ALTÉRATIONS CADAVÉRIQUES
L’autopsie cadavérique des sujets morts du
choléra, nous fait voir que cette maladie est inflammatoire. Cette vérité désormais incontestable sera toujours prouvée dès l’instant qu’on voudra bien faire l’ouverture d’une ou de plusieurs victimes de cette affection. Fidèle au plan que nous nous sommes tracé , nous allons donner quelques idées générales sur les diverses espèces de lésions cadavériques.
Nous ferons observer d’abord que les cadavres des cholériques sont dans un état de contraction tel, qu’il faut une grande force
pour redresser les extrémités ; les muscles sont tantôt appauvris, tantôt dans leur état normal.
i° Tête : les méninges presque toujours injectées; sinus souvent remplis d’un sang noir comme de l’encre.
2° La substance du cerveau est parfois consistante , d’autrefois mollasse ; dans les ventricules, il y a peu ou presque point de liquide ou de sérosité.
5° La pie-mère injectée.
4° La moelle épinière est aussi consistante que dans l’état normal ; les vaisseaux en sont ordinairement variqueux et remplis d’un sang noir et épais; la membrane du pharynx et le voile du palais sont d’ordinaire d’un rouge assez foncé; les veines sont injectées, les glandes de cette membrane tuméfiées.
5° L’oesophage est pâle le plus souvent : nous avons trouvé le larynx et la trachée artère dans le même état.
6° Les poumons sont comprimés; leur parenchyme d’un rouge de rose; ils sont la plupart vides de sang, mais leurs vaisseaux sont remplis d’un sang très- noir.
7° Le cœur est souvent engorgé, d’un sang
très-peu fluide j ses parois sont plus épaisses que de coutume ; les veines de cette organe sont pleines de sang ainsi que sa substance.
8° L’aorte ^ la veine pulmonaire, les veines caves et les oreillettes sont toujours remplies d’un sang noir coagulé ; il n’existe pas de phlegmasie dans les membranes internes du coeur et des gros vaisseaux.
9° Le péritoine présente en général une couleur légèrement rosée.
io° Le foie varie souvent de couleur; ses vaisseaux sont toujours gorgés d’un sang noir; la vésicule du fiel est souvent distendue parla bile, qui est brune et visqueuse.
1 1° La rate n’olïre rien de remarquable.
12° L’estomac est tantôt brunâtre, tantôt rougeâtre ; ses vaisseaux sont ordinairement injectés; sa membrane muqueuse offre des plaques rougeâtres, circonscrites, d’autrefois elle est ramollie et difïluente.
Nous avons rencontré souvent aussi l’inflammation de la membrane muqueuse du •duodénum.
Les intestins grêles dans la plupart des cas , sont injectés et tapissés dans leur membrane interne de granulations méliaires.
Nous avons toujours trouvé de grands raya-
ges dans les gros Intestins, particulièrement dans le trajet du colon j sa membrane muqueuse était presque toujours couverte par des ulcérations et des plaques gangrenées. Lorsqu’on y pratiquait une incision, il s’en écoulait un liquide sanieux, trouble , d’un gris verdâtre , et d’une fétidité vraiment insupportable. On trouve dans le tube digestif des liquides qui ressemblent parfaitement a ceux qui sont rendus par les vomissemens et les selles.
Les reins rétrécis , contractés , atrophiés , secs.
La vessie rétractée et presque toujours vide.
Les nerfs vagues et le grand symphatique sont peu altérés ; cependant, on observe que le tissu cellulaire qui entoure leur névrilemme, et le névrilemme lui-même , sont souvent injectés.
Tels sont les détails d’anatomie pathologique les plus généraux qu’on puisse fournir sur le choléra-morbus ; ils prouvent combien cette science nous est d’un secours avantageux, inappréciable, combien elle peut nous faire éviter d’erreurs, car elle est la base des connaissances positives en médecine 5 ce qui fait qu’on
ne
doit jamais la perdre de vue dans les recherches étiologiques, sous peine de poursuivre des chimères et de se créer des fantômes pour les combattre.
Les remèdes les plus divers ont été mis en usage contre le choléra-morbus; tels sont le calomel, l’ipécacuanha , l’opium, le musc, l’acétate de morphine , le castoréum , la ser-> pentaire , l’huile de mélisse , de camomille et de menthe , le laudanum , le bismuth , la liqueur anodine d’Hoffmann, l’infusion de cannelle, l’infusion de menthe, l’infusion de camomille, le thé brûlant, le punch au rhum , l’eaude-vie chaude sucrée, le vin chaud sucré <?t aromatisé , la potion anti-émétique de rivière le tartrate antimonié de potasse, la teinture d’absynthe, la teinture de musc , la teinture de castoréum, le quinquina, le sulfate de quinine, l’acide hydrocyanique, la thridace, le laurus cerasus, le charbon, la glace ; on a fait aussi respirer le chlore au moyen de l’appareil de Richard; on a appliqué des vésicatoires à l’épigastre , le long de la colonne vertébrale ; on a fait prendre des bains chauds; on a mis des
sinapismes partout ; on a flagellé avec des orties et des branches de groseillers ; on a appliqué des sangsues et fait des saignées, etc. etc. Il existe encore une foule de moyens employés dont nous nous abstiendrons de parler. Il serait trop long d’entrer dans des détails sur tous les moyens burlesques que la crédulité et l’ignorance ont consacrés à la guérison de cette maladie.
Parlons maintenant de la médication qui nous a paru la plus convenable. Nous diviserons le traitement du choléra en hygiénique et en thérapeutique; et afin de procéder méthodiquement dans son exposition , nous le considérerons dans les divers degrés de cette maladie, et comme propre à remédier à l’état local et à l’état général.
Parmi les moyens prophylactiques qui conviennent le mieux pour prévenir ou retarder les funestes elïets de cette terrible maladie, on peut principalement compter sur l’efficacité des bons alimens pris avec modération, et choisis parmi les substances animales, riches en matières nutritives et faciles à digérer; tels sont les rôtis de poulet, de chapon, de veau, de dinde, de perdrix, de caille, de pigeon; le pain frais et bien cuit, le riz au lait, au
bouillon , la semoule , les œufs frais à la coque , au plat, au beurre; les biscuits bien cuits, l’eau clarifiée , et surtout le bon vin vieux. S’abstenir le plus possible de légumes secs, de salades, de toute espèce de ragoûts apprêtes, de viandes de porc, de pâtisseries, de viandes passées, de haricots, de fruits en général, de poissons, de sauces, de poireaux, de pommes de terre germées, etc. etc. On sent combien il serait fastidieux d’énumérer toutes les substances dont on doit faire usage ou abstinence avant, pendant et après la maladie. Au reste, le médecin doit toujours étudier avec l’attention la plus scrupuleuse l’état actuel des organes digestifs, et se comporter en conséquence.
On devra éviter, autant que possible, le refroidissement. Ainsi , vous , petits êtres charmans , timides , délicats et frileux, préservezvous de l’air humide; que le manteau, le boa vous accompagnent dans vos brillantes soirées, et surtout ne les oubliez pas dans vos promenades du soir. On vous en prie, couvrez-vous bien, afin de vous garantir du froid et des émanations qui pourraient vous faire courir des chances périlleuses.
Nous recommandons les bains, les bons vêtemens, et spécialement l’usage habituel et
immédiat de la flanelle, les promenades, dans la belle saison, à la campagne, où l’on respire un air pur, dont l’influfence bienfaisante agit d’une manière certaine sur notre physique, je dis plus, sur notre moral. Nous citerons, comme très-favorables , les voyages, l’équitation , la chasse , la danse, puissante ressource qui atteste chaque jour un nouveau succès, mais qui doit être modifiée selon la force des individus.
Soyons propres ; calmons nos passions ; point de colère ; éloignons nos chagrins, surtout point de haine, de désirs luxurieux, et évitons le plus que nous pourrons les rapports sexuels.
Tous aurez soin d’ouvrir les croisées de votre appartement ou de votre chambre dès l’instant qu’il fera beau tems. Fermez-les bien vite aussitôt que la pluie tombera; alimentez un feu léger et continuel ; placez, par précaution, du chlore dans le lieu que vous habitez, surtout en petite quantité ; ne faites pas comme un certain ministre qui en mit partout , brûla tout, voire même ses habits; et à force de vouloir désinfecter l’air, finit par s’infecter lui-même; rejetez avec soin le camphre, le vinaigre et autres médicamens que des gens
peu consciencieux peuvent vous faire acheter ; en un mot , ne vous servez pas de ces remèdes anti-cholériques.
Il n’est peut-être pas hors de propos d’indiquer ici , pour la satisfaction de beaucoup de personnes , qu’on obtient le chlore en mettant ensemble dans un matras un mélange de quatre parties de sel marin et d’une partie d’oxyde de manganèse; on ajoute ensuite un mélange formé d’acide sulfurique à 66 degrés, quatre parties, et deux parties d’eau; on le porte à un degré de chaleur convenable pour dégager le chlore. Comme ce moyen peut occasionner l’irritation delà membrane bronchique, et ne peut être employé que par les personnes de l’art, nous engageons les familles prudentes à ne pas s’en servir, et à recourir seulement au chlorure de chaux. La manière de l’employer est bien simple ; il suffit d’en mettre une cuillerée dans un vase , avec une quantité d’eau proportionnée , ayant soin de le renouveler matin et soir. On peut aussi faire dissoudre une certaine quantité de chlorure, et en arroser les appartemens plusieurs fois dans la journée , et en peu de tems les miasmes délétères se trouvent neutralisés. Voici comment : Vous saurez que le chlore est très-avide d’hydrogène ; il l’en-
lève à tous les corps organiques , parce qu’il a beaucoup plus d’affinité pour l’hydrogène que ces substances. Ainsi , des que vous mettrez en contact du chlore avec des miasmes, tfu n’importe quelles espèces d’émanations odorantes , vous devez être certain que le chlore s’empare de leur hydrogéné pour foimei de l’acide hydro-chlorique ; et dès-lors les proportions voulues pour constituer l’émanation ou la fétidité, n’existent plus.
On n’oubliera pas non plus le traitement moral. Ceux qui entourent le malade doivent exciter, relever son courage, écarter de son esprit tout sujet d affliction, exciter son amoui —
propre, le stimuler à chaque instant. Tous ces moyens combinés sont quelquefois suivis des résultats les plus heureux.
Le moyen thérapeutique le plus convenable requiert l’emploi le plus étendu du traitement anti-phlogistique : le raisonnement et l’observation cliniques nous l’apprennent tous les jours , et nous démontrent les dangers de cette polypharmacie routinière qui oppose un remède à chaque symptôme , sans s’attacher à la lésion principale qu’elle laisse aggraver.
Dès le début , les saignées répétées et abondantes peuvent seules faire avorter le choléra
Commençant. Ne perdons point de vue qu’il est ici question de son état de simplicité , et faisons sentir la nécessité de prévenir une trop grande généralité de notre opinion sur ce sujet, en observant que quelquefois des circonstances relatives à l’âge, au sexe, au tempérament, à l’état des forces , obligent à se modérer dans l’emploi des saignées. Nous invitons cependant à y recourir dans tous les cas presque sans exception. Quelques sangsues, la diète, de l’eau froide, un peu d’eau de riz, forment la base de ce traitement. Si cette maladie arrive promptement aux premier et deuxième degrés, voici ce qu’il vous conviendra de faire : le sujet éprouve-t-il un malaise général , des maux de tête , des douleurs vagues dans la région des reins , des nausées , des vomissemens de matières bilieuses ou blanchâtres, avec chaleur légère et douleur a l’épigastre? survient-il des borborygmes, des coliques suivies de selles diarrhéiques, quelques fourmillemens dans les extrémités, crampes plus ou moins douloureuses, peau refroidie et moite, soif vive, langue plate légèrement rosée au pourtour , humide ou bien sèche , yeux plus brillans que de coutume ; pouls dans l’état naturel ou quelquefois petit, fréquent • urine.
peu abondante, etc.? faites placer de suite votre malade dans un lit bien chaud ; qu on lui mette quelques briques brûlantes auprès des pieds ; entretenez la chaleur le plus que vous pourrez; faites, apres cela, une large saignée ; appliquez de suite de quinze a vingt sangsues à l’épigastre et autant a 1 anus ; faites bien couler le sang, afin d’obtenir une déplétion prompte et efficace. Ne craignez pas de faire trop couler la piqûre des sangsues ; faitesy bien attention vous avez à faire à une maladie essentiellement inflammatoire. Ne négligez donc pas ces moyens héroïques; îevenez a l’application de ces mêmes moyens, toutes les fois que vous le jugerez nécessaire, en vous rattachant toujours, comme il a été dit plus haut, à la constitution du sujet, son âge, son sexe , etc.
La diète est d’une absolue nécessité. Pour boissons, de l’eau la plus froide possible; donnez de la glace, si vous en avez. Tous n’oublierez pas non plus l’application des cataplasmes à la farine de graine de lin, ou des fomentations émollientes. Ces applications sont toujours utiles.
Lorsque vous aurez à combattre la maladie
arrivée à son plus haut degré, c’est-à-dire si les extrémités sont froides , si le pouls n’existe pas; enfin , si vous rencontrez les divers symptômes décrits aux différens degrés, enveloppez aussitôt votre sujet dans une couverture de laine bien chaude ; remettez sur lui une seconde, même une'troisième couverture. Passez souvent la bassinoire sur ces dernières; recouvrez les jambes et les bras de cataplasmes chauds , ou de flanelle que vous aurez trempée dans l’eau de guimauve en ébullition ; placez près de lui des bouteilles de grès remplies d’eau bouillante; renouvelez-les de tems en tems ; par ce moyen vous obtenez une espèce de bain de vapeur qui contribue énergiquement à rappeler la calorification. Découvrezle le moins possible ; évitez surtout de frictionner le corps, les exti’émités, de peur d’enrayer les effets de la réaction.
Il vous arrivera souvent de ne pas obtenir de sang par la saignée ; faites des applications de sangsues plus nombreuses que dans les cas précédens; quarante à cinquante ne sont certainement pas trop pour les adultes.
IVous vous observerons que dans plusieurs circonstances semblables, nous nous sommes
parfaitement trouvé d’une applicatiou de vingt à vingt-cinq sangsues, que nous renouvelions
à mesure qu’elles tombaient; de cette manière
nous avions un écoulement sanguin permanent qui nous a donné des résultats réellement surprenans.
L’eau froide pure est la seule boisson que puisse supporter le malade; il éprouve aussi un bien-être infini lorsqu’on lui fait avaler de petits morceaux de glace , moyens héroïques que rien ne peut remplacer.
Les cataplasmes, les fomentations émollientes sur l’épigastre et sur le ventre; les lavernens faits avec la racine de guimauve et l’amidon , la diète la plus absolue , sont autant de moyens dont l’emploi le plus rigoureux est indispensable.
Telle est la médication que nous avons employée sur plus de 800 cholériques. Les résultats sont des plus avantageux, puisque nous avons perdu au plus un individu sur quarante. Si parfois nous n’avons pas été aussi heureux , c’est par la négligence coupable de ceux qui entouraient le malade.
La convalescence mérite la plus grande attention de la part du médecin et des personnes
intéressées. Ainsi , ne vous éloignez jamais des moyens hygiéniques que ce premier vous commande , car les rechutes sont presque toujours funestes. Nous avons vu périr plusieurs sujets, pour avoir dévié de ces principes.
Nous terminons notre travail par quelques observations, 'nousréservant toutefois, pour plus tard, la publication de deux cents autres, avec des notes plus amplement détaillées. Puisse-t-il remplir les vœux du médecin philantrope !