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INTRODUCTION A UNE ESTHÉTIQUE ET A UNE CRITIQUE D'ART UNITAIRES

Quel reproche capital est adressé par la critique ordinaire à notre époque d'art? Celui d'être inquiète.

Qu est-ce que l inquiétude en art ? Une forme du iîesoin de l'unité.

Lorsqu'on reproche à une époque d'être inquiète, on lui reproche son désir d'une connaissance simultanée des lois intellectuelles et de leur réduction à une loi unique, qui serait le rapport unitaire de la conscience aux phénomènes, la pierre pliilosophale de la pensée.

Cette inquiétude n'est que le pressentiment de la vanité des catégories. Elle n'est pas à confondre avec le désordre. Signe de foi, elle se manifeste aux heures qui précèdent les grandes trouvailles. Celui qui vit sur l'héritage du passé est calme, ou

inerte, en s'appropriant des procédés qui furent conçus dans l'inquiétude. Les grands créateurs de jadis ne nous apparaissent calmes qu'après une longue suite d'années et d'imitateurs. L'écrivain inquiet est, non celui qui repousse les formules, mais qui veut trouver la sienne, et ainsi ajouter au classicisme. L'inquiétude, agrégée par la critique vulgaire à l'idée de (( décadence », est la condition nécessaire de toute ascendance : elle est l'élément acide qui émulsionne toute formule et l'empêche de se figer. Etre inquiet, c'est vouloir se vouer à une croyance plus large, c'est avoir en soi-même une foi assez grande pour mépriser le repos et les succès faciles, ne point se tenir quitte envers les devoirs supérieurs d'une vocation. Il y a une inquiétude impuissante et une inquiétude féconde. La première se dresse parfois comme un remords à la fin de la carrière des producteurs soi-disant calmes, qui, après avoir vécu sur le passé, s'aperçoivent de leur inanité. Mais l'inquiétude féconde peut être plus méthodique que la routine elle-même. L'inquiétude féconde est le désir de synthèse.

Soyons donc modestes, en ce qui touche notre travail, mais soyons fiers d'être inquiets dans une période inquiète, apprenons à discipliner cette puissance latente. N'être jamais satisfait, voilà ce qui effraie les faibles : ne soyons jamais satisfaits,

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en gardant une sérénité intime, en comprenant que l'insatisfaction n'est point une déception de gloriole, mais la constatation d'une loi éternelle. N'envions pas le sort des pseudo-classiques qui simplifient les problèmes en feignant d'en ignorer toutes les données, pareils aux animaux qui croient n'être point vus en se cachant la tête pour ne point voir le chasseur. Une des idées les plus fortes que la science ait imposées à l'attention de tout intellectuel, c'est que le mystère est une progression indéfinie qui se nourrit de ses acquisitions successives : une constatation ne ferme rien, elle ouvre la discussion d'un problème qu'on ne pensait point à poser, et l'enrichissement du savoir humain, c'est d'élargir les perspectives de ce qu'on ne sait pas. C'est ainsi que, depuis les premiers systèmes qui pensaient tout englober dans trois ou quatre symboles, nous nous sommes fait de l'univers une idée infiniment plus belle en multipliant les énigmes : ce n'est point constater notre ignorance, c'est nous préparer du travail. L'inquiétude méthodique est un hommage à la beauté nombreuse de l'univers, la quiétude est envers elle un acte de peureuse indifférence : l'inquiétude méthodique enfin est un acte de lucidité et d'amour. Qu'elle aboutisse à une formule nouvelle, ou qu'elle se borne à une série de sollicitations de

l'esprit en face de la multiformité de la vie, elle est assurée d'être un noble emploi des facultés intellectuelles : elle se déplace selon le rythme universel qui jamais ne s'arrête, elle est mouvante comme toutes les certitudes, comme tous les points fixes, qui ne sont fixes que dans la réciprocité de leurs rapports, et sont entraînés sur des parallèles dans le mouvement mondial.

L'époque actuelle, par ses meilleurs artistes et par ses meilleurs amateurs d'art, manifeste un désir de l'unité. Elle est inquiète. La fusion des arts la hante, elle cherche à les retrouver tous dans chacun d'eux, à trouver leur plus grand commun diviseur, la racine du sentiment esthétique. Et ce sont ces efforts vers l'unité que la critique « moralisante » prend pour de stériles agitations de l'esprit. Cette critique se bouche les yeux en répétant que tout est très simple et en réduisant tout à quelques recettes. Elle vit sur deux préjugés qu'elle n'a jamais voulu examiner afin de leur conserver un caractère de certitudes dogmatiques : l'un est la croyance au Beau absolu, sorte d'idole internationale, de déesse Raison placée dans un domaine inaccessible. L'autre est la croyance au Progrès considéré comme une sorte de course vers cette borne marquant l'arrivée. C'est sur cette double conception enfantine qu'ont été fondés les grands catéchismes esthétiques, les

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académies, les écoles à cours et à concours, les organisations de collège protégées par tous les Etats, et l'histoire sociale de Fart n'est que l'histoire des protestations des vrais créateurs contre ce vaste enrégimentement, contre cette codification pétrifiant des lois vivantes et mouvantes. Ce calme de la mort, cette sérénité de la momie, cette simplicité refusant la difficulté, ont de tout temps masqué de leurs vertueuses façades la vanité de la critique médiocre, empressée à stigmatiser Finquiétude, qui est la sincérité et l'amour de la vie. Nous touchons à peine à un moment où l'esprit académique, mis à nu parle criticisme et par l'initiative courageuse de quelques grands artistes, va apparaître à tous comme le véritahle esprit de décadence, comme la pire des inquiétudes, celle d'une pensée épuisée qui s'accroche désespérément au conservatisme pour cacher à elle-même autant qu'à autrui son impuissance. Que de luttes, que de chefs-d'œuvre n'a-t-il pas fallu pour arriver à cette heure libératrice ! Pour remplacer la notion du Beau absolu, formel, proportionnel, par l'idée du caractère, c'est-à-dire du Beau expressif, pour remplacer Fidée de « marche à l'idéal )), Fidée d\in Absolu auquel atteindre par voie additionnelle, par Fidée d'un absolu quotidien, ayant sa preuve dans chaque conscience et étant, par soi-même, indéfini,

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pour bannir de Fart tous les postulats philosophiques dont on l'encombrait, pour le mettre à même d'échapper aux canons, aux types de beauté décrétée, pour le libérer des sophismes du noble, du fini, du parfait — il aura fallu l'héroïsme d'une lignée d'artistes pauvres, des siècles de sacrifice et de révolte.

C'est donc en dehors des affirmations de la critique que se manifeste la saine inquiétude que nous appellerons dès maintenant d'un nom plus élevé : le désir de l'unité, le désir du contentement continu de l'âme par la connaissance d'une harmonie préétablie entre tous les arts, et même entre toutes les initiatives de l'intellectualité.

Ce désir de l'unité, dont la fusion des arts est la formule la plus récente, existe dans tout l'art moderne. Depuis trente ans il a, sous l'impulsion de l'œuvre wagnérienne, pris une forme précise. Auparavant il se manifestait par des intentions, des velléités, des presciences, une certaine tendance philosophique. On en trouve les traces chez des écrivains très dissemblables, chez des esprits mystiques regrettant qu'il n'y ait plus « l'Art » comme il y a eu « la Science » . Hello , Villiers de l'Isle-Adam, ont dit admirablement ce regret, ont protesté contre la spécialisation des arts et des sciences, au nom de l'esprit de synthèse philoso-

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phique. Baudelaire a laissé une formule frappante dans le célèbre sonnet où il est dit que (( les parfoms, les couleurs et les sons se répondent », vers qui a fait tout le décadentisme et le symbolisme infiniment plus que le paradoxal sonnet des Voyelles de Rimbaud. Mais il a fallu Wagner pour amener les esprits à un examen serré, métliodic|ue, de toutes ces presciences éparses. C'est lui qui a provoqué, et lui seul le pouvait, un mouvement assez considérable pour permettre d'éludier la question dans ses applications. Nous pouvons, à cause de lui, juger avec des pièces sérieuses, aller au fond du problème philosophique qui est le véritable soubassement de la fusion des arts. C'est Wagner qui a essayé la grande synthèse, qui a groupé, par l'autoritarisme effrayant de son génie, les arts jusqu'alors séparés : c'est donc en lui que nous pourrons étudier la première phase du problème, dont la donnée est en somme celle-ci :

Y a-t-il continuité absolue, relation constante, entre tous les ordres de pensées humaines ? Notre âme le pressent. Mais pouvons-nous rendre visible cette continuité, l'extérioriser dans nos œuvres, créer un langage d'analogies assez souple pour parler simultanément à l'esprit de tous les ordres de pensées .^^ Est-ce à l'œuvre d'imposer à l'âme ce travail, est-ce à l'âme de le faire ? Ne courra-t-on

pas, SOUS prétexte de synthèse, à une désolante confusion ? La fusion des arts est-elle une utopie, ou la prévision d'un langage intellectuel futur ? La question doit-elle être posée intérieurement ou peut-elle s'extérioriser ?

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