‹ Idées et visionsChapitre 54 sur 59 · INVASIONS · texte numérisé non relu

INVASIONS

Il y a des peuples sans art et frappés de la malédiction qui rend stérile la matière : riches en laideur, déserts de beauté.

L'ours gris et le Peau-Rouge sont tous deux d'Amérique, et on les retrouve originellement en tout Yankee. C'est la loi de la terre. Rien ne va contre ce qu'elle veut. La terre ne ment jamais. Elle pétrit la graine selon sa vérité.

Pour nous, gens de l'Occident, l'Ouest finit dans la mer, là où M soleil se couche, quand minuit sonne chez

nous à rhorloge granitique du Finistère. L'C.^st finit ainsi au oo^ méridien . Au delà, ce n'est ni l'Orient ni l'Occident, ni rien d'humain, mais la terre interdite, le mur patibulaire entre les deux mondes, le continent lugubre de la prévarication : l'Amérique. Vœ qui conjungitis domum ad domum prevaricationis in medio terrœ.

Impuissance des Russes à penser, et leur manie éternelle de la morale : c'est en quoi ils sont une ressource pour le genre humain. Dans ce pays-là, tous les meurtres sont légitimes et presque évangéliques : il y a le clergé du gibet et le clergé de la bombe. Ils ont la religion de leur intérêt, que ne trouble aucun doute. Ce sont des Barbares, en dépit de leur précoce corruption et de la volonté débile ; quand ils marchent, ils vont droit à ce qu'ils voient. Ils agissent peu ou en frénétiques ; mais ils ne séparent pas le sentiment de l'action. Dans l'esclavage, leur familiarité avec le maître et la foi au même dieu fait qu'ils réservent un reste de liberté ; et dans la révolte même, leur faiblesse fait qu'ils servent. Où le moi manque, manque aussi la volonté. Mais ils ont la force et l'effet d'une race ; l'espèce monte en eux comme le flot. Cette nation au génie servile a l'étrange vigueur de l'âme collective. Ils ont la tête à la mongole ; ce sont des Chinois conquis par l'Evangile. Ainsi, ils ont pu se soustraire à l'horrible tyrannie des morts, qui a fait de toute la Chine un empire de fourmis ouvrières sous un empire de larves et de fourmis cadavres.

La science délivrera sans doute la Chine des diables ;

et bientôt, reniant le Christ, les Russes chinoiseront dans la Jérusalem nouvelle des communistes. Formidable invasion suspendue sur l'Occident.

Dans la famine, au milieu des supplices, sous le knout, comme ils sont moraux, ils sont optimistes. Toute morale, si triste soit-elle, est optimiste ; sinon, à quoi bon ? Et de plus, l'uniformité parfaite, oîi tend la morale optimiste, est le vœu secret de toute morale. Voilà d'où vient peut-être le dégoût que la morale inspire aux artistes.

Partis du passé : leur principe, c'est la force d'inertie. Les modérés sont les plus ridicules : ils croient qu'ils vont, parce qu'ils piétinent et qu'ils disent : « Allons, allons! »

C'est une erreur étrange qu'ils ne voient pas qu'en fait ils ont toujours tort. Toute l'histoire politique en est faite : les conservateurs sont toujours vaincus et doivent l'être : la loi du temps s'exerce sur eux comme sur les corps. Quelle idée de ue pas vouloir que Louis XIV soit mort depuis deux cents ans? On s'y opposerait en vain.

Il n'y a sans doute pas de progrès au sens des optimistes. Et si le monde vaut mieux à mesure qu'il va, c'est une question. Mais il va, c'est le fait; et ce progrès au sens de la marche et des pas en avant, qui le nie, nie le mouvement en marchant. Un tel progrès, qui est la marche d'un mobile sur une ligne logique, droite ou courbe, simple ou brisée, n'est pas moins certain que celui de la géométrie. Il ne s'agit pas de savoir si Appol-

lonius n'a pas été aussi bon géomètre que Newton ou Lagrange ; mais il n'y a pas de doute que la géométrie d'Euclide reste en deçà d'une dislance immense, si on la compare à celle du pauvre Galois, cet enfant.

Au total, il n'y a qu'un parti dans le sens de la vie, c'est la Révolution. Tout parti vivant est révolutionnaire. Tous les partis conservateurs, à quelque degré que ce soit, sont du passé et morts comme lui. Le passé ne vit que dans les artistes. Voilà pourquoi j'oppose l'art à la matière.

La matière triomphe en politique.

Aristocrate : ce n'est pas un parti, c'est un tempérament. César, aristocrate dans tous les partis. Bonaparte, bourgeois jacobin et soldat dans tous les partis.

Plus que moi, qui aime les beaux morts ? La laideur en masse empêche d'aimer beaucoup les vivants ; mais si l'on fait leurs affaires, il faut passer là-dessus.

Le dégoût de la laideur n'est pas un principe de gouvernement. Au pouvoir, il faut n'avoir que des goûts, et non des dégoûts. La joie d'être le plus fort suffit à l'action. Celui qui veut le plus est le plus digne de la puissance. Entre autres ridicules des modérés, ils veulent modérément.

Quand un fangeux assassinat révolte toute la ville, les âmes sensibles débordent de vertu. La compassion débonde la futaille aux mensonges. Et tout un peuple monte sur le théâtre : tous, ils jouent des rôles. Mauvais comédiens 1 l'emphase tient lieu d'éloquence, et,

pour montrer leur bon cœur, ils frappent sur leurs côtes, à tour de bras.

Cependant, le crime fait la fortune des journaux ; et cette foule de lecteurs pieux n'en passe pas une ligne. Ils n'oublient qu'à remercier leur poète de prédilection, l'assassin hideux, l'auteur du drame.

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