LES ILLUMINÉS
En 1776, se constitua, en Allemagne, l'ordre des illuminés. Le fondateur était Adam Weishaupt, professeur de droit canonique et de droit naturel à l'Université d'Ingolstadt, en Bavière. Mirabeau indique le but que poursuivaient les membres de la nouvelle association secrète. « Ils calquaient l'ordre de Jésus, dit-il, mais en se proposant des vues diamétralement opposées. Les jésuites veulent enchaîner les hommes aux autels de la superstition et du despotisme; les illuminés crurent qu'en employant les mêmes moyens, la prudence, le temps, la persévérance, ils pourraient tourner contre leurs adversaires l'avan-
tage de n'avoir aucun rit extérieur..., aucun chef visible..., et qu'ainsi rien ne leur manquerait pour éclairer les hommes et les rendre heureux et libres. »
« Weishaupt, écrit FindeJ, se fit des armes de sa position de professeur et de la faveur qu'il avait acquise, pour se former un parti. Il est évident qu'il ne pouvait le faire au grand jour. Il réunissait ses auditeurs sous le prélexte d'une répétition, leur exposait le résultat de ses recherches philosophiques, les engageait à lire Bayle et d'autres auteurs, et les exerçait à considérer les événements du temps avec l'œil de la critique. Ensuite, il leur recommandait expressément une grande prudence et une grande discrétion, il leur promettait un degré de lumière plus élevé et il les nommait illuminés. » Des personnages importants appartenant à l'administration, à l'enseignement, à l'Église, furent également affiliés et devinrent les collaborateurs les plus actifs de l'œuvre. En 1777, Weishaupt fut reçu dans une loge maçonnique de Munich, et il se décida à appuyer l'association qu'il venait de créer sur la francmaçonnerie et à tirer profit de l'aide que celle-ci pouvait lui offrir.
L'ordre des illuminés avait de nombreux grades; les classes supérieures demeuraient totalement cachées aux adeptes des classes inférieures. Le secret le plus absolu était obligatoire, et de mystérieuses initiations permettaient de s'assurer du dévouement et de l'intelligence des membres. Mais l'institution avait le grave défaut d'être despotique et d'admettre comme mode d'action sur les adeptes la surveillance mutuelle et l'espionnage.
Les idées fondamentales étaient le perfectionnement de l'homme et la destruction des abus qui s'étaient introduits dans l'organisation sociale; le moyen était la conquête des fonctions publiques par les affiliés, et par là même, la mainmise sur l'État. L'illuminisme prêchait l'égalité et la liberté qui, selon sa doctrine, étaient les droits essentiels que l'homme dans sa perfection originaire reçoit de la nature ; il
montrait le droit de propriété portant une première atteinte à l'égalité et les gouvernements, unique appui de la propriété, portant atteinte à la liberté; il se proposait de délivrer les peuples de la tyrannie des princes et des prêtres; comme progrès immédiats, il voulait dans l'Allemagne vouée au despotisme, la libération des ouvriers et des paysans : plus de servage, plus de corvées, plus de corps de métiers, telle était la réforme préliminaire.
Grâce à l'activité de quelques-uns des collaborateurs de Weishaupt, notamment d'Adolphe de Knigge, de Baader, de Xavier Zwack, du marquis de Constanza et du comte Savioli, près de deux mille adhérents furent gagnés à la cause. Pour mieux assurer le secret, les affiliés portaient des noms empruntés généralement à l'histoire de l'antiquité. Weishaupt s'appelait Spartacus, Knigge était Phi Ion, Baader se nommait Celse, Zwack s'appelait Caton, Constanza se nommait Diomède, Savioli était Brutus. Des princes firent partie de l'association; ainsi, Ernest, duc de Saxe-Gotha, son frère Auguste de Saxe-Gotha, Charles-Auguste, duc de Saxe- Weimar et Ferdinand, duc de Brunswick. La secte se répandit hors d'Allemagne. Weishaupt établit à Paris un centre de propagande qui, s'il ne devint pas tout-puissant, ne fut point cependant sans exercer de l'influence. En Suisse, en Pologne, et en Russie, il y eut beaucoup d'adhérents.
Des dissensions se produisirent entre les principaux chefs, et permirent au gouvernement bavarois de se rendre compte du travail qu'opéraient les illuminés. Enquêtes de la police, saisie de documents importants, arrestation de nombreux adeptes, furent autant de coups successifs portés à l'association, dans les premiers mois de 1784. « Le gouvernement, dit Mirabeau, frappa le comte Savioli, qui fut renvoyé en Italie avec une très modique pension. Weishaupt, professeur à Ingolstadt fut chassé avec plusieurs autres. On emprisonna ceux-ci, on jeta ceux-là dans les couvents pour y faire pénitence ; enfin, excepté la mort et les tourments corporels, ces
infortunés souffrirent tout. »«Le procédé du gouvernement de Munich dans toute cette affaire, ajoute Mirabeau, a été scandaleux et tyrannique ; cependant, chose remarquable, on n'a pas osé employer le glaive, tant l'esprit du siècle a de puissance. »
Adam Weishaupt trouva un asile contre la persécution dans les États du duc Ernest de Saxe-Gotha qui le nomma conseiller aulique. Il mourut à Gotha, en 1830, à l'âge de 83 ans.
Nous avons mentionné les noms de quelques adeptes de l'illuminisme; d'autres noms peuvent être cités; ceux de Gœthe, de Herder et de Georges-Frédéric de Martens, professeur de droit des gens à l'Université de Gœttingue, qui tous les trois appartenaient en même temps à la maçonnerie. En ce qui concerne le groupe formé à Paris, on cite Mirabeau, Cazotte, Robespierre et Lavoisier.
Au surplus, notons-le, des écrivains d'opinion fort modérée n'ont pas hésité à rendre hommage aux efforts de l'illuminisme. L'un d'eux, Redepenning, se servant des notes délaissées par Gieseler, l'auteur de la savante Histoire de l'Église, reconnaît les services que Weishaupt a rendus. Il admet que beaucoup de membres de la secte étaient hostiles au christianisme et voulaient le remplacer par le déisme, mais il déclare en même temps qu'ils ont été très utiles, notamment en Bavière où ils ont lutté contre la superstition et où ils ont frayé la voie à de sérieuses réformes.