LES ADEPTES DE LA FKANC -MAÇONNERIE
Findel le dit fort bien : « La maçonnerie est l'alliance la plus large qui existe au sein de l'humanité; elle est un vaste cercle qui embrasse tous les systèmes secondaires d'associa-
tion; en dehors d'elle il n'est pas de société qui ait, comme elle, pour principe fondamental, à l'exclusion de tous les autres, le bien général. » Aussi, n'est-il pas étonnant que l'appui ne lui ait jamais manqué et que les intelligences les plus vives, les cœurs les plus dévoués se soient empressés de grossir le nombre de ses adeptes. Des rois, des princes, des hommes d'État, des guerriers, des philosophes, des écrivains, des savants ont figuré et figurent encore sur les listes des loges à côté de commerçants, d'industriels, de bourgeois et de simples travailleurs. Déjà, nous avons eu l'occasion de citer quelques personnalités éminentes; nous ajouterons de brefs renseignements qu'il est facile de compléter en recourant aux revues maçonniques spéciales et aux ouvrages consacrés à l'histoire de la maçonnerie.
En 1738, fut publiée à Londres, par ordre de la grande loge, une nouvelle édition des Constitutions de 1723; ce sont les New Constitutions, œuvre de James Anderson. Celui-ci raconte que le duc François de^Lorraine, qui, comme nous l'avons vu, avait reçu, en 1731, dans une loge formée à la Haye pour la circonstance, le grade d'apprenti et le grade de compagnon, obtint, la même année, le grade de maître dans une loge formée par le grand-maître au château de sir Horace Walpole à Houghton Hall dans le comté de Norfolk ; il raconte aussi que Frédéric, prince de Galles, devint apprenti, puis compagnon, dans une loge occasionnelle constituée, le 5 novembre 1737, au château de Kew. En 1743, le duc de Cumberiand, frère du prince Frédéric, fut initié à son tour. De 1737 à 1874, quinze princes royaux d'Angleterre entrèrent dans la maçonnerie.
Nous avons dit que Frédéric II avait été initié, en 1738, quand il était prince royal et que, devenu roi, il prit assidûment part aux travaux maçonniques et présida la cérémonie d'initiation de plusieurs princes. Frédéric II rendit à la maçonnerie le témoignage que son but était de rendre les hommes plus sociables et plus bienfaisants. Répondant,
le 15 février 1777, à une adresse de la loge Royale York à Y Amitié de Berlin, il écrivit ces lignes : « Votre orateur a parfaitement exprimé l'esprit qui anime toutes vos opérations. Une société qui ne travaille qu'à faire germer et fructifier toutes les vertus dans mes États peut toujours compter sur ma protection; c'est la glorieuse tâche de tout souverain; je ne discontinuerai jamais de la remplir. » Tous les successeurs de Frédéric II sur le trône de Prusse, à l'exception de Guillaume II, ont été initiés.
Depuis Gustave 111, les rois de Suède ont été francs-maçons et se sont déclarés les protecteurs de la franc-maçonnerie.
En Danemark, les rois sont revêtus de la grande-maîtrise.
Durant la seconde moitié du xviii siècle et durant la majeure partie du xix e siècle, plusieurs familles princières d'Allemagne, comme les maisons de Brunswick, de Hesse, de Saxe-Cobourg-et-Gotha et de Saxe-Weimar, ont fourni à la maçonnerie des adeptes zélés et actifs.
Quand fut créé le royaume des Pays-Bas, les deux fils de Guillaume I er devinrent maçons. Le prince royal, Guillaume- Frédéric, fut initié, en 1817, dans la loge L'espérance de Bruxelles; le prince Frédéric reçut la lumière dans la loge Aux trois globes terrestres de Berlin, et devint grand-maître pour le Grand Orient des Pays-Bas avec juridiction sur les provinces méridionales.
Faut-il rappeler que le premier roi des Belges fut maçon? Initié à la loge L'espérance de Berne, le 1 er septembre 1813, il avait été revêtu du deuxième et du troisième grade, trois mois après. Quelques années plus tard, il fut affilié à une loge de Londres. Quand, dans leurs fêtes, les maçons belges portaient la santé de Léopold I er , ils y joignaient la santé de ses deux fils, qu'ils avaient, disaient-ils, le droit et le devoir de revendiquer comme leur appartenant, parce qu'ils étaient des Lowtons et qu'il ne leur manquait que le baptême maçonnique.
Nous avons vu que Benjamin Franklin fit partie de la loge de Philadelphie, dès les premiers temps de sa fondation.
Pendant huit années et demie, il fut à Paris le plénipotentiaire des États-Unis, qui venaient de secouer le joug de la Grande-Bretagne; il suivait avec assiduité les travaux des loges; du reste il se fit affilier à la loge Les neuf sœurs et, en 1779, il en devint le vénérable. George Washington avait été initié en 1752; en 1797, il devint grand-maître des loges de Pensylvanie. Il fut un frère dévoué et fidèle. Thomas Jetferson et John Adams étaient maçons, comme, d'ailleurs, la plupart des fondateurs de la république américaine.
Montesquieu était maçon. Voltaire fut reçu, le 7 avril 1778* dans la loge Les neuf sœurs dont l'astronome Lalande était alors vénérable. Quand il fit son entrée dans le temple, Voltaire s'appuyait sur Franklin et sur Court de Gebelin. Il mourut le 30 mai 1778 ; le 28 novembre, la loge Les neuf sœurs célébra une fête funèbre; Lalande occupait la chaire de vénérable; Franklin et le comte Strogonoff étaient surveillants. Rappelons au sujet de Voltaire que, selon une opinion, il avait été initié entre 1727 et 1729. 11 séjournait àcetteépoqufr en Angleterre, où il avait été conduit par ordre du lieutenantgénéral de police, Hérault, quand le 2 mai 1727, il était sorti de la Bastille. On a fait remarquer que lors de sa réception dans la loge Les neuf sœurs, il fut traité comme ayant déjà reçu la lumière symbolique.
Parmi les maçons du Royaume-Uni figurent des hommes comme Gibbon, Robert Burns, Walter Scott, Brougham, Pricstley.
L'Allemagne maçonnique cite avec orgueil les noms de Iïerder, de Lessing et de Goethe.
Herder fut initié, au mois de mai 1766, dans la loge A répée de Riga; Lessing fut reçu, le 14 octobre 1771, dans la loge de Hambourg Aux trois roses d'or; Goethe fut initié, le 23 juin 1780, dans la loge Amalia de Weimar.
Les trois illustres penseurs ont rendu à la maçonnerie d'inappréciables services; par leurs écrits, ils ont répandu ses principes; ils lui ont conquis de nombreux adhérents ; ils ont
confirmé les adeptes dans leurs convictions. Leur action a été surtout bienfaisante parce qu'ils ont montré que la notion d'humanité est supérieure aux notions de nationalité et de religion, et qu'à l'exclusivisme, à l'étroitesse et au fanatisme ils ont substitué la notion de la famille humaine.
Herder a écrit les Idées sur la philosophie de l'humanité et les Lettres sur le développement de l'humanité; il a publié des travaux où il s'occupait plus spécialement de la franc-maçonnerie. Findel a porté sur son œuvre un excellent jugement. « Le perfectionnement de l'humanité, dit-il, dont il était l'apôtre inspiré, lui apparaissait comme l'attribut le plus sublime de notre espèce; se dévouer à son semblable, de quelque manière ou en quelque lieu qu'il soit opprimé, que son indigence soit physique ou morale, c'était là, selon lui, le christianisme, et c'était l'esprit de sa doctrine et le mobile de la vie... Cette grande pensée que le genre humain est par luimême susceptible d'un perfectionnement infini et la foi dans l'avenir qu'il fallait lui préparer, animaient tous ses efforts et étaient empreintes dans chacun de ses écrits. « Ce n'est qu'un édifice unique, disait-il au vrai maçon, qu'il s'agit de construire, le plus simple et le plus grand : il s'étend à tous les siècles et à toutes les nations... »
Lessing a composé les Dialogues sur la franc-maçonnerie, où il fait ressortir le rôle important de la maçonnerie, association universelle. 11 dit que la réunion des hommes en sociétés tout en unissant les individus est une cause de division, puisque chacune de ces sociétés particulières a son intérêt propre avec lequel les membres de l'État s'identifient et qui fait que les citoyens d un État considèrent comme des ennemis les citoyens des autres États; il note que les religions exercent semblable -effet sur leurs fidèles;. le remède est l'organisation du genre humain; le moyen de réaliser cette organisation est la francmaçonnerie. Il ne veut pas que l'amour de la patrie se manifeste par la haine de l'étranger et par la guerre homicide; il oppose aux sentiments d'intolérance la loi fondamentale des
maçons : ouvrir leurs temples à tous ceux qui sont dignes d'être reçus, sans se préoccuper du pays d'origine, du culte et de la condition civile. Libertaire et anarchiste, il rêve de substituer à l'État l'union des hommes ce les plus nobles et les plus sages ».
Goethe avait été initié en 1780; le 2 mars 1782, il reçut le grade de maître en même temps que le duc Charles-Auguste. Peu de temps après, la loge Amalia tomba en sommeil. Quand, en 1808, les travaux recommencèrent, il y prit une part active; c'est ainsi qu'il remplit les fonctions d'orateur en 1813 et en 1822, et qu'en plusieurs occasions il prononça d'admirables discours. En 1813, notamment, il prononça l'éloge funèbre de Wieland, dont la réception avait eu lieu en 1809; le 15 juin 1821, il insista, dans une allocution, sur l'égalité des maçons. « Rang, fonctions, âge, fortune, talent, tout dis paraît, disait-il, dans l'unité; chacun occupe la place qui lui «st donnée; la mission de la maçonnerie, c'est l'humanité et l'amour fraternel, libres des préjugés de race et de situation et débarrassés du préjugé d'une religion qui prétendrait seule mener au salut. » Le 23 juin 1830, la \oge Amalia célébra le cinquantième anniversaire maçonnique du grand homme. Goethe mourut le 22 mars 1832. Le 9 novembre de la même année, une loge de deuil eut lieu en sa mémoire, ce Le vénérable de la loge, dit Findel, rappela son activité : pendant plus de cinquante ans, Goethe s'était montré constamment dévoué à la confrérie des francs-maçons; surtout quand la loge Amalia avait adopté le simple et antique rit de la grande loge de Hambourg, il avait mis toute son activité au service de l'association et depuis lors il n'avait plus cessé de prendre une part immédiate à toutes les affaires importantes et à toutes les solennités. »
Fichte, qui avait été initié probablement à Zurich, fut affilié à la loge Royale York à l'amitié de Berlin; mais des divergences d'opinion au sujet de réformes qu'il convenait d'introduire, l'amenèrent à se séparer de cette loge. Le célèbre philosophe
a consacré des travaux spéciaux à la maçonnerie; tous ses ouvrages d'ailleurs sont empreints de l'idée de liberté. On connaît ce passage du Discours à la nation allemande où il rencontre l'objection tirée du rôle consolateur de la religion. « II est vrai, dit-il, que la religion console les esclaves opprimés : le véritable sens religieux nous fait plutôt lutter contre l'esclavage pour empêcher la religion, dans la mesure de nos forces, de tomber au rang unique de consolatrice des prisonniers. Le tyran prêchera bien la soumission religieuse et montrera le ciel à ceux auxquels il ne veut laisser ici-bas aucune place; mais nous autres devons être moins pressés d'adopter de pareilles maximes religieuses, si nous le pouvons, et même empêcher qu'on ne fasse de la terre un enfer afin d'éveiller un plus grand désir des biens célestes. »
Krause fut reçu maçon dans la loge d'Altenbourg Archimède aux trois tables à dessiner. C'était en 1805. Bientôt il se fit affilier à la loge Aux trois glaives de Dresde, ce Dégagé des entraves de toute autorité étrangère, dit Findel, n'exprimant jamais que sa propre conviction, qui était le résultat de ses profondes et savantes recherches, Krause s'était imposé la tâche de stimuler de tout son pouvoir l'œuvre de la francmaçonnerie, d'y consacrer sa vie et de faire en sorte que les autres frères aussi considérassent cette institution au point de vue philosophique. Par son œuvre capitale : Les trois plus anciens documents de l'art, il combla une lacune sensible dans l'histoire de la maçonnerie et s'acquit la reconnaissance de la partie éclairée et pensante de la confrérie. Avec Ignace Fessier, il posa les bases de la nouvelle littérature maçonnique allemande et de l'histoire critique. » L'ouvrage comprend deux volumes; le premier parut en 1810, le second en 1813. Krause et Mossdorf, qui l'avaient assisté, furent mis en accusation ; ils sortirent victorieux d'une première lutte, mais bientôt ils se virent frappés de la peine de l'exclusion. Avec raison Findel blâme la loge et loue les victimes, ce Le courage et le mérite de Krause et de Mossdorf, écrit-il, apparaissent d'autant plus
grands et plus dignes de reconnaissance, quand on se reporte à l'époque de leurs premiers actes publics, alors que le bien inappréciable de la liberté dans la publicité et des recherches scientifiques qu'aujourd'hui personne n'oserait plus attaquer, n'était point encore conquis. »
Parmi les jurisconsultes qui firent partie de la maçonnerie, nous pouvons citer ici Jean-Gaspar Bluntschli, l'auteur du Droit international codifié et de nombre de travaux remarquables. Initié en 4838 dans la loge Modestia cum lïbertate de Zurich, il fut affilié, en 1864, à la loge Rupert aux cinq roses de Heidelberg; en 1872, il devint grand maître de la grande loge Au soleil de Bayreuth. « C'était, a dit de lui un maçon, un ornement et une force réelle de notre alliance. » Nous pouvons citer également un homme qui rendit d'éminents services à la noble cause du droit des gens, Gustave Roiin-Jaequemyns, qui fut reçu maçon dans la loge La liberté de Gand.
Sans plus entrer dans les détails, mentionnons l'initiation d'Emile Littré Elle eut lieu à Paris, le 8 juillet 1875, dans la loge La clémente amitié. A la cérémonie assistaient les frères Louis Blanc, Léon Gambetta, Madier de Montjau, Challemel- Lacour. Le même jour fut initié Jules Ferry.