AME DES FORMES
Puissance de l'intuition : elle révèle des figures. C'est la grandeur de l'intuition qu'elle erée des métaphores. Voilà l'imagination créatrice.
La langue est la patrie de l'âme.
La terre est la mère ; le langage, le père de la nation. Combien par là les nations sont plus vivantes et plus belles que les races.
Le plus grand crime du conquérant est contre la langue des conquis. C'est le péché sans rémission, dont parle l'Écriture, le péché contre l'esprit.
Corruptio verbi pessima : le pire corrupteur d'un peuple, celui qui corrompt la langue. Tel qui se vante d'être de France mieux qu'un autre, a fait plus de mal par ses livres qu'une guerre malheureuse.
Le décor détruira le drame ; la mise en scène tuera la vérité tragique : elle la rend inutile. La matière étouffe partout l'esprit, mais nulle part plus qu'au théâtre.
La couleur locale est toujours fausse. Un théâtre n'est
jamais le lieu vrai de l'action. Plus on veut me faire croire que je suis à Athènes, moins je m'y vois. La fausse antiquité est le don des archéologues aux poètes, que les poètes leur rendent bien.
La mise en scène exacte est haïssable. Où il faut de belles peintures, on n'a que faire de documents. Le luxe des costumes insulte à la beauté des héros : sontils si pauvres, qu'il faille les couvrir de paillon ? Je m'ennuie de vos accessoires, qui valent une fortune, là où j'attends une parole d'or. Laissez-les au musée, sous verre. Je ne vais pas voir un comédien ou une modiste, mais à la tragédie, si un grand poète m'y invite.
Que nous importe la réalité locale? Sur la scène, il s'agit d'un rêve, et d'une vérité idéale. Le bel avantage d'avoir fouillé les tombeaux de Mycènes, d'en avoir exhumé la propre armure d'Agamemnon, s'il faut la voir sur le dos d'un naturel de Montmartre ?
Rien ne convient à la scène tragique qu'un beau paysage, en harmonie avec la catastrophe des passions et la couleur des âmes humaines.
La poésie ne vit que sur une scène idéale.
Que j'aime la science à sa place ! Levez- vous tôt, Marthe ; faites le ménage en silence. Disposez la maison pour le Maître, et pour le soir qui est un bon maître aussi. Mais ne parlez pas si fort, ni surtout quand vous élevez votre voix sage bassement, utile et aigre, ne la donnez pas pour un chant. Marthe, ne vous prenez point pour celle qu'on aime. Vous n'êtes pas Marie.
C'est de la voix amoureuse qu'est née notre musique»
Et c'est à l'expression de la voix humaine, sans doute, que tend tout l'orchestre. De là, le caractère de la musique et la recherche continuelle de l'éraation.
La musique est plongée dans la passion, dès l'abord; elle ne peut presque pas la peindre. C'est pourquoi elle mène aux portes du drame, ou couronne la conclusion ; mais elle n'est pas le drame : plutôt, elle y nuit.
Il faut s'élever aux pensers de la force. La matière n'est rien ; toute la vie est dans la forme.
Dans la matière, tout est sensible ; mais presque tout est muet. L'action et la réaction, qui sont universelles, voilà les premiers mots de la force, et toujours dans la forme.
0 mystère adorable des formes.
Dans la plaine qui brûle, il est, vers l'orient de Bénarès, un banc de pierre noire, sous un pin. Il est fendu de rides, comme un front, et sa noirceur chargée de signes est une inscription qui porte témoignage pour trente siècles.
Le Passant s'est assis sous l'arbre sacré, qui ne fait pas d'ombre : le pin droit est fiché comme un glaive, la pointe en terre : et là-haut, la vie ! l'initiation des corps à la lumière !
La terre, dans ses paumes largement ouvertes, pousse des pyramides de symboles. Elles s'élèvent, quenouilles de marbre, blanches et roses, sur les mains brunes de la mère ; et cela est connu de ceux qui ont filé le chanvre de la connaissance entre Trivandrum et Ellore, entre Golconde et Delhi. L'Inde est une forêt de prières» et, sous le pampre du ciel, mûrissent des grappes de dieux.
II faut qu'ils parlent, et que chaque forme se fasse entendre au mirage du désert. Que tous les bambous naissent et croissent à vue d'oeil sous la pluie de l'âme qui pense : à l'appel de la parole, ils surgissent du vide blanc ; ils germent du rêve et ils verdoient ; ils se couvrent de songes, et, souples, dociles, ils obéissent au moindre souffle de la brise ; et ils se couchent dans le sens de la tempête qui les balance. La pensée est une incantation.
Tout est solitude ; mais du désir jaillit la croissance du peuple innombrable, la jungle surgit et le grand vent de la mousson qui la traverse, c'est le murmure des mots sur la bouche.
L'arbre entier frémit de vie,d'escarboucles et d'élytres: les papillons des lampes, les émeraudes des veilleuses, toutes les lucioles de la piété et les abeilles de l'oraison s'allument; et l'huile de cocotier, où la mèche trempe, sent l'amande amère et le beurre. La boue féconde des origines se soulève avec la sève. La fange passionnée du désir perle de gommes l'écorce du figuier gris, sœur de la peau de l'éléphant -Les objets sortent avec toutes leurs feuilles, et, déjà, l'esprit fait frémir de paroles toute la frondaison, comme un sultan au marché, soulève les chevelures c' 3s esclaves choisies.
La terre, rouge comme une peau d'orange, craque d'ardeur et c'est le rire qui salue l'éclosion des bambous.
Midi, lac de sang derrière le rideau des paupières, a aussi ses ténèbres. Les vampires flottent dans le sépulcre des temples et ils ont l'envergure des planètes qui titubent autour du soleil principal.
La fiente des vaches sacrées tombe avec les étoiles, et la bouse verte des éléphants blancs fait une prairie. Et lui-même, le seigneur ver, pullulant et morne, se réjouit d'avoir sa place, le ver qui prend toutes les couleurs, le grain de la grenade, le pépin d'or de la pourriture et du gros fruit qui a nom : abîme.
Le vol innombrable des corbeaux, qui plane éternellement sur le Gange, est pareil à une explosion de feuilles. Ainsi la pensée dans la lumière verticale.
Ici, sous le soleil, au bout du fil à plomb c'est l'homme, et l'homme n'a point d'ombre.