CHAPITRE VIII
l'action de la franc-maçonnerie.
ce La franc-maconnerie, dit le comte Goblet d'Alviella, est une association secrète qui établit entre des gens libres et honorables un lien de fraternité supérieur à toutes les distinctions de race, de pays, de classe, de profession, de parti et de secte. »
Nous avons indiqué quelles sont les idées fondamentales
dont elle poursuit la réalisation. Dans toutes ses instructions et à tous les grades, Tordre affirme sa volonté de tendre au perfectionnement de l'homme, ce Le devoir, est-il proclamé, est d'agir suivant la loi morale qui enseigne : Agissez envers tous comme vous pouvez désirer avec équité que chacun agisse envers vous. » Le travail est glorifié. « Les maçons ne se réunissent que pour travailler, ainsi s'exprime un ancien manuel. Le travail, élément conservateur de l'homme, aide à son existence physique et importe à son existence morale. Le travail est un plaisir utile, et le plaisir est un travail agréable. »
Selon la légende, Hiram travailla pendant sept années à l'édification d'un temple qui devait réunir tous les hommes dans un même culte, celui de la vérité. « Le temple, disent les instructions, c'est l'homme, le cœur humain; travailler à la perfection du temple, c'est travailler à l'amélioration de ses mœurs, au perfectionnement de son être » Une question est posée : l'étude des grades maçonniques conduit-elle à la connaissance de la vérité? « Aucun grade, telle est la réponse, n'enseigne ni ne dévoile la vérité; seulement il désépaissit le voile. » Une autre question concerne le secret. « Le secret de la franc-maçonnerie, est-il dit, est par sa nature même inviolable, car le maçon qui le connaît ne peut que l'avoir deviné. 11 l'a découvert en fréquentant les loges instruites, en comparant, en jugeant. Une fois parvenu à cette découverte, il la gardera à coup sûr pour lui-même, et ne la communiquera pas même à celui de ses frères en qui il avait le plus de confiance; car dès que celui-ci n'a pas été capable de faire cette découverte, il est aussi incapable de tirer profit du secret, s'il le recevait oralement. »
Les faits que nous avons rappelés et les indications que nous avons données ont permis de constater combien fructueuse fut la propagande maçonnique au xvm e siècle; celle-ci fut plus considérable encore au xix e siècle. Un premier résultat fut la transformation de l'opinion publique dans la plu- . part des pays. Presque partout pénétrèrent les notions de
liberté et de tolérance; presque partout, des voix toujours plus nombreuses et plus puissantes s'élevèrent pour exiger les garanties d'un loyal gouvernement. Il est peu de contrées où une loge n'ait réuni des hommes d'intelligence et de cœur à même d'exercer une heureuse action sur ceux qui les entouraient et capables de les guider dans la vie politique. On peut l'affirmer, sans crainte de se tromper, si la puissance, qui s'appelle l'opinion publique a pris une telle importance et si, dépassant les limites des États, elle se prononce aujourd'hui sur tous les grands événements qui se produisent dans le monde, elle le doit en majeure partie à l'organisation universelle de la maçonnerie. Comme nous l'avons déjà dit, il n'est pas de question politique, religieuse ou sociale qui ne soit étudiée et discutée dans les loges; il n'est pas de problème intéressant les citoyens à un degré quelconque qui ne fasse l'objet d'un examen ; les études et les discussions se font en dehors de toute pression de l'autorité; et les frères qui s'y livrent ont, sur les membres de n'importe quelle association, l'inappréciable avantage d'être libérés de toute sujétion intellectuelle.
Quand, dans le cours des deux derniers siècles, des réformes ont été prônées sur quelque point du globe, elles ont reçu l'appui inconditionnel de la franc-maçonnerie; généralement même, c'est par celle-ci que les abus ont été détruits et que les améliorations ont été introduites dans le gouvernement et dans la législation des États.
C'est grâce à l'appui des maçons, si nombreux en Toscane, que le grand-duc Pierre- Léopold parvint à réaliser ses projets. Il avait succédé dans le grand-duché, en 1765, à son père François, le même qui, étant duc de Lorraine, avait été initié en 1731. On connaît les principales dispositions que Pierre- Léopold introduisit dans le gouvernement et dans l'administration : les privilèges de la noblesse furent détruits; l'égalité devant la loi fut proclamée; les corporations d'art et de métier firent place à la liberté de l'industrie; l'exemption d'impôt
dont jouissait le clergé disparut; les juridictions privées furent supprimées ; le régime des prisons fut amélioré ; un code criminel empreint d'une plus grande douceur remplaça des lois sanguinaires ; la torture et les châtiments corporels furent supprimés; à partir de 1765, plus aucune condamnation capitale ne fut exécutée, et le 30 novembre 1786, la peine de mort fut abolie.
Les réformes de Joseph II n'auraient probablement jamais été tentées si, à Vienne, un groupe de maçons dans lequel étaient Ignace de Born et Joseph de Sonnenfels, n'avait exercé son influence; Sonnenfels, professeur de sciences administratives à l'Université de Vienne, publiciste savant, figure avec Beccaria parmi les premiers adversaires de la peine de mort, à lui revient l'honneur d'avoir convaincu Marie-Thérèse et Joseph II de la nécessité d'abolir la torture.
Quand commença le mouvement qui devait aboutir à rendre aux nègres la dignité humaine et à détruire l'esclavage noir, la maçonnerie fournit les plus ardents propagandistes. Vers le milieu du xvin e siècle, un maçon, Montesquieu, écrivit cette page admirable sur l'esclavage des nègres où il invitait les princes d'Europe à conclure une convention générale en faveur de la miséricorde et de la pitié. Une quarantaine d'années plus tard, la Société des amis des noirs se constitua à Paris ; ses créateurs et ses dirigeants furent des membres de la maçonnerie : Brissot, Clavière, La Fayette, Mirabeau, Pétion.
On a dit que les États-Unis sont une création maçonnique (*). Les idées primordiales de la franc-maçonnerie furent affirmées par les glorieux fondateurs de la grande république qui presque tous appartenaient aux loges. Il y a cent ans, un maçon français, Choslin, orateur de la Constance couronnée de Paris, faisait une observation qui, tout en portant
(i) Libres entretiens. Union pour la vérité ; V. — Les idées humanitaires ; VI. — Unification du droit. Paris, 1906.
sur un détail, offre un certain intérêt. Il montrait Franklin franc-maçon introduisant les principes maçonniques dans la législation de son pays. « Pour signaler plus encore quelle avait été l'influence de notre sage institution, ajoutait-il, Franklin a donné pour pavillon aux États-Unis des étoiles sur un fond azuré telles qu'on les voit sur les voûtes de nos temples, et les emblèmes de la franc-maçonnerie flottent sur toutes les mers, pavillon révéré des plus puissantes nations du monde. »
La maçonnerie eut une part prépondérante dans le mouvement philosophique qui s'étendit sur tout le monde civilisé du xvm e siècle. « Tout ce qui pensait, écrit César Cantu, voulut être affilié aux loges; les discours roulaient sur ce que la philosophie d'alors rêvait de plus hardi et les sociétés secrètes ne contribuèrent pas peu à répandre les idées révolutionnaires. »
Dans un livre publié en 1797, John Robison, professeur à l'Université d'Edimbourg, qui avait été initié et qui, pendant ses voyages sur le continent, avait visité un grand nombre de loges, s'attacha à décrire le rôle des francs-maçons dans ce qu'il appelait la conspiration contre toutes les religions et contre tous les gouvernements. Parlant des loges françaises antérieurement à la Révolution, il les montrait « peuplées d'avocats, d'abbés sans bénéfice et de soi-disant philosophes, qui discutaient sur toutes les matières de religion et de politique». «On en a, disait-il, des preuves fréquentes dans les nombreux discours des frères orateurs. Dans un discours prononcé à Lyon dans la loge Les chevaliers bienfaisants par le frère Robinet, lorsque le grand-maître de Tordre, le duc de Chartres, vint la visiter, on retrouvait le germe et la substance de son célèbre ouvrage : La nature ou V homme moral et physique. Le frère Condorcet prononça un discours, à Strasbourg, dans la loge Les philalèthes où nous voyons le plan de son ouvrage posthume : Les progrès de l'esprit humain. Un discours de Mirabeau, dans la loge des Chevaliers bienfaisants à
Paris, est rempli des principes de nivellement et de cosmopolitisme qu'il a énoncés avec tant de véhémence à la tribune de l'Assemblée nationale. »
Robison faisait ressortir l'importance de la loge Les chevaliers bienfaisants qui était la plus zélée de toutes les loges cosmopolites de France et qui travailla longtemps sous la protection particulière du grand-maître, le duc de Chartres. « 11 se forma dans plusieurs villes de France, écrivait-il, des loges qui s'affilièrent à celle-ci; ainsi à Paris, à Strasbourg, à Lille, à Toulouse. Il y eut des disputes qui furent en quelque sorte calmées par l'établissement de nouvelles loges sous le nom d'Amis ràmis de la vérité. Une des loges formées à Paris sous cette dénomination devint très célèbre. La mère-loge qui était à Lyon, étendit ses correspondances en Allemagne et dans tous les autres pays étrangers, et y envoya des règlements et des systèmes d'après lesquels toutes les loges dirigaient leurs opérations. » L'auteur rappelait que la loge de Munich Theodor von der guten Rath, qui était en relations avec la loge Les chevaliers bienfaisants, inspira au gouvernement bavarois les plus grandes craintes par les discours prononcés contre la religion et contre l'autorité civile. 11 ajoutait qu'une autre loge de la même association, qui était établie à Ratisbonne, excita de fréquentes insurrections et que les loges de la Lorraine et de l'Alsace, réunies avec celles de Spire et de Worms, travaillèrent, en 1791, à faciliter l'entrée de l'Allemagne à Cusline et lui livrèrent Mayence.
L'admission des femmes dans les loges amena la formation de la maçonnerie d'adoption. En 1774, le Grand Orient de France accueillit le rit nouveau. Toute loge d'adoption devait être liée à une loge proprement dite qui en prenait la responsabilité; les tenues devaient êtres présidées par le vénérable
ou par un officier dignitaire; toutes les adeptes étaient femmes, veuves ou proches parentes de francs-maçons ; il y avait quatre grades, l'apprentissage, le compagnonnage, la maîtrise et la maîtrise parfaite. Les réunions étaient presque toujours des fêtes organisées en vue d'oeuvres de bienfaisance.
a Depuis la décison du Grand Orient, prise dans l'assemblée générale du 10 juin 1774, écrit un historien, une grande partie des ateliers bien composés de la capitale et du royaume, même des loges étrangères s'empressèrent d'initier les épouses et les filles de leurs membres en se conformant aux règles et aux formes adoptées à Paris et qui furent reçues comme lois générales. Ces sortes de réunions ne tardèrent pas à se répandre en Allemagne, en Russie, dans les Provinces-Unies, en Italie et ailleurs. L'Angleterre ne les admit pas. »
La plus remarquable des loges d'adoption fut la loge d'adoption La candeur. On possède le registre des procèsverbaux de ses tenues, depuis le 21 mars 177S, date de l'inauguration, jusqu'au 18 février 1785. Au nombre des sœurs figuraient la duchesse de Chartres, la princesse de Lamballe, la comtesse de Polignac, la comtesse de Choiseul et presque toutes les dames de la cour.
A une certaine époque du xvm e siècle, le mouvement maçonnique fut d'une intensité extraordinaire. Une brochure apologétique parue en 1829, évaluait, pour l'année 1787, à 3,31o le nombre de loges existant sur la surface du globe et à plus de 300,000 le nombre des adeptes.
En 1777, en France seulement, 300 loges reconnaissaient l'autorité du Grand Orient; 247 loges étaient sous l'obédience de la grande loge de France; la même année, le Grand Orient était en correspondance avec 1,200 loges étrangères.
En 1787, l'autorité des deux puissances maçonniques était reconnue par 636 loges, dont 67 étaient établies à Paris et 71 attachées à des régiments.
En 1769, Lalande avait fondé la loge Les sciences, dans le but de grouper les maçons spécialement adonnés aux recherches scientifiques; sur le conseil d'Helvétius, il entreprit d'élargir le cadre et de former un atelier dans lequel, avec les savants, se réuniraient les littérateurs et les artistes; ainsi fut érigée, en 1776, cinq années après la mort d'Helvétius, la loge Les neuf sœurs, dont un historien a pu dire que chaque muse y était représentée par des hommes de talent. Sur les tableaux de cette noble loge ont été inscrits des noms illustres : Voltaire, Franklin, Condorcet, Lalande, Dupaty, Élie de Beaumont, Antoine Court de Gebelin, Danton, Brissot, Camille Desmoulins, Sieyès, Bailly, Romme, Garât, Pastoret, Jean-Reinhold Forster, Cabanis, Parny, Lacépède, Chamfort, François de Neufchateau, Roucher, Jacques Delille, Florian, Guinguenée, Greuze, Charles Claude Vernet, Houdon, Jean-Michel Morcau, Joseph-Michel et Jacques-Etienne Montgolfier. Au sujet des travaux de cette loge, Findel écrit : « Il n'y avait pas de réunion qui ne fût marquée par un rapport philosophique, historique, littéraire ou artistique; aucune, où l'on ne recueillît pour des œuvres de bienfaisance d'importantes offrandes. »
Le barreau et la magistrature ont été dignement représentés dans les loges françaises du xvm e siècle. « Moins nombreuse que le barreau, écrit Louis Amiable et moins ouverte aux idées nouvelles, la magistrature a apporté cependant, un concours efficace : deux des réformes capitales que la Révolution n'eut que le temps d'ébaucher, celle de l'instruction judiciaire et celle de la loi pénale, furent préparées par des magistrats francs-maçons. » En 1789, les vénérables de cinq ateliers de Paris et de quarante ateliers des provincesétaient des magistrats. Portalis, Desèze et Henrion de Pansey, étaient maçons. Tous les trois avaient été l'honneur du bar-
reau; Portalis devint ministre des cultes sous l'Empire; Desèze et Henrion de Pansey furent premiers présidents de la Cour de cassation pendant la Restauration.
Nous venons de citer Louis Amiable revendiquant pour defr magistrats maçons l'honneur d'avoir préparé la réforme de l'instruction judiciaire et de la loi pénale. Dans la lutte, longue et rude, pour les principes de justice et d'humanité, Jean-Baptiste Mercier Dupaty fut au premier rang; il avait été avocat général, puis président à mortier au parlement de Bordeaux, mais il avait renoncé à sa charge. Avec Élie de Beaumont, Legrand de Laleu, Pastoret, tous trois avocats au parlement de Paris, avec Voltaire, avec Condorcet, il prit la défense des opprimés et il poursuivit, malgré l'opposition acharnée que faisaient les partisants de l'état de choses existant, à la fois la réhabilitation des victimes et la transformation complète de l'organisation judiciaire et des lois criminelles. A cette époque, plusieurs affaires retentissantes passionnaient l'opinion publique; ainsi l'affaire des Calas, l'affaire des Sirven et l'affaire des trois hommes condamnés à la roue, pour ne citer que les principaux procès où furent revisés d'iniques jugements.
Déjà, dans l'affaire des Calas et des Sirven, le débat avait pris une admirable ampleur : les lois criminelles, l'organisation judiciaire, la procédure avaient été examinées, critiquées; quand, en 1786, Dupaty prit la défense des trois hommes condamnés à la roue, tout l'ancien régime, peut-on dire, fut mis en accusation.
Le H août 1785, le bailliage de Clermont avait déclaré trois accusés coupables de vols nocturnes avec violence et effraction; il les avait condamnés aux galères perpétuelles; le 20 octobre suivant, le parlement de Paris les avait condamnés à expirer sur la roue. Dupaty, Legrand de Laleu et Condorcet firent appel à l'opinion publique; le gouvernement s'émut et un ordre du roi suspendit l'exécution de l'arrêt. Mais le parlement se vengea. Le Mémoire justificatif
rédigé par Dupaty et la Consultation, œuvre de Legrand de Laleu, furent condamnés à être lacérés et brûlés de la main du bourreau, comme attentatoires à l'autorité du parlement et par conséquent à l'autorité royale ; les deux auteurs furent décrétés d'ajournement personnel et Legrand de Laleu fut frappé de suspension par le conseil de l'ordre des avocats.
Les temps n'étaient plus où les cours de justice faisaient prévaloir leur volonté; le conseil du roi fut saisi de l'affaire des trois hommes condamnés à la roue; il cassa la procédure et, à Kouen, où l'affaire fut renvoyée, Dupaty obtint un éclatant triomphe.
Les abus avaient apparu de trop manifeste façon pour ne pas provoquer un puissant mouvement : les tribunaux d'exception, les commissions extraordinaires, la procédure secrète, la torture, les pénalités odieuses, la vénalité et l'hérédité des charges, le fondement même du droit de punir, tout fut examiné et discuté. Le gouvernement nomma une commission pour la rédaction d'un nouveau code criminel, il confia la présidence à Dupaty qui choisit comme collaborateurs Legrand de Laleu et Pastoret. Voulant, au surplus, remédier de suite aux plus flagrantes iniquités, par l'édit du 1 er mai 1788, il supprima l'usage de la torture préalable destinée à forcer les condamnés à faire des aveux complémentaires ou à dénoncer leurs complices, comme il avait supprimé, le 24 décembre 1780, la question préparatoire destinée à arracher des aveux aux accusés. Il est vrai que, le 14 septembre 1788, la disgrâce du chancelier Lamoignoneut pour conséquence le retrait de l'édit du 1 er mai et que celui-ci ne reçut aucune application.
Dupaty mourut le 17 septembre 1788; le triomphe définitif était proche : en 1789, en 1790 et en 1791, par plusieurs décrets, l'Assemblée nationale s'attacha à fonder un nouvel ordre judiciaire et, dans la constitution du 3 septembre 1791, elle proclama les principes fondamentaux de la liberté individuelle et de la justice sociale.