‹ Idées générales sur le choléra-morbus, son traitement préservatif et curatifChapitre 12 sur 16 · PREMIERE OBSERVATION · texte numérisé non relu

PREMIERE OBSERVATION

Jean Beaufumé, âgé de 3 7 ans, compagnon de rivière, d’une forte constitution, éprouve quelques douleurs de ventre à la suite de son travail sur l’eau : il dit n’y pas faire attention; cependant, de retour chez lui, il s’empresse au plus vite d’en faire part à sa femme ; sa bonne femme, qui l’aimait beaucoup lui fait, de suite, du vin chaud sucré; il en but un demi-litre, et ses douleurs parurent céder. 11 passe la nuit assez tranquillement; mais quel est son étonnement, quand le lendemain matin les douleurs reviennent de plus belles ! 11 se tonifie de nouveau, et part bientôt pour conduire son train à Paris. A peine est-il sur l’eau,

qu’il éprouve quelques envies de vomir ; cela lui paraît très-drôle ; bientôt des coliques surviennent, et il va souvent à la selle; dès-lors il commence à s’inquiéter. Cette fois il ne boit plus de vin , mais de l’eau en quantité ; il quitte son ouvrage, et revient à son domicile; on lui fait appliquer 3o sangsues à l’anus, de l’eau de riz pour boisson , et un cataplasme émollient sur le ventre. 11 se trouve fort bien le lendemain et jours suivans; il continue donc de manger , malgré la défense de mon père. Mais qu’advient-il? une certaine nuit je suis éveillé par les cris perçans de sa malheureuse femme. «Eh! mon cher Monsieur, venez bien vite; y> mon pauvre homme ne fait que vomir et y> aller à la selle. » Je m’empresse de me rendre

auprès de lui. Voici dans quel état je le trouve :

visage triste, froid, lèvres froides et bleues; tout le corps froid et bleuâtre ; la langue plate, froide, sèche, légèrement rosée à la pointe et au pourtour ; soif ardente, désir de boire froid, voix cholérique, respiration précipitée, oppression excessive à la partie inférieure de la poitrine; le cœur bat lentement, les carotides, l’aorte de même ; l’épigastre est plus chaud et légèrement sensible au toucher, tandis que le

malade dit éprouver des douleurs très-vives à l’intérieur de l’estomac ; l’abdomen est souple et très-douloureux à la plus petite pression.

Les extrémités sont d’un froid glacial; crampes aux jambes et aux bras , pouls nul.

Avant mon arrivée, ce malade avait vomi six fois, et depuis environ une demi-heure les vomissemens avaient cessé; il conserve seulement quelques envies de vomir; les matières vomies sont blanchâtres, floconneuses, sans aucune odeur ni saveur spéciales ; il avait été une trentaine de fois à la selle, dans l’espace d’une heure; les matières rendues ressemblent à ime décoction d’eau de riz.

On l’avait enveloppé d’une double couverture de laine; j’en remets une troisième; je place autour du corps force bouteilles de terre remplies d’eau bouillante, tandis qu’on promène avec constance une bassinoire sur les couvertures.

Voyant qu’après plusieurs piqûres il m’est impossible d’avoir du sang au bras, j’applique de suite trente sangsues à l’épigastre et trente autres sur l’abdomen : elles prennent avec lenteur, et tombent peu de tems après. Le sang qui s’écoule est noir et se coagule très-promp-

tement. Nouvelle application de ü>o sangsues; à leur chute le sang coule en plus grande quantité; je mets un cataplasme qui couvre tout le ventre; je fais prendre de l’eau froide pour boisson (je n’avais pas de glace); les symptômes sont à peu de choses près les mêmes ; cependant une légère chaleur se fait sentir sur la poitrine et l’épigastre; deux heures après une amélioration sensible s’annonce ; les crampes sont moins fréquentes, l’entendement est bon; la soif très-vive; la pression de l’épigastre et du bas-ventre est très sensible. Je renouvelle le cataplasme ; le pouls est toujours nul , la figure froide, la langue est moins sèche, les papilles se trouvent relevées en forme de râpe; le cœur, l’aorte, les carotides battent avec plus de force, mais mollement; pas d’urine.

Dans le courant de la journée, je revois mon malade ; la chaleur a reparu sur tout le corps; une sueur visqueuse le recouvre; le pouls est revenu, mais très-peu perceptible; la face, les extrémités supérieures et inférieures conservent leur froideur ; il y a de tems à autre des contractions assez fortes; il va plusieurs fois à la selle ; les matières portent le cachet cholérique. Je fais remettre d’autres

bouteilles autour du corps , j’applique sur le ventre un cataplasme bien chaud ; les extrémi tés supérieures sont enveloppées de flanelle trempée dans la décoction de racine de guimauve bouillante ; je donne de l’eau froide pour boisson. Le soir, les symptômes ont diminué ; mais comme le malade va souvent à la selle, je fais réappliquer trente sangsues à l’anus, et j’ordonne un quart de lavement amylacé.

Le lendemain, troisième jour de maladie, les crampes ont disparu ; la face est moins triste et peu froide ; la langue est plate , blanchâtre au milieu, et très-rouge à sa pointe et ses bords ; soif ardente ; voix cholérique ; respiration plus libre , le ventre, légèrement distendu par des gaz, est très- douloureux à la pression; le pouls reparaît. Même boisson; deux quarts de lavement dans la journée ; vingtcinq sangsues sur le bas-ventre, et cataplasme à la chute des sangsues.

Le quatrième, plus de crampes; chaleur à la face et sur tout le corps ; sueurs assez abondantes; langue humide et blanchâtre, moins rouge sur les bords et à la pointe ; voix moins flûtée , soif modérée, pouls petit , peu de fré-

quence , extrémités chaudes et sèches ; douleur assez vive dans le bas-ventre ; cinq selles depuis hier; quinze sangsues à l’anus; quart de lavement amylacé dans le courant du jour; cataplasme sur le ventre (eau de riz, diète.)

Le cinquième, les symptômes cholériques ont presque disparu; le visage n’exprime plus cette tristesse accoutumée ; tous les autres symptômes s’améliorent sensiblement ; le malade urine, mais très-peu; il reste de la soif, un peu de fréquence dans le pouls , de la chaleur à l’épigastre et au ventre; trois selles , plus de diarrhée cholérique; les matières rendues sont verdâtres (diète, eau de riz), deux quarts de lavement dans le courant du jour; cataplasme émollient.

Le sixième et le septième , le mieux va tou-? jours croissant; le huitième, la convalescence se confirme (lait coupé avec de l’eau d’orge) ; le neuvième, quelques cuillerées de crème de riz , un peu de gelée de groseille sur la pointe d’un coi/teau; les dix, onze et douzième, ou augmente graduellement ces alimens ; enfin, le vingtième jour, ce malade se trouve tout-àfait guéri. Je lui recommande la promenade plusieurs fois par jour.

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