connaître.
Les faibles ne sont pas moins égoïstes que les autres :
mais ils n'y font pas penser. Par quoi ils sont plus perfides, quand ils se fortifient et qu'ils agissent.
Le moi est dans l'homme, comme les boyaux dans le ventre. Il y a de bonnes et de mauvaises digestions, des entrailles délicates, toujours malades, et des intestins puissants, qui triturent 1-es pierres. Il faudrait qu'on ne nourrît pas les puissants de laitage, ni de viandes les délicats.
Tous les crimes nous plaisent, même s'ils nous indignent. C'est qu'ils flattent en nous l'instinct: le sang parle au sang. Quoiqu'on veuille se persuader le contraire, il y a de l'énergie dans les crimes. La lâcheté du criminel peut aller avec l'énergie du crime: seulement, la lâcheté est habituelle, et l'énergie n'est que d'un instant.
C'est mauvais signe de trop se plaire aux crimes. Mais ce n'est pas bon signe de trop s'en indigner. Et peut-être, un chacal maigre vaut encore mieux qu'un mouton gras.
L'homme qui se met hors la loi, se met aussi hors de l'étsble. Il perd sa place au râtelier. Et quel qu'il soit, et si bas qu'il puisse être, en cela du moins il ne l'a pas été. Pour la plupart des hommes, la vertu est une litière pourrie, mais chaude ; et ils ne conçoivent pas de plus grand malheur que d'en être privés : car ce fumier les nourrit. Il y règne une paix empestée ; ce fumier, je l'accorde, est utile: fumier toutefois. Mais il a bonne odeur, ayant l'odeur de tout le monde. Comme la vertu est le commun usage, et les gens de bien les moutons, c'est le bercail qui fait la vertu.
Le crime, où le désir parle fort, est une manière comme une autre de dire : Moi.
La force est l'idéal des réalistes.
Les grands réalistes ont la foi. Mais ils ne sont pas si bas sur pattes que d'avoir la foi des philosophes, qui est toujours sur le tapis et fait perdre le temps en disputes. Les grands réalistes sont religieux. C'est affaire entre eux et Dieu : de la sorte, ils sont libres et peuvent mettre la main à la pâte.
Ainsi les grands artistes ont beau rêver à plus parfait qu'elle, — ils ne quittent pas la vie des yeux. Ils rêvent sans cesse à une beauté secrète, qu'ils savent ne pouvoir jamais créer qu'à l'aide de la vie imparfaite.
Les idéalistes vulgaires ont la manie insupportable de se faire une religion de ce qui n'en est pas. Passe encore s'ils savaient s'en taire, et soigner en secret leur maladie; mais au contraire ils prêchent en tout lieu, et ils ont la rage de l'action. C'est eux qui ont le plus fait pour ôter tout crédit à la conscience, ce dépôt de tous les siècles, un fumier où il y a des perles. En croirai- je ces poules qui gloussent sur un tas de cendres, et que leur hoquet est le plus beau chant de la xie ? — Ou je dois oublier la musique, ou il faut, les poules, que je ne vous croie pas.
Les poules font des œufs et les philosophes des systèmes. Mais tous les œufs des poules ne sont pas des œufs clairs.
Malheur à qui méconnaît les lois fatales de la force. Même vainqueur, c'est qu'il doit être vaincu. Même
dans le triomphe, c'est qu'il a l'appétit de la défaite. Ce n'est pas à Waterloo que Sedan est inclus : c'est à Valmy.
J'ai lu l'histoire de ces dix jours dans Goethe, et Gœthe dit jusqu'à trois fois : « Nous n'en sommes sortis que parce que les Français l'ont daigné permettre. » C'est une image étrange de Sedan que l'on a, quatrevingts ans d'abord, à Valmy. Les Allemands sont coupés de leur route, comme les Français devaient l'être. Le même cercle de fer se ferme sur l'ennemi ; mais la Prusse n'a pas laissé sortir la victime prise au piège. Gœthe dit : « Pas un de nous n'eût revu son pays, si les vainqueurs l'eussent voulu (1). » Il fallait le vouloir. Il fallait serrer le cercle jusqu'à l'écrasement, et que pas un n'en réchappât. Et s'il en faut une preuve, c'est que le père du premier empereur de Berlin, et le père de Bismarck, encore sans enfants, fussent morts ce jour-là. Un peuple ne doit pas perdre sa chance : le peuple ennemi ne lui saura pas gré de la lui avoir laissé prendre. L'homme d'État est l'homme qui comprend la force. Qui épargne le tigre blessé et le flatte de la main, il y laisse le bras, il y laisse la tête. Un peuple qui veut vivre, avec tous ses philosophes et toutes ses sacristies, n'est qu'un tigre pour un autre peuple. Il fallait que pas un homme venu Je l'Est ne L^rtît vivant des marais de Valmy. Et, si je le dis, c'est qu'à mon sens, Gœthe seul s'en fût tiré, je pense.
(1) Campagne de France, le 27 septembre.
On ne peut médire des optimistes : il n'y a qu'à les laisser parler. Ou bien les attendre, je ne dis pas au lit de mort, — mais à la première douleur d'entrailles.
Beaucoup d'optimistes feignent de ne pas l'avoir toujours été. Ils prétendent à l'élégance d'avoir pu ne pas l'être; mais ils ne savent pas ce que c'est et qu'au contraire, comme on naît rôtisseur, on nait optimiste. Ce sont les forts pessimistes qui font de leur mieux pour ne plus l'être, et qui le restent. Le pessimiste connaît son coutraire, que l'optimiste ne pourra jamais connaître.
Nous appelons barbare l'abus de la force qui nous accable. Mais à vingt siècles de nous, la même violence nous paraît belle, et le propre d'une àme héroïque. Nous voyons de la grandeur dans une tyrannie égale à la pure violence. C'est qu'elle ne peut plus nous nuire, et qu'elle flatte en nous l'instinct de la puissance.
L'abus de la force semble une promesse du hasard à notre énergie. L'imagination en jouit comme d'une œuvre d'art. Le destin l'a permise. L'art s'est mis dans l'action.
Comme il est brun ou blond, un savant peut être démocrate; mais la science ne l'est pas. Qu'un savant soit doux, pitoyable, plein de justice pour les misérables et les petits, cela se voit et il en est plus d'un; mais la science n'y est pour rien. La plaisante fable d'une science qui porte à la charité et à la compassion ? Sinon le savaht, la science est toute aristocrate. Ceux qui savent, sont les plus rares ; ceux qui savent grandement, ne sont même pas les pairs d'un grand royaume ; ils sont princes entre eux ; et pour la foule, qui ne sait rien et les ignore, ce sont des rois. Et plus elle les méconnaît, plus ils se sentent en possession du règne.
Le renom populaire qu'on donne à la science fait une hypocrisie où se complaît assez l'âme naïve des savants. La science n'est pas l'amie du peuple ; elle s'en moque, et de ceux qui se fondent sur elle pour
l'être. Le génie de la science est celui de la force. Nulle pitié de Terreur; nulle pitié de la faiblesse. Les faibles et les ignorants n'ont qu'à disparaître. La science ne les connaît point. On ne les condamne même pas ; ils se condamnent. On les détruit moins qu'on ne les aide à se détruire ; et peu s'en faut que la science ne les achève dans leur propre intérêt. Ceux à qui la science ne donne pas raison, ont des torts incurables.
Dans son droit sens, la science est l'enfer des faibles, et la malédiction des humbles jusqu'à la millième génération. Elle fait son compte sans haine; elle calcule dur comme fer, et froid comme le chiffre ; et elle efface. La science ne veut pas seulement qu'on tranche la tête aux criminels ; elle serait d'avis qu'on la coupât aux sots et aux malades. Dans la vraie science, il n'y a pas de place à une ombre même de sentiment. Une science selon Vincent de Paul n'est pas moins absurde que Josué arrêtant le soleil, pour avoir le temps de prendre Jéricho. La morale de la science est un couteau, et sur le billot de la logique, chaque coup décolle.
Le même jour verra les noces de la science avec le peuple, et du Grand Turc avec la République de Venise.
Le Janus du talent vulgaire a deux faces : l'une de professeur, l'autre d'auteur. Si les gens de lettres et les professeurs se connaissaient mieux, ils ne se haïraient peut-être pas davantage ; mais ils verraient qu'ils ont tout lieu de se haïr en frères : ils sont de plain-pied, au même étage.
Les professeurs sont idéalistes, parce qu'ils vivent dans les livres. Et les auteurs font semblant de l'être, parce qu'ils cherchent des livres dans la vie.
Les professeurs feignent d'être réalistes, pour qu'on les prenne au sérieux; et les gens de lettres le sont malgré eux, pour en tirer profit.
Les professeurs envient les gens de lettres, et les gens de lettres méprisent les professeurs. Cependant, le professeur n'est souvent qu'un auteur à tout faire ; et l'homme de lettres qu'un double professeur. Ce qu'est l'auteur, le professeur veut l'être ; et l'auteur aurait pu être ce qu'est le professeur.
Il y a une école au flanc de la Sorbonne que méprise la Sorbonne ; les chartes méprisent l'école et la Sorbonne ; les bibliothèques méprisent la Sorbonne, l'école et les chartes. Ainsi de suite à l'infini. Pourtant, tous ceux d'une espèce auraient pu être de l'autre, et la plupart l'a tenté. Il s'en est fallu d'un coup de vent, d'un souffle, d'une heure : toutes ces portes sont pareilles et donnent sur la même cour : car trois gueux ensemble font une école, d'un maître et de deux écoliers : tel est le génie des esclaves. C'est une niaiserie admirable qu'à peine dans un bâtiment, chacun de ces initiés s'estime tant audessus du voisin le plus proche ; mais chacun s'ajoute du prix en en ôtant à l'autre ; et c'est tout ce qu'il en a.
En général, les auteurs ne professent pas moins que les professeurs. Mais ils n'en ont pas le titre. Ils s'en glorifient, parce qu'ils y ont d'abord prétendu, et qu'il vaut mieux mépriser ce que l'on n a pas obtenu, que de laisser croire qu'on eût pu l'obtenir.
Auteurs, professeurs et savants, toutes gens de métier, grands royaumes de fourmis : ils se font tous la guerre autour d'un débris ; et chaque espèce triomphe dans son terrier. Qu'en ferais-je ?
H est trop tard pour le bonheur ou la feinte d'y croire, A moins que l'on ne nous rende des être bénis, inépuisables en douceur, en tendresse, en pardon au besoin; — ceux qui nous aiment et ne sont plus. Ma nourrice et ma chienne ont plus fait pour ma vie que tous ces royaumes de fourmis. Que m'importe leur guerre? Vos arcs de triomphe ne sont rien pour moi. Vous m'en dresseriez, je n'y passerais pas. Vous élevez telles fourmis-lions pour ces promenades. Ils ne me feraient pas plaisir ; mais il est vrai, je souffre parfois que vous ne m'en éleviez pas. Ainsi je ne vous dois que de l'ennui. Vos bienfaits sont nuls. De ce que vous accordez, le désir seul se fait sentir ; mais le contentement ne me contente pas. El j'ai souffert du manque,
Tous les sots n'ont pas un idéal. Faute de quoi, ils n'ont rien.
On peut avoir un idéal, et être un sot; mais on ne l'eût pas été moins sans lui.
L'aveugle tyrannie de la mécanique, c'est la république, où règne la science. L'art s'y sent mourrir. Des lois si fatales sont la hache et la mort de l'individu. J'admire qu'on ne sache pas mieux combien le sort des artistes est lié à celui des dieux. Toutes les forces créatrices sont des personnes, et toutes elles se tiennent : elles ont l'air de famille. Qu'est-ce qu'un créateur, sinon
234 IDÉES ET VISIOKS
d'abord une personne? Peut-être les hommes n'ont ils plus de personnalité, ôtée la personne d'un dieu. De là aussi le dégoût que l'on prend des personnes, comme si l'on jetait la sonde dans une vanité plus profonde que les autres. Après tout, ces grands royaumes de fourmis répondent à l'objet de la fourmilière.
La pauvre âme des villes s'éparpille en petits sentiments : par haine de la réflexion, de l'attente et peur des passions fortes. La petite pluie tombe soir et matin, faute de patience et des orages que le ciel condense lentement ; et le grand amour tombe en poussière. Que de fourmis, et combien peu de personnes !
L'art est bien le triomphe de l'individu. N'y en eût-il plus au monde, il y aura quelque part un artiste, tant qu'il survivra un individu. En quoi, l'art est le contraire de la science. La science n'a que faire des individus. L'art et la religion sont soumis à la même étoile. Et la religion n'est qu'une forme de l'art, dans tous les cas.
Les gens de lettres sont de tels histrions, qu'ils envient tous les rôles. A la façon des comédiens, il semblent tenir davantage à ceux qui ne sont pas de leur emploi. Rien ne les offense plus qu'une grandeur secrète: publique, ils en prendraient leur parti ; mais solitaire et cachée, ils la haïssent ; ils tremblent qu'elle ait d'autres témoins ; et s'ils pouvaient, ils les feraient disparaître.
Il n'est rien de grand ni de si méconnu du public, qui ne le soit des auteurs bien plus encore. Car eux> méconnaissent à dessein, et le public ignore.
J'en sais qui ne pardonnent pas son silence au silence, ni sa solitude au solitaire, ni même le soupçon de la grandeur à tel homme, qui n'a rien a faire en ce monde que d'y être grand et d'en souffrir. Ils sont jaloux de ses souffrances. Ils voudraient les bafouer en lui et en humilier le terrible privilège : il n'a qu'elles, pourtant. La seule apparence de la grandeur, qu'ils n'ont pas, les entîelle contre celui qui la possède ; et leur obscure envie confesse à toute heure qu'il l'a: car pour le nier, il faut qu'ils y pensent ; souvent même, ils ne pensent qu'à lui, sans le nommer ; c'est lui qu'ils visent entre les lignes ; et c'est à lui qu'ils en veulent bizarrement de ce qu'il est, et qu'ils outragent, et de ce qu'ils se vantent de n'être pas. A l'égard des grandes âmes, la plupart des auteurs ont les mêmes sentiments que les filles à l'égard des plus pures femmes : dans tout leur luxe, le mépris qu'elles montrent trahit l'envie, qu'elles se défendent de montrer.
Comme l'araignée a tendu sa toile entre les branches d'un laurier, sans quitter sa place elle palpe sur les fils du réseau les moindres attouchements de l'insecte qui passe, et fait le centre d'une sphère mortelle pour lui : ainsi la présence de la mort au carrefour de tous les chemins et de toutes les heures.
Sur ce désert immense, que l'orgueil a brûlé et qu'il prolonge, on cherche de toutes parts la semblance du dieu, qu'on n'a pas pu servir: Amour, qui fuit cette désolation brûlante. Mais il n'est plus temps ! Quelle ironie plus impassible que la pensée du temps perdu pour l'amour? Et quelle dérision plus impitoyable? — L'orgueil, qui n'aime pas qu'on le moque, se révolte; un sursaut de colère et de déchirant mépris déhale le cœur, qui s'est jeté de l'avant dans un rêve de désir. La convoitise d'aimer, et le sentiment d'aimer sans retour, font le plus cruel des supplices. Alors, que tout est vain !
Nul ne peut ramener le passé par la main, comme du fleuve, avec la perche on retire un noyé sur la berge. Dans l'âge d'or, ils étaient libres comme la mouche qui, posée sur le front tabulaire du bœuf, bourdonne : Je laboure. — Quelle liberté peut-il y avoir dans un monde où règne la mort ?
Toutes les chenilles, les voici suspendues aux bras des pins comme des nœuds de cordes brunes, tigrées de taches soyeuses : en mai, elles se déroulent et se laissent choir sur le sol. Je les voyais dans un parc, où les pins séculaires faisaient une allée sur les deux bords d'un escalier, poudré d'or par une pluie de pollen jaune. Les larves, tombées d'abord, formaient des chapelets par six ou sept ; et chacun rampait, annelé, tirant de son côté. Et peut-être ces larves se croyaient libres. Mais au bas du dernier degré, toutes les dizaines rampantes se réunissaient en un chapelet unique; et leur masse de soie lente se reformait en cercles concentriques, comme un reptile qui dort, à l'imitation même du nœud de cordes brunes qu'elles avaient fait, d'abord, aux bras des pins, avant d'en être tombées.
C'est à ma chair, sans doute, tandis qu'elle descend l'escalier, qu'il souvient de la liberté et de l'âge d'or.
Enivré de la vie, et à la lettre ivre-mort.
Tout pourra prendre un cours imprévu, radieux, riant même autour de cette vie ; tout peut changer de fond en comble ; et, les fées aidant, la vie peu+ devenir un jardin de délices. Tout, mais non le caractère : il est fixé.
Les clous formidables de la solitude, de la constante déception, de l'insomnie dans la misère, et de la colère frémissante, ont rivé la forte nature de l'homme face au désert, face au silence. Et il tourne le dos à la vie commune.
Il faut que l'un ou l'autre cède, — se dit -il. C'est au plus faible de se soumettre ; ce n'est pas au plus fort. — Et comme il va s'enorgueillir, il s'aperçoit qu'il est seul ; et que l'Autre, c'est la Mort.
L'automne est sur son départ. Je ree^arde à travers la glace de ma prison, dans la ville brumeuse. Je vois les bateaux dans la rade, et les cordages de la pluie où les mâts sofft pris, de maigres bras levés dans un filet aux mailles grises. Je vois les navires qui larguent l'amarre, et qui filent dans le brouillard, sur la pente bise de la mer endormie. Je vois passer les hommes qui toujours s'agitent, comme s'il y allait de la vie, et qui jamais n'ont l'air de savoir pourquoi. Et le soleil ami, qui est si cher aux solitaires par les après-midi de brume, malade, lui aussi, descend sans gloire.
Prison cellulaire, en vérité, que celle de la pensée. On ne sait plus à quoi s'en tenir. L'imagination sans bonheur est l'extrême folie, qui n'a point de cause particulière : elle s'étend à tout. « Où vais-je? Et qu'ai-je fait? » On se rappelle le rêve du passé: il n'a point d'autre beauté que de ne plus être. A l'heure de penr, misère de tout ce qui fut I Toute la vie n'est qu'une œuvre dédaignée. L'impossible gageure d'être seul ; et l'impossible propos de vivre avec les autres ; car,
on ne voit rien comme eux : ni les yeux, ces deux miroirs dociles, ne sont les mêmes ; ni la chambre noire du cœur, où toutes les images du monde se font sentiments.
Une sorte parfaite de fou contemple des malades et des spectres dans la brume. Qu'en dirait-il de plus ? Ils sont bien loin d'en savoir tant sur eux-mêmes. Comme il n'y a aucune joie dans le moi, il n'y a aucune certitude. L'athée parfait, s'il est artiste, a tout perdu . Il ne lui reste plus que de créer ; mais ce n'est pas assez : de toutes ses forces il désirait la joie ; et il la demande en vain à ses créatures. Où est le lieu du bonheiy, qui est celui de la certitude? — La volonté est triste. A qui ne l'a plus, il semble que la foi dût être joyeuse. Le moi ne prouve pas le monde ; et pourtant, il en ferait plutôt la preuve, que le monde ne lui en donnerait une de lui-même.
Je crois à ma vie parce que je ne puis pas faire autrement. Mais est-ce donc beaucoup? — Tant s'en faut, que ce n'est encore que faute de pouvoir faire autrement.
Il faut être tout sensible à la mort, pour l'être à la divinité de la vie. Si je ne la voyais sans cesse dans l'abîme, je ne la trouverais pas si belle. J'adore en elle ce que je ne puis pas sauver, et que je vais perdre. Il faut craindre pour ce qu'on aime, ou l'on n'en sait pas tout le prix. J'en vois qui font le contraire : fiévreux, mais non point passionnés, dans la vie ils vont à la piste de la mort, comme s'ils étaient nés avec le flaiir de
la corruption. 0 que je suis divers. La mort me hante. Ce n'est pas moi qui hante la mort.
Le rêve et l'action se confondent, comme deux amants enlacés se jettent dans la mer : la même vague emporte tout. Moi-même, bien souvent, sortant dans Paris, au crépuscule d'une journée soucieuse, je me vois, par les rues, une ombre entre des ombres. Je ne sais plus où je suis, — ni si je sais, ni si je suis. Et je doute si ceux-là, qui vont et viennent, sont des spectres ou sont des hommes. Et quand même je me prends la main dans la main, ou j'arrête celui qui passe, je n'en sais pas davantage sur moi ni sur lui.
Peut-être alors, la grande pitié où je me prends, m'assure seule, sur la traîtresse route que je poursuis dans les marais de ce mystère. La pitié qui me vient de la vie, fait jaillir de mon cœur une source de peine, pure et vive, comme les larmes jaillissent des yeux. Violente et sans calcul, elle va de ma vie à ces ombres qui pourtant vivent. Et la grande pitié que je prends d'eux aussi, seule encore me les fait connaître pour des hommes, à moi, homme moi-même. C'est une heure de douce épouvante, et la propre révélation de la tristesse. Et j'y pense, ce soir, dans mon désert, comme on regarde derrière soi la rive, où l'on ne doit jamais plus poser le pied sur la terre, tandis que le bateau s'éloigne et que la mer rougeoie au couchant.
Une voile au crépuscule, 8ur la mer violette, paraît comme un message. Nul ne l'a vue venir ; elle était là, et on ne l'a pas su. Or, du premier regard qui la découvre, on frémit de la reconnaître : une main qui appelle, un signe blanc pour partir 1 On a l'impatience d'avoir toujours attendu. Invitation nous est faite pour la fuite, à l'horizon suprême; et notre désir se lève, ardent comme un cri, de ne plus tarder et, sans tourner la tète, de prendre passage pour le rêve suave de la nuit.
Telle est la mer et la passion qui nous y attire. Mais la pensée aussi est un océan et notre âme y court la grande aventure. Nous faisons de la métaphysique comme les goélands font leur nid, au plus haut des roches, sur les deux bords du détroit, dans le couloir des vents, et par besoin, pour quelques mois. Et l'on
quitte sa demeure, pour piquer l'écume et boire au puits creux des vagues.
La philosophie de l'école ne nous est de rien. Chaque homme a sa métaphysique, qui est le poème de sa vie intérieure. Qu'il soit donc poète. Et, s'ils ne sont poètes, que nous veulent les philosophes?
Penser sur la vie, c'est se pencher sur la merveille.
Je l'appelle sainte, à cause de sa fragilité. Parfois, la vie semble ce qu'il y a de plus indestructible, et parfois ce qu'il y a de plus précaire.
Précaire et fragile en sa forme, qui est tout ce qui nous intéresse; résistante à l'infini et presque éternelle en sa matière. Profonde indifférence des éléments : c'en est la force.
La nature est un art aussi. Pour notre sentiment comme à notre connaissance, toute la nature ne consiste qu'en images : elle est le livre changeant des méta^ phores, le propre livre de la vie. Ainsi, c'est dans les formes seules que nous prenons possession de la nature. Bénie soit donc la variété : elle est le plan même de
tous les objets ; elle est à l'appétit de la connaissance ce que les couleurs sont à la lumière. Qui attente à la variété du monde attente à la vie.
— Nous sommes si loin de la nature ! disent-ils sottement; et d'autres encore : — Il ne nous faudrait pour être naturels que d'essayer de l'être. C'est l'idée de tous ceux qui vont contre la nature, quand ils en soufTrent . Mais ils sont selon la nature, sans le savoir : selon la leur.
L'homme qui. en tout, ne voit que des objets : c'est en lui ce qu'on ne voit jartiais. Je me fais tout à l'objet; mais j'en change. On ne discerne que celui qui change, et moins encore : on ne voit que lui dans le changement.
11 faut souffrir pour comprendre. Il faut être de passion avec ceux en passion. Dans le plaisir, il n'y a point de sympathie : il n'y a que du partage. Et chacun mange sa part, à son appétit. Il n'est véritable connaissance, il n'est possession que de ce qu'on a payé avec son sang.
Mces ou vertus, les passions seules comptent, forces enfin. Si elles dominent, on est esclave, dit-on; et
NATURB
maître, si on les domine. Mais le malheur est que le plus maître est aussi esclave.
vn
11 y en a, il faut qu'ils souffrent pour se sentir vivre. Et ainsi la souffrance leur fait une espèce de plaisir. Quelle pauvre passion, celle-là.
vm
Le passé est comme la terre : il porte tout et il engloutit tout. Mais on n'y pense pas. Si le passé avait pour nous sa véritable forme, nous ne pourrions plus être.
Quels cris, quelle méchanceté. Qu'onMls donc à être si méchants?
— Ds ont la vie.
— Et si bons, quelques-uns, si doux parfois !
— Us ont la vie, ils veulent vivre. Gela ne pardonne pas. L'aube a des yeux de tigre. Noua rêvons d'abstinence, mais la bouche pleine.
Réveils, de diverses sortes. L'œil du monde qui s'ouvre. L'œil du malade qui/se ferme.
248 DÉES ET VISIONS
EN SDRSAOT
— Allons, courage. C'est l'heure.
— Mais laquelle? Quoi?
— L'heure.
— Que me voulez-vous ? pourquoi me faites - vous boire? Est-ce du poison?
— Non, mon ami. C'est un bon coup. Cela remonte.
— Votre ami? Ce mot est plus hideux que tout. Ainsi, vous êtes mon ami ?
— Pourquoi me regardez-vous ainsi, en battant des paupières, mon ami ? Vous avez peur ?
— J'ai peur de vous. Mais vous aussi, vous avez peur. Otez ce masque. Vraiment, je rêve. Tous ces hommes masqués autour de moi... L'aube aussi est le masque du jour, ce matin. Je suis déjà mort, parmi toutes ces têtes de cire. Ah, si un seul oiseau, un merle, un tarin pouvait chanter 1
— Ne me touchez pas. J'obéis. Je me lève. Ne me touchez pas, Pourquoi me couper les cheveux?
— Allons, mon ami, laissez-vous faire : Monsieur est coiffeur d'hommes. Il se fait la main à vous couper la tête.
— De l'air, de l'air 1
— Vous avez chaud, et vous tremblez ? un peu d'oppression ? On va vous tailler le col de la chemise. Vous en respirerez mieux. Mangez aussi.
— Je n'ai pas faim. Je...
— Il vous faut prendre des forces, mon ami. Ne dites
pas: Je n'ai pas faim, comme un petit enfant. Tenez, voilà du vin. Monsieur l'abbé vous fera une bonne lecture, cependant.
— Les mains liées, comment boirai-je?
— Je vous ferai boire moi-même, mon ami. Nous sommes maternels pour vous. En vérité, vous tremblez comme un enfant chez le dentiste. Il faut se faire une raison ; il faut payer ses dettes. Vous êtes un homme 1 Voyons, du courage. Soyez ferme. Montrez -vous en héros. Songez que les journalistes vous regardent. Buvez ; je tiens le verre. C'est de bon vin.
— Voici mon sang...
— Il sait l'évangile comme vous, Monsieur l'Abbé.
Quand un grand crime est découvert, si nous étions sincères, nous avouerions qu'il est en nous. Et plus les sens y ont de part, plus il est en nous. Peu d'hommes sans viol caché, peu de femmes sans adultère ni mensonge. Notre honneur tient moins à ce que nous faisons qu'à ce que nous n'avons pas fait. Et le plus clair de notre vertu est dans ce que nous nous défendons de faire.
Les pires actes sont loyaux, au prix des intentions.
LA FEItfME
Je ne puis voir une femme comme un autre objet vivant. Ce n'est point une vue de la seule intelligence que je prends d'elle, mais comme de moi-même, au fort de la nuit, soit que je craigne la mort, soit que je m'e-
nivre de la vie et de la journée prochaine. Je vois la femme comme une œuvre de mon sang, que je le sente refluer violemment à la source, ou que je le perde. Un miracle est présent dans cet objet lamentable et terrible, une femme est pour moi une profonde contemplation : je m'arrête sur elle, quel que soit le silence et la résolution de ne point céder, immobile, dans la même émotion, terreur ou tendresse, soit d'étreindre le dernier cercle ou angoisse d'y descendre, qu'on éprouve à s'abîmer dans son propre cœur et à suivre le cours de son sang, quand on considère en son travail l'ouvrier rouge, oreillettes et ventricules, qui pompe et qui refoule, qui dégorge et qui aspire.
Pour l'homme, même dans la fureur du désir, la femme est un objet de contemplation. Même dans la joie, elle fait naître la compassion. Et d'abord, pas une femme n'est joyeuse, peut-être ? Elles sont gaies, et c'est tout. Elles sont innocentes, de même, et ce qu'il y a de plus innocent, parce que le plus noir péché, en elles, est un parfum qu'elles ont et non pas qu'elles achètent. Mais leur innocence n'est qu'une espèce de pureté, et comme une couleur de la vie à un moment du jour, et que le moindre nuage au ciel leur fait perdre. Comme les plus rieuses n'ont pas la joie, dans les plus innocentes, on sent une rose criminelle. C'est le même mystère qu'on devine, quand on s'abîme au cœur de sa propre vie.
Voici donc la femme devant son roi, qu'elle le haïsse ou qu'il l'aime, qu'elle le serve ou qu'elle l'asservisse, qu'elle le tue dans son sommeil ou qu'elle se couche à ses pieds. Dans la contemplation où je l'ai prise, rien ne
me trouble au delà, si la femme tue son roi, que cette pensée terrible qu'il a lui-même préparé son meurtre et qu'il lui a mis le couteau aux mains. Face à l'homme, je considère la femme comme l'œuvre de sa patience.
La vierge et la rebelle repoussent l'approche fatale ; elles tendent le voile entre leur cœur libre et la chaîne du sort obscur à trois crocs qui doivent mordre dans la chair du ventre, qui jouit et qui désire, dans le sein qui nourrit, et dans l'âme qui tient le grand livre et récapitule. L'amoureuse ouvre les bras, et elle râle. Et la mère est toute inclinée sur le fardeau. Mais toutes, elles portent la vie, même celles qui la maudissent, même celles qui l'ignorent. Toutes ont reçu la marque de la charge, comme les génisses dans l'enclos, même celles qui la refusent. Au centre de leur vie, il y a la cicatrice. Quoi qu'elles fassent, elles sont parquées dans l'herbage du destin ; et quoi qu'elles veuillent, c'est l'homme qui doit renouveler, avec la plaie, la marque.
0 sort terrible, et qui émeut la pitié. On ne peut les y soustraire sans un meurtrier mensonge, ni les dérober à leur propre nature. Mais on ne peut les y reconnaître, sans descendre aussi dans ces douloureuses entrailles. Je m'y couche, en contemplation ; je rentre au ventre de ma mère, qui est morte en me donnant la vie ; et je suis la pensée de cette douleur sans borne; je suis l'homme et la méditation qui voit dans le mystère du sein et la nuit du sacrifice.
Je regarde la femme suspendue à l'amour, comme la terre au soleil. Il faut qu'elle aille à la saison prescrite, il faut qu'elle s'ouvre, il faut que le soc entre là et la
semence, il faut qu'elle se fende et que les veigetures parlent pour la gerbe ; il faut qu'elle travaille de son sang pour les épis qui poussent, et il faut qu'elle soit de chaume désert, après la moisson. C'est dans la femme que j'ai appris que la contemplation est la compassion la plus profonde. Car cette femme toute suspendue à l'amour, elle ne le connaîtra jamais ; elle en sera trahie, elle croira l'être toujours. Elle ne vit que pour le soleil, et dans sa folie elle le réclame ; elle ne peut concevoir que de lui ; mais elle ne sait pas qu'il ne doit être pour elle qu'une flèche, que c'est assez pour elle d'un rayon, et que s'il l'a touchée, tout est fini.
La femme n'est pas la femme, tant qu'elle n'est pas une proie. Et même il faut qu'elle veuille lêtre.
Entre l'homme et la femme, il n'y a pas de. joie : du délire, de la volupté à mourir, une extase de ra\issement ou de peine, une fureur d'être ou de n'être plus, une ivresse de sacrifice ou une folie de meurtre : tout, mais pas de joie.
La joie de l'homme est entre lui et son œuvre.
La joie de la femme, entre elle et son enfant. C'est pourquoi les meilleures ont un enfant dans l'homme qu'elles aiment.