LA FRANC-MAÇONNERIE ET LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
La question de la participation de la maçonnerie à la Révolution française a fait autrefois l'objet de vives discussions.
Dès 1797, John Robison, l'écrivain écossais que nous avons déjà cité, prétendait démontrer l'existence d'une conspiration des francs-maçons et des illuminés contre toutes les religions et contre tous les gouvernements de l'Europe et il soutenait que « dans les loges de France s'était développé le germe de toutes les maximes pernicieuses qui avaient détruit les mœurs et la religion. » La même année, un jésuite français, Augustin Barruel, publiait les Mémoires pour servir à l'histoire du jacobinisme. Son exorde pose la thèse : « Vers le milieu du siècle où nous vivons, dit l'auteur, trois hommes se rencontrèrent, tous trois pénétrés d'une profonde haine contre le christianisme. Ces trois hommes étaient Voltaire, d'Alembert et Frédéric II, roi de Prusse... A ces trois hommes il faut en ajouter un quatrième, Diderot. » Dans le récit de l'infernal complot, la franc-maçonnerie se voyait attribuer le rôle d'exécutrice des décisions.
En 1811, le comte de Provence, le futur Louis XVIU, à deux reprises, dénonça les maçons et les illuminés comme les auteurs de la Révolution.
Ce fut le thème favori des écrivains réactionnaires. L'un d'eux, le prince de Polignac, l'ancien ministre de Charles X, développa l'idée. Il montra les philosophes du xvm e siècle travaillant à <c bouleverser la société » et s'appuyant sur les loges maçonniques unies aux illuminés. « Il n'y a pas de doute, écrivait-il, que les philosophes n'aient profité, pour arriver à leur but, des moyens de propagande que leur
offrait une société secrète répandue sur une grande portion du globe, sous la dénomination de franc-maçons. » Il dépeignait Weishaupt laissant aux « philosophes » le soin d'une destruction qu'il appelait de ses vœux et songeant surtout au moyen de s'emparer du triomphe au jour de la victoire. « Il prit pour nom de guerre Spartacus, ajoutait-il. Ce surnom indiquait sa croyance sur l'état dans lequel se trouvait la société et révélait le but qu'il se proposait d'atteindre : il fallait affranchir les peuples du joug politique et religieux, sous lequel ils gémissaient, et d'esclaves qu'ils étaient, les régénérer à la dignité d'hommes libres qu'ils avaient perdue. Telle était, en effet, la grande œuvre que devait opérer l'ordre des illuminés, dont Weishaupt fut le fondateur. » Le prince de Polignac décrivait le travail de propagande des « conjurés philosophes » dans toutes les classes de la société. « Bientôt, dit-il, la secte philosophique put compter dans ses rangs, en qualité d'adeptes protecteurs, outre Frédéric II, l'impératrice de Russie Catherine II, l'empereur Joseph II, la reine de Suède et le prince Gustave son fils, le roi de Pologne, le landgrave de Hesse-Cassel, le duc de Brunswick, la duc de Wurtemberg, le prince Louis de Wurtemberg, Charles- Théodore, électeur palatin, la princesse d'Anhalt-Zerbst et Wilhelmine, margrave de Bayreuth. Enfin, dans sa joie, exagérée sans doute, le patriarche de Ferney put écrire à un de ses plus ardents admirateurs : « (1 n'y a pas à présent un prince allemand qui ne soit philosophe, de la philosophie de l'incrédulité. »
Quand il s'agit de faits comme ceux qui s'accomplirent à la fin du xvm e siècle, on ne peut pas parler de complot; le mot ne répond pas à la grandiose réalité : des principes inconciliables étaient face à face; la lutte était inévitable entre la raison et la liberté d'une part, et le fanatisme religieux et le despotisme politique d'autre part. Mais il est exact de dire que la maçonnerie contribua puissamment à préparer le mouvement formidable de 1789. Certes, une révolution n'éclate pas
sur commande; i! ne suffit pas de la décréter pour soulever tout un peuple; toutefois, il est impossible de nier l'action des loges, la propagande à laquelle se livrèrent leurs membres, la part que ceux-ci prirent aux dramatiques événements. Il est une forme sous laquelle le problème se pose d'intelligible façon : sans la franc-maçonnerie, la France eût-elle pu se libérer et donner au monde moderne le glorieux exemple? A cette question, il faut répondre négativement.
Louis Blanc fait ressortir que les francs-maçons étaient dès révolutionnaires bien autrement agissants que les encyclopédistes. Il insiste sur les effets de l'association entre des hommes de tous rangs qui se considéraient comme des égaux et écartaient l'orgueil héréditaire et les privilèges de la naissance. Il fait valoir que, malgré toutes les réserves contenues dans les instructions maçonniques touchant la soumission aux lois, les influences naturellement révolutionnaires de la franc-maçonnerie devaient l'emporter. « Par le seul fait des bases constitutives de son existence, dit-il, la franc-maçonnerie tendait à décrier les institutions du monde extérieur qui l'enveloppait » « Ceux qui en faisaient partie, dit-il aussi, continuaient bien à être, dans la société profane, riches ou pauvres, nobles ou plébéiens ; mais au sein des loges, temples ouverts à la pratique d'une vie supérieure, riches, pauvres, nobles, plébéiens devaient se reconnaître égaux et s'appelaient frères. C'était une dénonciation indirecte, réelle pourtant et continue, des iniquités, des misères de l'ordre social, c'était une propagande en action, une prédication vivante. » Henri Martin exprime la même pensée. « La maçonnerie, écrit-il, fut le laboratoire de la Révolution. »
Un des historiens de la maçonnerie que nous avons cité plusieurs fois déjà, proteste contre ce qu'il appelle le reproche fait à l'institution « d'avoir fomenté et même exécuté la Révolution française ». Certes, répétons-le, ce n'est point à la suite de nettes et formelles résolutions votées dans les loges que la tempête s'est déchaînée; en ce sens, Findel a raison de nier
l'action immédiate et directe de la maçonnerie -sur les événements de la fin du xvm e siècle ; mais où le savant écrivain fait erreur, c'est quand il déclare qu'il est difficile de résoudre la question de savoir si, par ses tendances humanitaires, par le sentiment inébranlable de la dignité de l'homme, par les principes de liberté, d'égalité et de fraternité, par sa constitution éminemment libre et conforme à la raison, la maçonnerie a favorisé l'amélioration de la situation politique, le progrès dans le sens de l'humanité et la revendication des droits de l'homme.
Comme nous l'avons dit, on doit proclamer que sans la maçonnerie la Révolution française n'aurait pu s'accomplir. Il fallait, en effet, que l'opinion publique fût acquise aux idées nouvelles et que le programme réformateur rencontrât l'adhésion et l'appui. Ce lent travail préliminaire fut mené à bonne fin par les loges; grâce à elles, sur tous les points du territoire se tenaient des réunions où les théories progressives étaient exposées et acclamées et où, point plus important qu'on ne le pense, se formaient des hommes aptes à discuter et à voter. On a remarqué, en effet, qu'aux États généraux, les députés du tiers état possédaient sur les représentants de la noblesse et du clergé, le grand avantage d'être habitués aux pratiques des assemblées délibérantes. « Pour que la francmaçonnerie française du xvm e siècle, écrit Louis Amiable, ait pu jouer le rôle qui lui a valu les malédictions des tenants de l'ancien régime, il a fallu que, par la qualité de ses adeptes, elle devînt l'élite intellectuelle et morale de la nation; il a fallu aussi que les classes privilégiées fussent représentées dans son sein par les meilleurs d'entre les hommes qui les composaient. Si, en juin 1789, les députés du clergé, puis ceux de la noblesse se joignirent aux députés du tiers état pour former l'Assemblée nationale, il est à croire que ce fut parce qu'un certain nombre de ces ecclésiastiques et de ces gentilshommes avaient pris dans les loges l'habitude de délibérer avec de simples roturiers sous le niveau de la plus
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parfaite égalité et dans les sentiments de la plus eoedi^le fraternité. Si la destruction des privilèges féodaux fut l'œuvre die eeux-là mêmes qui en bénéficiaient, c'est parce que l'élan fut donné par quelques-uns des anciens seigneurs qui avaient déjà renoncé à toute supériorité de rang parmi les frères ; et l!oii peut dire que les renonciations de la nuit du 4 août, commandées par les principes qu'avait propagés la francmaçonnerie, ne furent improvisées qu'en apparence. »
Nous avons mentionné les noms de quelques maçons illustres qui prirent part au drame révolutionnaire; la publication des listes des personnes qui composaient les loges vers la fin du xvin e siècle confirmerait ce que nous venons de dire et ajouterait de nombreux noms nouveaux aux noms des maçons déjà connus. Il serait démontré que Louis Blanc a eu raison d'écrire que la plupart des révolutionnaires furent affiliés à la franc-maçonnerie.
On a vu qu'en 1787 il y avait 636 loges sous la direction des deux puissances maçonniques de France, le Grand Orient et la grande loge de France; ces loges comptaient généralement beaucoup de membres; un historien, George Kloss, note qu'en France les maçons se recrutaient dans toutes les classes de la société; un ennemi des loges, Augustin Barruel, montre le faubourg Saint-Antoine et le faubourg Saint-Marceau « maçonnisés ». Barruel évalue à 600,000 le nombre des maçons français à l'époque de la Révolution. « Cinq cent mille au moins, écrit-il, répandus dans toutes les parties de la France étaient prêts à se lever au premier signal d'insurrection. » Il y a là exagération évidente; mais des scènes historiques ont permis de constater l'intervention des loges et de conclure à l'existence de nombreux membres. Une de ces scènes se passa, le il juillet 1789, quand Louis XVI se rendit à l'hôtel de ville de Paris. Louis Blanc en fait le récit: « A la place de Grève, écrit-il, le Roi eut à contempler une cérémonie étrange. La plupart des révolutionnaires, nous l'avons dit, étaient affiliés aux sociétés secrètes de la franc-maçonnerie.
Or, quand un frère étranger se présente en visiteur dans une loge, s'il est revêtu des hauts grades, les membres de la loge se rangent sur son passage et, joignant leurs épées au-dessus de sa tête, ils forment ce qu'on appelle la voûte d'acier. Cet honneur singulier fut rendu à Louis XVI, au moment où il mit pied à terre pour monter les degrés de l'hôtel de ville. D'un pas ferme, il s'avança sous ce berceau de lames croisées et, au bruit des applaudissements, il entra dans la grande «aile. » Dans les événements qui se déroulaient alors à Paris, quatre personnages remplissaient d'importants rôles. Jean- Sylvain Bailly venait d'être proclamé maire de Paris, et c'est en cette qualité qu'il reçut le souverain ; La Fayette avait été nommé par acclamation commandant en chef de la garde nationale; le marquis de la Salle avait été désigné comme commandant en second; Moreau de Saint-Méry, président de l'assemblée des électeurs, harangua Louis XVI. Tous les quatre étaient maçons.
L'influence des loges françaises s'exerça au delà des frontières : déjà en 1797, elle était, comme nous l'avons vu, dénoncée par John Robison. Quelques loges placées sous l'obédience des puissances maçonniques de France existaient dans les pays voisins; d'autres loges de ces pays étaient en correspondance suivie avec des loges françaises. Ainsi s'explique l'accueil que reçurent les hommes de la révolution, quand commença, hors de France, l'œuvre de libération. A Mayence, par exemple, George Forster dirigeait la Société des amis allemands de la liberté et de V égalité; à Aix-la-Chapelle s'était constituée la société Égalité, liberté et fraternité; en Belgique et dans les Provinces-Unies avaient également été formés des cercles de propagande; ainsi, la Société des amis de la liberté et de V égalité créée à Bruxelles. Toutes ces associations étaient
rattachées à des ateliers maçonniques par le fait que leurs membres les plus actifs étaient des maçons.
Quand, en France même, se livrèrent les sanglantes luttes, la paix des loges fut profondément troublée. Des frères illustres tombèrent victimes des haines politiques; des dissensions éclatèrent. Sur la question même dé la forme de gouvernement se produisirent des déchirements. Les loges du rit écossais étaient en général favorables à la monarchie : la grande loge de France cessa ses travaux, le 31 juillet 1791 ; il paraît même que dans les loges de son obédience, les frères qui se trouvaient mêlés aux affaires publiques n'assistaient plus aux tenues depuis 1790; ils constataient qu'ils défendaient une cause perdue et, découragés, ils abandonnaient le combat. Le Grand Orient se maintint plus longtemps. En 1791, il continuait à installer de nouvelles loges; il ne semble même pas avoir cessé ses travaux en 1793 et en 1794; plusieurs membres demeurèrent à leur poste. Cependant, en décembre 1792, le duc d'Orléans, qui signait Louis-Philippe-Joseph Égalité, donnait sa démission de grand-maître national. La démission fut acceptée, le 13 mai 1793, mais le Grand Orient décida de remettre à plus tard la nouvelle élection. Le duc d'Orléans fit connaître sa démission par la voie de la presse : « Je suis entré dans la maçonnerie, qui est comme une image de l'égalité, écrivait-t-il, à une époque où personne encore ne pouvait prévoir notre révolution, de même que je suis entré au parlement, qui est comme une image de la liberté Mais depuis j'ai abandonné ces fantômes pour la réalité... Ne connaissant pas la manière dont le Grand Orient est composé et croyant d'ailleurs qu'une république ne doit, surtout au début de son institution, tolérer aucun mystère, aucune assemblée secrète, je ne veux plus me mêler de ce qui concerne soit le Grand Orient, soit les assemblées des francs-maçons. » A la date du 21 novembre 1793, le Grand Orient publiait une circulaire concernant des affaires d'administration.
Au milieu de la tourmente, des loges étaient demeurées en activité ; ce fut le cas, semble-t-ii, pouar quelques loges militaires; ce fui le cas aus&i pour trois ateliers de Paris : la loge Guillaume Tell qui prit, en 1793, le nom de loge Le centre des amis ; la loge Les amis de la liberté et la loge Saint-Louis de la Martinique. « Les trois loges, dit Findel, entretinrent le feu sacré, en poursuivant sans interruption et sans peur leurs travaux maçonniques. Des informations prises par les deax dernières au sujet de l'existence du Grand Orient n'amenant aucun résultat, parce que les frères de la première, bien qu'étant pour la plupart membres du Grand Orient, ne se croyaient pas autorisés à répondre en son nom, on conclut qu'il avait cessé de subsister ; cependant on n'en fonda pas de nouveau, mais on décida que les travaux continueraient leur cours paisible et ce ne fut qu'en 179o qu'Alexandre Roëttiers de Montaleau engagea ses frères à créer un nouveau centre maçonnique. »
La reconstitution du Grand Orient eut lieu le 27 décembre 1795. La reprise des travaux de la grande loge de France se fit en octobre 4796. Presque aussitôt seize loges dépendant du Grand Orient furent en activité; en i800, il y en eut soixante-quatorze; en 1802, le chiffre s'accrut jusqu'à cent quatorze, et en 1804, il dépassait trois cents. La grande loge de France compta également un grand nombre de loges. Le 3 décembre 1804, un concordat fut signé entre les deux puissances maçonniques en vue d'éviter à l'avenir les dissentiments entre les maçons des deux rits; il est vrai que peu d'années après, il fut dénoncé.
L'Empire fut pour la franc-maçonnerie une période de véritable prospérité. Le Grand Orient finit par avoir sous son obédience 826 loges et 337 chapitres, et les noms des personnages qui le composaient montrent fort bien l'importance que l'institution avait acquise. En 1807, pour ne citer que cette année, Joseph, roi de Naples- et de Sicile, grand éLecieur de l'Empire, était grand-maître; le prince Cambacérès et le
prince Murât étaient granda-maitf eà adjoints ; parmi les grands dignitaires figuraient les maréchaux Kellermann, Masséna, Lan nés, Angereau, Lefebvre, Serrurier, Brune, Mortier, Soult, le conseiller d'État Siméon, le ministre de la police générale Fouché, le grand-juge Régnier, le procureur général à la Cour de cassation Merlin, des savants illustres comme Lalande et Lacépède.
Aux développements que nous avons donnés concernant la question de la part prise par la maçonnerie à la Révolution de 1789, il peut être intéressant d'ajouter quelques renseignements relatifs à la Révolution de 1830 et à la Révolution de 1848.
A peine les journées de juillet 1830 furent-elles écoulées que la maçonnerie voulut célébrer à Paris une fête dé la liberté; trois loges se réunirent à cet effet, le 6 août 1830; Dupin jeune présidait; successivement, les orateurs célébrèrent le grand événement politique qui venait de se produire. Le 10 octobre, la maçonnerie écossaise organisa un banquet auquel assistèrent les maçons qui avaient été blessés pendant les combats livrés contre les soldats de Charles X. Le duc de Choiseul occupait la présidence. Le héros de la fête était La Fayette qui, au début du mouvement révolutionnaire, avait été'porté par acclamation au commandement de la garde nationale et qui avait présenté Louis-Philippe au peuple, en définissant le régime nouveau : un trône populaire entouré d'institutions républicaines; La Fayette avait alors 73 ans. A Tâge de 20 ans il était parti pour les États-Unis où il avait versé son sang pour la cause de l'indépendance; quelques années plus tard, il avait joué un rôle important dans l'Assemblée des notables, aux Etats généraux et à l'Assemblée nationale; en 1792, il commandait l'armée qui opérait contre les Autrichiens; fait prisonnier par ceux-ci, il avait subi de
longues années de captivité. L'orateur, Pierre Berville, rappela ces glorieux services dans un discours où il constata que le triomphe de la liberté et de l'égalité venait de restituer à la France ses droits et sa puissance. Le 16 octobre 1830, la maçonnerie organisa une fête à l'hôtel de ville de Paris; cinq cents frères y assistèrent ; un des orateurs rappela comment le peuple avait brisé un ministère qui « était l'ennemi des institutions libérales et qui s'appuyait sur un prince qui avait juré leur renversement » .
En 1848, la maçonnerie manifesta également les sentiments qui l'animaient à l'égard de la Révolution. Findel fait le récit tout en exprimant sa désapprobation. « Le 4 mars 1848, écrit-il, à la suite d'une invitation du frère Bertrand qui, l'année précédente, avait été élu grand-maître délégué, le Grand Orient de France se réunit pour célébrer la mémoire des victimes de la lutte de février. A cette occasion, il fut décidé qu'une souscription, en tête de laquelle figurerait un don de 500 francs, serait organisée entre les loges en faveur des blessés, et qu'une adresse serait présentée, au nom des maçons français, au gouvernement provisoire. Une commission choisie parmi les grands dignitaires se rendit, en conséquence, le 6 mars, à l'hôtel de ville afin de remettre cette adresse. Les frères Crémieux, Garnier- Pages, Marrast et Pagnerre, revêtus de leur costume maçonnique, reçurent cette députation. « Bien que, conformément à ses statuts, était-il dit dans cette adresse à laquelle répondit le frère Crémieux, la confrérie des maçons français reste étrangère à tout débat politique, il est impossible qu'elle taise ses sympathies ardentes pour le grand mouvement national et social qui vient de se produire. De tous les temps, les mots de liberté, égalité, fraternité ont brillé sur les bannières des francs-maçons, et aujourd'hui qu'ils se retrouvent sur les drapeaux de la nation française, ils saluent en eux le triomphe de leurs principes et se félicitent de pouvoir dire que, par eux, la patrie tout entière a reçu la consécration maçonnique. »
Quelques années plus tard, un maçon illustre, Pierre- Théodore Verhaegen, examina la question de- savoir si la maçonnerie pouvait s'abstenir plus longtemps de traiter les grandes questions politiques et si la défense de s'occuper de religion et de politique pendant les travaux, qui se trouve dans les règlements de la grande loge et non dans les statuts généraux, ne pouvait être annihilée par une autre décision de la grande loge.
C'était à la fête solsticiale célébrée par le Grand Orient de Belgique, le 24 juin 1854. Verhaegen était grand-maître ad intérim. 11 affirma que la maçonnerie avait quelque chose à voir dans la situation politique « Ce ne peut être sans but et sans fruit, disait-il, que des hommes dévoués, intelligents, bons patriotes, amis du progrès et de la liberté, se réunissent sur tant de points du pays. Les associations maçonniques seraient grandement coupables si elles se bornaient à de stériles labeurs, alors que de toutes parts l'ennemi s'organise, alors que la ligue ténébreuse de l'ignorance et de l'oppression tend ses pièges dans l'ombre et augmente, par la peur et l'égoïsme, sa fatale puissance qui croît sans cesse. Je sais qu'en mettant le pied sur ce terrain je susciterai dans les âmes timorées des appréhensions et des scrupules. On dira que cette pente est dangereuse pour la maçonnerie, que nos statuts nous interdisent toute discussion politique ou religieuse. Ceci doit, une bonne fois pour toutes, être sérieusement examiné ; il faut qu'enfin la maçonnerie dise ce qu'elle pense et ce qu'elle veut à propos de cette étrange alternative de se taire ou de transgresser sa propre loi. Constatons d'abord qu'en maintes circonstances la maçonnerie a unanimement méconnu cette , restriction. Elle s'est activement mêlée aux luttes politiques, et quand le triomphe de sa cause, salué par la nation entière, démontrait combien elle était sympathique au pays, qui donc oserait la blâmer? Ce serait calomnier l'histoire, nier l'immense service rendu au pays. Quand j'interroge le passé de notre institution, n'y vois-je pas que la maçonnerie a toujours
été la vigie attentive qui veille à la marche du vaisseau politique? N'est-ce point elle qui allume dans les ténèbres du temple le phare lumineux qui signale les éeueils, qui pousse le cri d'alarme dans les jours de danger? L'histoire ne se déroule-t-elle pas pour répondre? Chaque fois qu'il le fallait, la maçonnerie n'a-t-elle pas formé le centre, le point d'appui de la résistance aux empiétements de l'erreur et du mensonge, de quelque côté qu'ils vinssent? Et ce qu'elle a fait déjà, ne sait-elle et ne doit-elle plus le faire dans des circonstances pareilles?»