L ESPRIT SCIENTIFIQUE
exprimer cette idée de la division du mystère, l'idée que tout problème, du fait qu'il est posé, reçoit déjà un commencement de solution, puisque la possibilité de le poser implique qu'on en connaît les termes, qu'on soupçonne qu'il y a à le poser. Il n'y a donc plus mystère, car le mystère suppose l'insoupçon absolu des problèmes eux-mêmes. On peut faire le même raisonnement au sujet de la question morale, où la psyciiophysiologie est intervenue si puissamment. Il est à prévoir que la progression combinée des sciences magnétiques, de la cliimie et de la physiologie, en modifiant nos données sur la matière, modifieront forcément nos données sur la connaissance, éclairciront le problème de l'incarnation et, par conséquent, altérant les termes de l'antique question du physique et du moral, reposeront l'éthique sur des bases absolument nouvelles. En vérité, nous pouvons considérer que les sciences sont en train d'accomplir, à la minute même que nous vivons, le plus gigantesque effort qu'elles aient tenté depuis un siècle ; elles reprennent le rêve que l'Encyclopédie, faute de notions chimiques, n'a pu que souhaiter, et elles reviennent à l'antique ambition des mages, des thaumaturges et des prophètes, avec une vaste expérience analytique. Elles reconstituent (( la Science», avec une liberté d'esprit absolue. Jadis, la théolo-
gie fut, aux premiers temps de riiumanité, également (( la Science », englobant l'art, la poésie, la philosophie concentrées aux mains des prêtres ; mais comme la documentation était en enfance, la question du « mystère » ne pouvait prendre qu'une forme unitaire, représentative d'un être central et inconnu, et la morale fut forcément considérée comme son émanation, comme une révélation. La science actuelle, en modifiant expérimentalement la composition du mystère, ne gêne même pas les manifestations théologiques et métaphysiques. Pasteur est mort en chrétien, révérant un symbolisme religieux qu'il ne respectait pas moins pour l'avoir dégagé des enfantines croyances anthropocentriques, et il est dans le clergé même des hommes qui ne se considèrent pas comme infidèles à leur foi pour ne pas croire que Dieu créa l'homme à son image. La mission morale du prêtre leur semble au con traire se fortifier s'il accepte de telles infractions au dogmatisme romain, et nous avons de la Bible elle-même une idée si nouvelle, que sa signification aujourd'hui admise eût mérité jadis le châtiment réservé aux hérésies. Evidemment, aux yeux du clergé nouveau, la séparation des deux Testaments serait un véritable bienfait, mais la constitution actuelle de la religion ne s'oppose même pas à l'esprit scientifique, et la contestation
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de la divinité de Jésus se réduit à une simple mutation des termes sans infirmer sa valeur éthique. Quant à la question sophistique de la (( consolation )) réclamée par les sentimentaux à la science, qu'y répondre? Elle témoigne d'une si lamentable faiblesse d'esprit qu'on ne sait comment l'accueillir. On ne croyait pas que des hommes réputés intellectuels pussent encore la poser sous cette forme puérile : « Quand vous nous aurez tout expliqué, en serons-nous plus heureux.^ » Que ne s'en prennent-ils à Nietzsche tout autant qu'à la science ? L'un et l'autre leur répondront que la connaissance, la compréhension et la possession de soimême sont les seules formes du bonheur, et que quiconque le désire en de tels termes ne pourra que le chercher là ori il n'est pas, du fait seul qu'il le cherche. Tolstoï, chrétien, et Nietzsche, athée, ou soi-disant tel, leur répondront exactement comme Pasteur ou M. Berthelot, ou encore comme Guyau. (( Morale sans obligation ni sanction )), (( transmutation de toutes les valeurs », (( le salut est en vous », autant de variantes de la même conviction. Et la science est parfaitement en mesure d'apporter, elle aussi, sa morale de révélation et son idée de Dieu.
Déjà le criminalisme et les théories de la suggestion et de la responsabilité ont commencé à
entamer foiiement dans le clomainé social les nolions morales admises. La chose est loin de son accomplissement, mais dès à présent on a le droit de dire que la science « peut prétendre » à la direction morale des sociétés, et une telle parole, modérée dans la forme, s'oppose si vivement à la tumultueuse impuissance des moralistes du xix*^ siècle, qu'on comprend leur fureur.
Est-ce à dire que le rôle du romancier et de l'essayiste ne sera plus que celui d'un commentateur inutile des principes scientifiques, ou d'un vain protestataire cramponné à l'ancienne théologie.^ Nous ne le croirons pas plus que M. Berthelot lui-même. Si M. Brmietière s'est chargé de démontrer qu être idéaliste ne veut pas du tout dire, hélas ! avoir des idées, il existe une minorité d'esprits (notamment dans le mouvement symholiste), qui, au nOm de Fart, des lettres, et des chefs-d'œuvre théologiques et métaphysiques, s'inquiètent des prétentions écrasantes de la science, et gardent encore sur le cœur les lourds commentaires que le naturalisme en a faits.
C'est à ceux-là, sincères et suhtils, qu'il faut s'adresser. J'ai été moi-même et suis encore trop passionné de métaphysique, trop essayiste, trop sentimental et trop convaincu de la culture des
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idées pour accepter de gaîlé de cœur une capitulation des lettres devant la science, et la translation de leurs privilèges d'enseignement moral à cette grande survenue. Mais je crois fermement qu'il reste aux écrivains une tache splendide, celle de vivifier et de transposer dans le domaine expressif les nouvelles données du symbolisme scientifique, chose que la science n'a pas à faire et ne peut pas faire (i).
Il s'est produit jusqu'ici quelques cas d'application du merveilleux scientifique au roman (Wells), et ce n'est pas de cela qu'il s'agit, car la veine serait vite épuisée. Je remarquerai seulement en passant que de grands spiritualistes comme Poe et Yilliers de l'Isle-Adam ne l'ont pas méprisée ni tenue pour « intruse en la maison », selon un mot malheureux et trop répété du catholique Verlaine, sensitifde génie et intellectuel médiocre. Mais les romans des Rosny ont été bien plus loin dans la vraie direction, et leur comparaison à ceux de Zola mesure l'immense progrès réalisé. A ceux qui montreraient de la répugnance à une telle tâche, nous demanderions pourquoi le roman psy-
(i) La théorie du spectre solaire telle que l'ont constituée Ghcvreul, Helmhollz et Charles Henry a ratifié l'impressionnisme, elle ne l'a pas fait. Mais n'y a-t-il pas eu collaboration libre entre Claude Monet et ces hommes ;*
I go IDÉES VIVANTES
cliologique n'a pas craint de se mettre si longtemps an service de toutes sortes d'hypothèses spirituahstes bien plus vagues et plus ennuyeuses que les assertions de la science. Est-ce parce que c'étaient là des matières plus aisément convertissables et (( rendant davantage » P C'est que précisément ces harmonieux ou élégants sophismes indémontrables empruntaient à la littérature ses plus séduisants moyens de parler pour ne rien dire ! Nous a oyons depuis peu le public qui fait la moue devant la science fêter une certaine métaphysique jésuitique qui emploie les termes d'âme, de mystère, d'inconnu, de fatalité, sans jamais convenir au préalable de définitions exactes de ces termes, remplace ces définitions par des métaphores, représente (( l'âme )) comme un élément flottant essentiel et pourtant irresponsable des pires compromissions de la moralité, et arrive ainsi à enchanter les lecteurs élégants par un verbiage onctueux, racinien, fluide, une mélopée du style oii JoulTroy et Caro s'arrangent tant bien que mal avec Emerson et Marc- Aurèle pour excuser les défaillances du « corps». Une semblable métaphysique de salon est, par son soin à éviter toute définition, une sorte de mystification intellectuelle, et vraiment une génération nourrie de Taine n'en est pas à admettre cette fausse monnaie dans la circulation des idées.
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Il serait facile d'ailleurs de montrer qu'il y a dans l'astronomie, dans d'autres sciences même les éléments d'un merveilleux^ d'un tragique que la littérature exploiterait de tout autre façon que Jules Verne. U émotion de pensée finira par prendre son rang. Est-ce à une époque où la musique s'arroge de plus en plus le domaine de l'expression métaphysique et sentimentale, avec des moyens colossaux et une puissance d'universalité indéniable, que la littérature s'obstinera à ne plus tenir compte de son apparition que de la conversion de la science vers la synthèse et croira avoir tout fait en se réfugiant dans la négation ? Et si la science j^rend la place de la Révélation, persistera-t-elle à nier l'évidence et à déclarer pessimistement que rien ne modifie rien ?
Il n'y a pas à se le dissimuler, et l'aveu serait dur pour un écriAain et un idéologue qui garde un res])ect profond au Kantisme et aux idées de Fichte et de Hegel, et qui a souffert comme d'autres de les voir mesquinement insulter par des antirationalistes qui n'ont pas plus de respect pour la science, et se rassasient de nationalisme, de néo-catholicisme, de culte des morts et autres lieux communs : l'aveu serait dur, si nous en faisions une question d'amour-propre qui n'est pas de mise en présence de problèmes généraux. La
littérature s'est comportée puérilement A'is-à-vis de la science, et si celle-ci montre peut-être de l audace en réclamant la direction sociale avec un secret mépris pour Fagitation tapageuse des romanciers psychologues, elle y a du moins, à l'heure actuelle, heaucoup plus de droit que les lettres, et nous ne pouvons pas nous solidariser avec M. Brunetière et nous entêter dans la réaction pour le simple plaisir de bouder la science. Nous voyons d'ailleurs ce que créent sociologiquementces idées, et vraiment ce serait une calamité que d'être ramenés à un tel idéal (i). Ne parlons même pas de celui de (( la bonne souffrance » qui ne mérite pas la discussion. Dans la recherciie obstinée du progrès (acceptons l'expression en bloc ; quelque nuance que nous y admettions, la situation reste la même), dans cette lutte pour l'hégémonie de la direction morale, la littérature a épuisé tous les systèmes, et elle est fourbue au moment où la science propose ses lentes constatations.
Nous n'avons rien à opposer à ses armes. L'orga-
(i) Même remarque pourrait être faite à propos de l'illogisme profond de la « culture classique » chez les politiciens et les magistrats mis quotidiennement en face de questions ressortant de la science. Et par « culture classique » j'entends aussi la philosophie, que le xyiii" siècle pensait être à même de résoudre ces questions.
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nisation littéraire est aussi déplorable que Forgaiiisation scientifique est soigneuse et méthodique. On parle du moyen d'action qu'est le livre. Mais on s'aperçoit mal que ce moyen d'action devient de jour en jour plus dérisoire, il n'est besoin que de consulter les catalogues annuels d'édition pour être épouvanté — et le mot n'est pas trop fort — de la quantité de livres exécrables qui bénéficient d'une grosse vente au détriment des livres oii il y a du talent. H y a trois classes de livres : ceux qui sont faits pour plaire, et qui valent ce que vaut le gros public, les livres de valeur moyenne, faits avec honnêteté, et les livres profonds, lesquels sont quasi-inconnus. Et quant au défaut d'entente, à la jalousie, à la mesquinerie des milieux littéraires, mieux vaut s en taire tristement. Ces débitants d'émotions morales sont régis par une immoralité presque sans exception. Il y a bien aussi les cabales intestines dans les milieux scientifiques, mais combien moindres, par la constitution même des sciences, de leur objet et de leurs recherches ! La malignité littéraire n'a pas manqué de dénoncer ces cabales ; elle a paru heureuse de les constater semblables aux siennes, mais elle n'a guère pu s'en prendre qu'aux médecins et elle expire au seuil des laboratoires, la vie du savant lui est inconnue et c'est encore pour la science une force de plus.
Elle apparaît unitaire, digne, grave, et cette négatrice de la morale est plus morale que la littérature psychologique. Enfin, elle s'est organisé une presse et une critique auxquelles la littérature n'a exactement à opposer que ses revues, au point de vue de la compétence et de la probité. Encore l'action intellectuelle des revues est-elle en partie paralysée par les journaux. L'œuvre néfaste de la presse pseudo-littéraire a désorganisé bien des talents, gaspillé les idées morales et presque totalement ruiné la critique française. Pendant qu'elle accomplissait cette désorganisation et qu'aux creusets de la vanité, de l'arrivisme et de la surproduction fondaient les plus utiles notions et les liaisons les plus logiques de l'effort littéraire, le roman psychologique dégénéré trouvait son Sedan dans l'entassement confus des vieux sophismes du pessimisme sentimental, de la religiosité, passait de l'égotisme au nationalisme, accusait le public de sa propre lâcheté, de son inertie, et perdait toute initiative .
Est-ce à dire que nous devions proclamer à notre tour la faillite de la littérature .^^ Assez d'écrivains indépendants ont sauvé l'honneur et racheté les erreurs prétentieuses du roman « confesseur des âmes inquiètes », pour que nous ne proclamions
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pas une faillite que la science d'ailleurs ne se pique pas d'exiger. Mais si des savants nous apportent des vérités claires, il apparaît qu'ils aiment mieux et comprennent mieux le rôle des vraies lettres que les déclamatoires romanciers qui gémissent d'être enfermés après avoir tiré la porte derrière eux, et qui retournent au confessionnal après avoir prouvé la sécheresse de leur intellectualité, agencé bien des sophismes et étourdi le public de leur verbalisme. Ayant abusé de la mission littéraire, ils se sont desservis eux-mêmes, et ils ont perdu le droit de diriger un mouvement intellectuel. Il ne s'ensuit pas que les écrivains soient tous forcés à une telle abdication, et leurs déclarations montrent bien qu'ils espéreraient faire penser qu'un échec est inévitable là où ils n'ont pas réussi.
Nous nous permettrons d'envisager la situation avec d'autres sentiments, en respectant l'intégralité des droits littéraires, en respectant l'entier domaine de 1 expression, et toutes ses dépendances psychologiques et sociologiques, mais en considérant avec calme, avec sympathie, l'esprit scientifique nouveau ; nous désirerons la réfection de la presse et de la critique comme celle des deux principaux instruments de l'idéologie littéraire, et nous tiendrons pour amie la science qui, en face des officiants métaphoriques de (( la bonne souffrance » ,
diminue la souffrance sociale ; nous la considérerons comme une alliée naturelle des lettres dont elle renouvelle la substance, et qu'elle ne s'est jamais voulues tributaires. Nous sommes à une heure ori l'examen des hypothèses scientifiques parle plus à notre esprit et à notre imagination que la lecture des romans, et de cet examen nous tirons autant de réflexions fécondes que nous en tirions jadis de l'étude des métaphysiques considérées comme de merveilleux récits. Il ne s'agit donc plus d'un antagonisme, mais d'un accord. Nous ne contesterons pas que les lettres puissent encore se révéler admirables, émouvantes et même profondes en (( racontant des histoires », et peut-être un homme comme M. Berthelot, aux heures de repos, y prend-il un plaisir plus vrai, plus naturel que nousmêmes. Mais il s'agit d'une littérature ne se servant du roman à personnages que pour énoncer des idées philosophiques, psychologiques ou sociales, alors nous serions insensés de méconnaître l'immense efficacité du concours de la science, et de ne pas aller à elle franchement, dans notre amour de la connaissance unitaire et antithéologique, de cette connaissance conciliant l'esthétique, la métaphysique et la morale, qui est le corps simple visé par l'universelle analyse des intellectuels.