ROSÉE DE MAI
Sur la colline, en rade.
II pleut. Mais le soleil n'est pas loin. Là derrière, il fait la sieste. Et. pour rire, il fait aussi la grosse voix. Voilà qu'il tonne sur la mer. Le tonnerre est le rire du soleil, qui joue à cache-cache au delà des mâts et des caps, sous la haie des monts. Pluie charmante, fine et si douce, une chevelure d'eau. Elle est comme un crépuscule de midi. Elle seule isole, et sépare de ce qui l'entoure, un esprit qui médite. Elle ouvre la porte de la serre aux rêveries. Cette pluie m'enchante; elle me rend à l'innocence. Je goûte l'isolement, dans un paysage vaste à l'égal de l'horizon marin, et où l'on s'entend chanter, recueilli comme dans une cellule. La pluie ne gonfle pas la mer; elle ne la trouble pas. Tout est si calme! Sur la colline, la pluie ne fait pas de boue. La pluie est maternelle : c'est le sein qui fait boire toutes les fleurs, toutes les feuilles. Il n'y a que
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le figuier, qui ne veut pas boire frais : les gouttes roulent sur sa peau rugueuse, et sur son feuillage de drap, comme sur les oreilles de l'éléphant. Le figuier a son lait, qui perle au bouton des stipules, quand on casse le pétiole ; et les vieilles paysannes en font un remède contre les verrues.
Il pleut, délicieusement. Je sais qu'au cœur de chaque rose, bien à l'abri, sous les pétales, niche un couple doré de cétoines, dans une suave prison d'odeur.
C'est une ville folle de son corps.
Ceux qui vivent à Toulon n'en jugent pas bien, sauf les malheureux qui s'y ruinent ou s'y perdent. Il faut voir Toulon comme un spectacle, pour le bien voir. Les vieux, qui sont retirés de la comédie, la suivent d'un œil avisé ; mais l'inquiétude, en eux, nuit à la clairvoyance. Ils sentent bien qu'on leur a changé leurs femmes et leurs fdles. Ils cèdent au temps, parce qu'il faut toujours céder. Si on voulait les entendre, ils sauraient dire ce qui les inquiète et les irrite. Cependant, on ne leur demande pas leur avis ; ils préfèrent tourner le dos à la scène ; mais, d'ailleurs, comme ils paient toute la troupe, ils paient aussi leur place.
Toulon croît et s'étend, se pare et se développe en tous sens, Toulon a la fièvre, et ne veut pas dormir. Toulon mange l'homme. Les Italiens, les Corses y sont
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venus par milliers. Beaucoup de Bretons s'y fixent. A eux tous, ils ont fini par jeter dans la ville quelques éléments de violence et d'âpreté, étrangers à ce peuple, dont la raison est fine, et qui porte naturellement de la mesure jusque dans la passion, la politique exceptée. Du reste, bientôt, le climat provençal digère les hommes ; les étrangers disparaissent, ou sont conquis ; au bout du compte, ils sont tous de Toulon, en peu de temps ; mais Toulon n'est plus tout à fait le même, à la longue.
C'est la marine qui, d'abord, a fait délirer Toulon. La mode y livre de furieux combats. La flotte marque les coups de cette guerre. Les femmes se battent pour l'amour de la flotte ; et la flotte vit pour l'amour des femmes. La fortune et les maux de Toulon sont dus également à la marine.
Toutes les femmes sont folles dans une ville où tout se sait et prête aux commentaires, ville où elles régnent et où elles sont esclaves de leurs succès. La folie du luxe et des vanités est en elles, comme le cri de la cigale est dans son ventre, l'été. On ne fait pas la part de la vanité : où elle est, il faut qu'elle soit seule. C'est une essence subtile qui pénètre tout, les actes, les sentiments et les gestes. Elle absorbe même le plaisir; car la vanité est le premier des plaisirs pour la plupart des hommes, et qui les abuse sur tous les autres. II y a bien de quoi rire, parce que les femmes de Toulon n'ont pas perdu tout naturel encore, et qu'il leur reste de la verdeur. J'ai donc ri, parfois, de sentir, en plus
d'une, des goûts simples sous les grelots de la vanité apprise.
La vieille race a peiné trois mille ans, pour mettre tout le travail d'un paysan, pendant dix années, sur la tête d'une jeune fille : sa coiffure, ses chapeaux d'un seul hiver valent dix ans de labour, de semailles et de moissons. Ailleurs, on s'en moque; on n'y pense même plus. L'infâme exemple des Yankees a force de loi ; et l'on sait bien que la vie, la misère morale, la stupide servitude de cent mille mâles à Chicago, ne paie pas assez le luxe d'une créature sans cœur, d'un cadavre paré, qui bâille, plein de cendres et d'ennui. Après tout, c'est à faire aux hommes de ce pays-là ; ils ont les femmes qu'ils méritent.
Ici, le fond romain est trop fort. La tradition classique vit encore dans la race. La vue claire et fine de la vie ne permet pas d'accepter un tel mensonge, sans révolte. Même en y cédant, on se reproche sa démence. Tel aïeul, à l'âme latine, ressuscite dans le geste indigné d'un homme qui lève les bras en contemplant les folies de sa femme et le naïf délire de sa fille.
La passion du luxe, sans frein et sans autre joie que l'ostentation, n'est pas une maladie proprement française, encore moins provençale. C'est la façon de Paris, qui n'est pas de Paris : au contraire, tel est l'art des Barbares, qui substituent en tout la quantité â la qualité, et le poids de la masse à la vertu des éléments ; au total, une manière de faire compter ses écus par le public, et souvent d'y faire des dupes. La vanité asservit même l'argent, qui se venge des noms, des grades et des titres
en les achetant. Les grades et les noms se vengent, à leur tour, de l'argent qui les achète, en le dévorant. On croit que la vanité aide l'argent à détruire les castes et les inimitiés qui les séparent; mais l'argent et la vanité rétablissent toutes les distinctions dans l'intime discorde des familles.
La marine fut longtemps, à Toulon, la serre des grades et des titres. Elle l'est encore. Cependant, les fils de bourgeois, et les neveux d'apothicaires, dès qu'ils ont un grade et quelques alliances, le prennent de très haut avec les héritières sans galon, quittes d'ailleurs à en, cueillir la dot, tout de niveau, et des deux mains, en courbant leur morgue et leur haute taille. Se tiennentils pour des Rohans? Ils en ont d'abord la vanité. Quoi ? c'est mal dit : Rohan a de l'orgueil ; la vanité est le fait de Moutard. Qui ne connaît Moutard ? Il sera amiral, dit-on, et compte trois générations d'huissiers ; mais il prouve qu'il descend du premier moutardier du pape, lequel, selon une tradition de famille, fut le neveu de Saint-Pierre en personne. Une telle géQéalogie ne permet plus à Moutard de marcher sur ses pattes : son pedigree le lui défend : il plane, en conséquence. D'ailleurs, il porte trois pilules de gueules sur champ d'exploits. A Carpentras, on l'appelle le baron. Un tel homme est irrésistible.
La plaie de la marine, c'est que les gens en place n'ont pas intérêt à y rien changer, à v rien faire de bon.
Chacun n'y songe qu'à soi : là-dessus, que les règlements prennent soin de la marine elle-même, s'ils veulent 1 c'est aux règlements de s'en soucier, puisqu'il y en a sur tout. La marine est un corps sans tète, où tous les membres veulent être tête les uns contre les autres. Ce mal date de si loin, qu'après tout il vient de Colbert, comme le reste. Tout a été prévu, dès ce temps-là, ou dut l'être. La marine est une vieille qui n'aime pas les idées nouvelles : quand elle est forcée de les épouser, elle les endort, elle les habille à la mode du grand siècle. Elle mérite son nom : c'est la Veuve Colbert, comme on sait.
Il n'y a que des castes, en marine. Et, depuis peu, autant de castes que de rangs, et bientôt que de fonctions. L'ouvrier de l'arsenal prétend faire la loi à l'amirnl. Pourquoi pas ? mais alors qu'il la fasse ! Le pis, c'est que l'ouvrier ne fait pas la loi, et que l'amiral se la laisse faire. Les uns et les autres se menacent des plus terribles représailles; et tous ne rêvent que de dormir tranquilles. L'anarchie dans les mœurs, à Toulon, est due pour beaucoup, ainsi, à l'anarchie de la marine. L'autorité est partout, et nulle part.
Et pourtant, la marine n'est point indigne du premier rôle qu'elle joue. On y trouve, tout de même, plus de caractère et autant d'esprit qu'ailleurs. De deux hommes médiocres, celui qui est marin, malgré toul. n'est pas si pauvre que l'autre. Si la marine ne faisait pas tant de jaloux et de fats, elle ferait assez souvent des hommes. L'envie, à bord, gâte bien des caractères. L'eîivie est le ferment des ambitions fortes, et le poison des basses. La vie de carré cultive une aigreur atroce ;
nulle part, l'âcre prévention et la jalousie ne dessèchent, plus avant dans les racines, la sève du juste.
J'en ai vu un, il y a dix ans, on l'a pris la main dans le sac de la calomnie et d'une imposture longuement préparée. Il haïssait un homme admirable, pour toutes les grandeurs qu'il lui devait reconnaître, en secret. Il éleva contre lui une accusation infamante. Il voulait tant y faire croire, que peut-être il y a cru. Il ne s'en est pas repenti. Les mauvais de cette espèce ne s'honorent jamais jusqu'à convenir de leur péché. Avouer son tort n'est pas donné au cœur médiocre. Ce fat, plein de haine, qui prétend à l'élégance et même aux dons de l'artiste, corrompu, sans foi, mauvais dans la chair et dans l'âme, il met l'épée à la main, comme ils disent dans cette langue de parade qui leur sert à jouer la tragicomédie. Il serait bien temps que l'habitude fût prise, pour toute réponse, de leur mettre les pieds dans les reins. Ou beaucoup mieux encore, de les omettre absolument, ne leur mettant rien, pas même un nom sur le visage.
A terre, les marins sont les maîtres, menant toutes les vanités en laisse. Il y en a qui jouent de leur austérité, et d'autres jouent de leurs appétits. Tel, qui est presque aveugle, passe déjà pour amiral, parce qu'il est habile géomètre, et pourvu de parents plus habiles encore. Tel autre commande, qui ne sait presque plus comment se lit une carte. On se moque, on s'indigne, et toujours on intrigue. Quelque dégoût qu'elle inspire, l'intrigue ne perd personne. C'est l'uniforme de la paix, la tenue de campagne pour le temps des alliances.
En retour, le dédain de l'intrigue, et le sort obscur où certains hommes pleins de force et de talents sont condamnés à passer toute leur vie, les accomplissent. Que de nobles et grands caractères, parmi ces officiers sans nom, qui ne flattent personne, que personne ne connaît, et qui sont trahis, tour à tour, par toutes les puissances politiques.
Le vrai marin est un homme qui sort de l'ordinaire. Homme qui doit abonder en décisions, prises de sangfroid, à tout moment ; son courage est celui de deux heures après minuit, le plus rare selon Napoléon. La mer donne du ton à l'âme et au caractère. Sur mer, l'ordre engage dangereusement celui qui ordonne ; l'ordre est manœuvre : il en faut répondre. Ainsi la mer force l'homme qui commande à toujours commander, et à se tenir toujours responsable.
Homme qui a de l'horizon, enfin. L'œil du bon marin n'est jamais vide. Tant d'aspects, tant d'amers, tant de formes diverses y ont laissé pourtant des rêves et des images. Tout de même, il a vu le monde. D en a tâté l'unité profonde et la mouvante variété.
Ils ont un boulevard où tout le monde passe. Là, on se rencontre. On se salue. Les jeunes femmes, en voiture, pèchent au vol tel regard qui est pour elles, ou tel sourire qui est pour une autre. La comédie des salons se nourrit de ces scènes muettes.
Mon cher, mon brave et bon Gordal ! Je me réjouis
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de Taper. evoir qui vient à moi. C'est un visage loyal et simple : une figure calme et rose, large et saine. A quarante-cinq ans, il est déjà gris ; il a beaucoup navigué. Il semble plus robuste qu'il n'est. Il est large de toute façon, du dos et des épaules. Il est timide et sûr. Il peut ne pas donner ses opinions, mais il garde celles qu'il a. 11 est bon, et n'est pas faible. A l'occasion, il serait dur pour les méchants et les hâbleurs. Quant aux avantageux, il pourrait bien leur faire sentir qu'ils n'ont jamais l'avantage sur l'homme simple et droit, qui, plus railleur qu'on ne pense, n'a qu'à les considérer pour se moquer d'eux. Son regard, que n'éblouit pas le succès ni la mode, dépouille de leurs titres et de leurs vanités les singes du succès et de la mode ; il les laisse nus, sans y toucher. U fait son devoir, comme il respire : il ne pavoise pas. Il se sent responsable en tout ce qu'il dit, en tout ce qu'il pense : c'est la vertu des marins, quand ils ont bien pris leçon de la mer. Parce qu'il est timide, il peut sembler roide ; et le métier militaire l'a vêtu de roideur, en effet • c'est tout ce qu'il porte de l'uniforme. Il ne sera jamais amiral ; le fùt-il, sa simplicité serait la même. On ne le verrait pas devenir plus souple, ni bavard, ni coquet. Jamais il ne ferait sentir son grade. On ne pourra jamais reprendre en lui un abus de la force. Il n'est pas porté par ses galons : il les porte. U aime profondément la mer, quoique né d'une famille paysanne : il en écoute les pulsations, il en discerne les caprices. Il a vingt ans de quart entre les tempes, sous toutes les étoiles et tous les climats. Peu à peu, le culte des idées s'est emparé de
son esprit ; mais, comme tous les marins qui ont le goût de la mathématique, il n'est pas abstrait : il tient moins du géomètre que de l'astronome. Peut-être n'estil pas homme de guerre; mais pourquoi le serait-il, quand personne ne l'est ? Et mieux que lui, qui ferait son devoir, jusqu'à la mort, s'il le fallait, avec une bonne conscience et une sagesse puisée à la source même des astres? Cet homme-là, qui sait si bien se taire, qui vit seul, a l'horreur des marins galants et diplomates. On le croirait Breton, et il est du Midi. Il a la tête ronde des Romains d'Espagne ; je le vois commander une légion. Il n'aime pas les églises ni les prêtres. (1 a foi aux forces de la bonne volonté et de la raison.
Cependant, les robes claires vont et viennent ; les jeunes femmes sourient; les jeunes filles rougissent, pleines d'aise ; et toutes se comparent. Les grandes fleurs marchent sous les arbres.
Les vendeuses, à l'œil futé, aux paupières lasses, offrent aux passants des roses et des œillets. Et, d'une main, elles ramènent une mèche de cheveux rebelles, ou frisent une boucle sur leur nuque.
Dans l'ombre presque rouge, sous une tente, des coquillages ouverts et des citrons jaunes font faim à voir. On arrose la chaussée. La poussière mouillée a l'odeur du poivre et de lavanille. Les trottoirs humides brillent, miroirs d'ardoise. On chante sous une porte. La joie du soleil est répandue comme l'or d'une fortune inépuisable. Tels les germes de mai fermentent dans la
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?erre en travail, sans doute de vraies passions peuvent aussi naître, à l'abri des intrigues, dans le retrait de toute cette folie légère. Elles mûrissent, peut-être, tandis que la vanité du luxe continue sa ronde, et qu'elle emporte toute la gravité de l'amour en bouts de chiffons, en miettes éparses sur la nappe Mais la joie du soleil dore ces pauvretés mêmes. « Cueille-moi, cueille-moi 1 » C'est, ici, le cri de la vie ; et, souvent même, c'en est l'éclat de rire.