TALISMANS
Ne pourrons-nous donc jamais être justes? et faut-il que notre amour ait toujours la méchanceté du désir ? Comme il est la poésie, le désir est la violence. Et pourtant!
On ne croit pas à la justice ; sans doute on la rêve ? Mais quand on la rencontre, on est ébloui de la voir. On pense sortir de la tombe et lever les yeux sur la face du soleil intelligible. On pousse le cri de l'emmuré qui retourne à la clarté de midi ; voici que l'on connaît le suprême amour : la joie du cœur battant au cœur de la lumière. Là, on s'oublie enfin soi-même, dans l'abandon ravissant où nous convie une création supérieure de l'art. Il n'est point de grand amour que cette paix ne s'y doive faire dans la mort, ou dans la joie, mais non pius aans l'ivresse de la guerre. On dirait, à les voir dans les convulsions de leur amour, que
l'homme et la femme ne cessent pas d'attendre, comme si elle leur était promise, l'heure de cette allégresse sereine.
L'argent n'est qu'un moyen de l'amour. On se récrie : c'est que l'amour est le terme de l'illusion suprême. Il faut donc voir à la nudité et dire que si la passion de l'argent mène toute la ville, c'est que l'argent mène au sexe.
Le luxe est une arme du sexe : contre le sexe et pour le sexe. L'or ne conduit l'espèce que pour cette raison que la clef du sexe est d'or. Et d'ailleurs, le sexe c'est la guerre.
Et pourtant ces ennemis qui s'adorent, dorment côte à côte, et la main de l'un, dans le rêve, se pose sur le sein et cherche le cœur de l'autre : à travers l'armure du désir, qui est la chair.
La beauté d'un tel abandon tire des larmes à qui le contemple. Dans le sommeil, ce qui me frappe le plus, c'est ce corps si docile qui sagement respire. Comme le souffle parle haut pour la vie 1 Que ce rythme est touchant, qu'il est pacifique ! Où est la haine? Confiance admirable : Tout est livré. C'est le contraire de la mort, où tout se retire, dans une horrible absence.
Pareil à la pensée même, le philosophe ne cherche que l'unité et la trame éternelle sous le jeu des apparences. Rien ne l'intéresse que le fond commun; et comme il ne désire que l'unité, dans le monde il ne trouve qu'elle.
L'enfant et l'artiste ne sont avides que du moment; et toute la vie, pour eux, se joue dans la variété. Mais le poète veut retenir toutes les formes et rendre éternelles toutes les apparences. Son amour de la vie ne sépare plus l'un du multiple : pas plus que l'émotion de l'âme créatrice ne discerne entre la matière et les formes, ou entre l'esprit et les corps qui l'impliquent.
Plénitude de soi : l'être achevé en tout ce qu'il voulait être. De la sorte, être soi-même à l'excès et un monde pour soi-même : voilà l'artiste et l'œu^Te d'art.
Une belle œuvre d'art est un monde achevé. De là, que la laideur n'y a plus de sens : ainsi l'horreur tragique. La plénitude fait la beauté.
La beauté, — ce qui me plaît au point de me prendre entier et de se substituer pour un temps entièrement à moi-même, — c'est la perfection du moi : sub specie œterni. La perfection n'implique pas une qualité morale, ni un modèle rationnel, — mais l'achèvement.
L'art est donc la création d'une vie parfaite et non mortelle : d'une beauté soustraite à la mortalité. C'est pourquoi dans une œuvre, quelle qu'elle soit, la plénitude du sentiment passe pour la beauté.