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L'ESPRIT SCIENTIFIQUE DEVANT LES LETTRES ACTUELLES

(( La science est aujourd'hui en mesure de revendiquer la direction morale et matérielle des sociétés )). Cette parole de M. Bertlielot, prononcée à l'occasion de son jubilé en 1901, a soulevé une émotion profonde. Le respect seul a pu atténuer chez certains l'ardeur des controverses en présence d'une déclaration qui leur semblait un défi, et qui reste tout au moins l'expression absolue et altière d'une croyance. Il ne nous semblera pas inutile de commenter aujourd'hui une phrase qui peut être considérée comme l'emblème et la formule d'un différend intellectuel dont les données reparaissent à chaque instant, sous mille formes, dans les préoccupations idéologiques de l'époque. On peut dire même que toutes sont plus ou moins forcées d'y revenir. D'autre part, une semblable parole n'est pas la propriété momentanée d'un seul homme. M. Bertlielot était entre tous qualifié

pour Fénonccr. Mais il est d'un caractère trop élevé, d'une âme trop familière des idées générales pour ne point identifier sa conviction à l'idéal scientifique lui-même et cesser de s'attribuer, là comme toujours, une valeur représentative. C'est donc à sa redoutable sentence elle-même que s'adresseront les réflexions qui vont suivre.

Que la science puisse revendiquer la direction matérielle des sociétés, cela a été généralement admis, parce que très peu de personnes sont en état d'évaluer l'effort scientifique moderne et que leur ignorance de la science ne leur permet d'en envisager que les résultats tangibles. L'évidence des applications les conquiert. Les gazettes en font part au public en simplifiant enfantinement l'exposé de leurs idées génératrices, et le nombre des découvertes usagères de la science a été assez considérable en peu d'années pour frapper la foule d'un respect craintif et lui inspirer confiance dans le progrès simultané des recherches entreprises. La science, depuis cinquante ans, a contribué si puissamment au développement des industries, que la vieille idée, chère à Pécuchet et -à Homais, du (( savant » bizarre occupé de choses obscures et inutiles, est morte. Aux yeux de tous, même des agriculteurs, le savant apparaît aujourd'hui comme

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un homme fortement armé, détenant des procédés d'une puissance immédiate, et comme une personnalité qui peut intervenir pratiquement dans l'existence contemporaine tout en se livrant, dans des laboratoires interdits, à des travaux abstraits qu'il est superflu de connaître. La foule ne s'est jamais fait que deux images de l'homme qui sait : ou elle le tient pour un maniaque négligeable, un innocent; ou elle le considère comme un thaumaturge capable de galvaniser les trépassés ou de faire de l'or. Elle n'a pas modifié cette conception simpliste depuis le moyen âge, et le savant actuel, apportant le téléphone, le phonographe, l'acétylène, les rayons X, ou telle substance chimique modifiant des industries et décuplant la production par une économie décuple sur la matière première, semble aux foules un magicien modernisé. On n'a pas manqué de dire et de redire que Pasteur ou Berthelot eussent pu gagner des fortunes colossales avec des inventions qu'ils ont noblement données au commerce, et ce genre de détails impressionne toujours les majorités. Enfin, les résultats pratiques de la science ont si favorablement disposé l'opinion, qu'il n'est guère de bourgeois qui, lisant dans son journal quelque nouvelle acquisition scientifique, ne se dise : « Ils ont encore trouvé cela, ils finiront bien par trouver le reste. . . »

Et la vision d'un monde mécanique permettant le moindre effort est faite pour flatter les esprits ordinaires.

JMais pour les esprits mieux informés, la déclaration de M. Berthelot comportait deux termes dont beaucoup contestaient la conriexité et dont un plus grand nombre encore n'admettaient que le premier. Sans méconnaître les bienfaits matériels de la science, ils étaient d'abord résolus à soutenir qu'il n'y a pas (( La Science » mais simplement (( les sciences » et que cette distinction est grosse de conséquences. Et ils soutenaient ensuite que les sciences ne peuvent aucunement prétendre à une direction morale des sociétés, sinon par des moyens très indirects. Il est évident, par exemple, que l'introduction progressive des données scientifiques dans le domaine industriel peut, en modifiant les conditions de la production et des tarifs, en généralisant l'hygiène, sur maint autre point encore, avoir une influence sociologique.

La continuité et la réciprocité des phénomènes sociaux est aujourd'hui trop communément admise, pour qu'on hésite à l'acceptation d'une telle pensée. Mais le mot de « morale » a le don de fanatiser les intellectuels de la classe dite « spéculative ». Et il semblait, depuis le subit développement des sciences dans le domaine pratique, que celles-ci

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eussent convenu de ne jamais toucher à des questions de cet ordre.

Par une étrange interversion, la science, qui inspirait jadis de la défiance et même de l'hostilité à la foule, lui a inspiré sympathie et confiance en devenant « les sciences », et les intellectuels, qui la considéraient jadis comme une sœur de la philosophie, se sont mis à la détester pour des raisons opposées. La science, du milieu du xix'' siècle jusqu'à nos jours, a paru s'éloigner des problèmes idéologiques pour se consacrer aux problèmes pratiques, et sa plus surprenante création, celle de la chimie, semblait bien préciser par son objet même cet abandon et ce retour à la spécialisation, ce culte de l'analyse succédant à la prétention aux idées générales. C'était un répit, un temps d'arrêt, et rien de plus. Mais les moralistes, les philosophes, les spiritualistes, les idéologues littéraires continuaient à échafauder des systèmes a priori, à se débattre dans les catégories kantiennes et néokantiennes, à bigarrer de diverses ajoutes l'idéalisme de Cousin ou de JoulFroy, à transformer l idée chrétienne ou à remonter à l'hellénisme, à déformer Schopenhauer, à amalgamer la métaphysique et la morale, à concilier le rationalisme et l'animisme, enfin à embrouiller passions, raisons, instincts, chacun selon son goût personnel, et à

bâtir à tout bout de champ des synthèses hypothétiques et légèrement déclamatoires. La métaphysique et la morale sont en effet l'occasion de faire montre d'un art délicieux et même puissant, si elles sont maniées par des esprits poétiques et lyriques, et le mysticisme s'ouvre à soi-même des perspectives illimitées, où l'éloquence trouAC des thèmes magnifiques. Et comme l'art, par la beauté du verbe et Fénonciation d'une conviction personnelle, trouve toujours moyen d'émouvoir l'âme, n'ayant pas pour mission de fortifier l'esprit, il arriva que de nobles livres résultèrent du spiritualisme, et que leurs incohérences mêmes furent des beautés. Elles choquèrent la vérité, mais en en tirant des étincelles. Cependant la science, industrialisée, confinée dans l'analyse, était peu séduisante aux imaginatifs : elle se souciait peu de les charmer, et se laissait traiter d'(( utilitaire » voire de (( démocratique » par les essayistes spiritualistes.

Qu'arriva- t-il pourtant, sinon que le tourbillonnement de ceux-ci dans le maëlstrom des hypothèses théurgiques les ramena inexorablement à leurs points de départ et les replaça devant les mêmes questions originelles, devant la causalité et la finalité, avec une ironie vexante pour leur éloquence P II advint alors que certains, fatigués de ces vains discours, se tournèrent vers la science,

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et se demandèrent si elle n'avait pas trouvé, dans sa marche lente et peu brillante, quelques points positifs. Il y eut deux rapprochements plutôt fâcheux. Le premier s'opéra par la divulgation des idées darwinistes qui, commentées à tort et à travers par des littérateurs et des moralistes de salon, considérées comme la glorification de l'athéisme et la consécration du struggleforlife, excitèren^^ une indignation factice, dont la cause était nulle. Vainement les efforts de Taine, restituant au déterminisme son véritable sens, survinrent : ils n'enrayèrent pas les protestations des spiritualistes et des néo-chrétiens, qui déclamèrent sur l'immoralité de la science et ne manquèrent pas de tenir la morale pour un fief inaliénable du spiritualisme et du rationalisme. Le second rapprochement se fit par l'entremise du roman naturaliste et social, s'appuyant sur Comte et sur Taine et lançant dans les lettres la lourde théorie de l'hérédité avec l'insuffisance intellectuelle que l'on sait. Il y eut cette fois une réaction plus vive encore de la part d'esprits libres, dégagés du déisme, mais trouvant que vraiment ce commentaire du déterminisme et du positivisme était par trop médiocre, et d'un machinisme aussi naïf, à tout prendre, que la morale du vice puni et de la vertu récompensée. Le réalisme était le fruit d'une

réaction bien compréhensible contre les faveurs de ridéalisme sentimental, mais i'un n'avait guère plus de fond que l'autre : il y avait substitution de fétiches et non progrès. Ce fut à ce moment que le roman psychologique intervint, avec la prétention de recueillir les deux héritages, et de développer une conception morale en tenant compte des observations déterministes. Il faut dire à sa louange que c'était une tentative du moins très supérieure aux monotones « cas de conscience » du déisme de Sorbonne et aux non moins monotones (( documentations » du naturalisme. Mais si l'une et l'autre parlaient des jargons, l'un nébuleux et l'autre chiffré, le roman psychologique ne manqua pas d'en parler un troisième ; et avec les poupées du sentimentalisme et les mécaniques du naturalisme, il inventa la poupée mécanique perfectionnée, à la fois automatique et déclamatoire, dont les actes piètres furent commentés sentencieusement. C'était l'époque où quelques essayistes, s'appuyant sur les théories physiologiques de Claude Bernard, commençaient, développant aussi Taine, à chercher prudemment la racine de la psychologie dans l'étude des localisations cérébrales, en réagissant contre les catégories, les impératifs, le rationalisme absolu et les doctrines de révélation catholique. En face des Lachelier, des

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Jouffroy, en face de la croyance à un lieu géométrique de la morale situé hors du globe terrestre et dans un infini hypothétique, les Ribot, les Richet, les Dubois- Reymond, rompant avec la métaphysique, cherchaient à mettre d'accord la morale et la physiologie en les exemptant toutes deux d'un parti pris anthropocentrique sur lequel avait jusqu'alors reposé presque exclusivement la morale de révélation. Le roman psychologique ne manqua pas de tomber dans le travers de ses prédécesseurs et de faire les demandes et les réponses : ne résistant pas à l'orgueil de sembler introduire dans les lettres un élément de certitude, il se crut assez fort pour résoudre les vieux problèmes, démonter le mécanisme de l'âme, et satisfaire tout le monde en sauvegardant l'idéalisme conventionnel et la morale révélée, le fameux consentement universel, tout en évitant les objections adressées au vieux sentimentalisme par les déterministes. Gela fit sensation dès l'abord : par malheur, la psychophysiologie était loin de se déclarer aussi avancée que ses commentateurs littéraires. Il faut souvent se résigner à sembler apprendre d'autrui ce que l'on est chargé de lui enseigner, et d'excellents disciples de Claude Bernard durent passer des heures de surprise profonde en lisant les romans de M. Bourget.

Comme, en ces matières, on n'en impose pas indéfiniment, sinon à soi-même, il advint ce qui devait advenir. Le roman psychologique ennuya tout le monde, et dut s'avouer sa facticité. Dès lors, chacun tira de son côté. Les uns en revinrent élégamment au « Que sais-je P » et, à défaut de Montaigne, se référèrent à M. Renan, qui n'en eut cure ; les autres demandèrent de l'énergie au tombeau de Napoléon et des conseils au culte des morts ; et d'autres revinrent tout bonnement au catholicisme et au nationalisme. C'était affaire personnelle ; mais on ne renonce pas facilement, ayant endoctriné le public, au prestige de la « direction d'âmes». Aussi les propagateurs du roman psychologique préférèrent-ils faire retomber sur la science, qui ne s'était jamais souciée d'eux, la responsabilité de leur échec. N'ayant pas réussi à constituer un individu psychologique viable, à résoudre en lui les antinomies du déterminisme et du libre arbitre, de la morale révélée et de la morale constituée par l'accommodation au milieu, ils imaginèrent, aA^ec une certaine rouerie, de déclarer que l individu n'était pas un sujet à étudier en soi, mais qu'il n'existait que par réciprocité sociale : c'est ainsi qu'ils virèrent adroitement vers le roman sociologique, et c'est ainsi qu'après le culte du moi, nous avons vu M. Lemaître passer

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du renanisiîie au Tribunat uatioiiaiisle, et M. Boiirget enfin se déclarer moiiarchisie et catholique; quand on n'a plus d'idées psychologiques, on s'en trouve toujours assez de reste pour s ingérer dans la politique, et les impuissances s'y voient moins. Cependant ces lluctuations s étaient faites discrètement : il fallut M. Brunetière et son besoin inné de dogmatiser pour s'aviser de tout gâter en criant à \di failUte de la science. Et, semblable à ces accusés qui, par un coup d audace, prennent 1 oHensiA e et accusent préalablement, cet écrivain, se posant en champion de l'idéalisme, du spiritualisme, du catholicisme, du sentimentalisme et de la morale révélée, déclara tout net à la science qu'elle avait trompé tout le monde, déçu les romanciers, failli à ses promesses, qu'elle n'expliquait ni Dieu, ni le bien, ni le mal, qu'elle ne (( consolait » pas!

Un observateur impartial, pour parler comme feu Ponson du Terrail, restera frappé de stupeur devant cette extraordinaire bouffonnerie idéologique qui consiste à vouloir faire signer en blanc un chèque sur la banque des certitudes et à crier au voleur lorsque d'honnêtes gens, n'ayant rien promis, se refusent à payer, et prétendent bien ne pas rembourser un orviétan qu ils n'ont pas vendu. Les savants eussent pu trouver cette manœuvre d'un comique scandaleux et répondre à l'accusa-

tioii d'alius de conliance par une semblable au nom de Taine et de Claude Bernard. Ils préférèrentlaisser vaticiner M. Brunetière, travailler, et donner plus tard leurs résultats, non sans observer l'illogisme profond des littérateurs à leur égard. Au temps de Lulle, de Paracelse, et même de van Helmont, les idéologues reprochaient aux alchimistes de se mêler de synthèse métaphysique, et en réclamaient le droit exclusif: lorsque la science se restreignit à l'analyse et aux applications, ils lui reprochèrent de ne pas donner de synthèse. Au xviii'' siècle, les encyclopédistes avaient paru désireux d'une conciliation : mais l'énorme agrandissement du champ des recherches au xix'' siècle avait rendu la dissociation nécessaire, pour longtemps du moins. Que signifie donc la hautaine réponse de M. Berthelot, faite fermement à M. Brunetière .^^ Ceci, simplement, qu'après la période de dissociation, la science Ydi tenter la réunion des deux principes. Et depuis la mort de Pasteur un seul homme avait qualité pour prononcer une telle parole et présager une telle opération de l'esprit scientifique actuel : c'était l'homme qui en créant la chimie organique, après être descendu au fond de l'analyse est remonté à la synthèse.

(( La science peut prétendre, a dit M. Berthelot, à la direction morale des sociétés. » Il n'a pas parlé

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de métaphysique, et il a pour cela ses raisons, mais il ne nous est pas interdit de les rechercher, M. Berthelot, comme Pasteur, s'est bien gardé d'imiter la présomption des écrivains qui, admettant d'emblée à la morale une origine et une sanction métaphysiques, dans leur zèle antbropocentrique, reprochaient à MM. Ribot ou Richet, qui n'en peuvent mais, de ne pas avoir trouvé dans la psychologie de quoi assurer leurs dires. Il a laissé de côté le champ métaphysique, sur lequel la science n'est pas encore en état de rien décider. Mais on peut bien prévoir que , dans l'esprit de M . Berthelot comme dans celui de Pasteur, la métaphysique finira peutêtre par se déduire de la morale, ou du moins par en être la conséquence individuelle, encore qu'ils affectent de n'en point parler. Nous avons entendu sur ce point quelques leçons de Pasteur bien significatives, à TEcole normale, à quelques mètres du cours du bon Ollé-Laprune.

Mais si M. Berthelot se montre encore plus réservé que Pasteur et que Claude Bernard et s'il a tenu à se tenir apparemment à la chimie c'est-àdire encore plus loin des questions morales que les physiologistes, il n'en sous-entendait pas moins quelques considérations essentielles auxquelles la phrase litigieuse fait évidemment allusion.

Et la première de toutes les considérations est

justement celle qu'on a feint de ne pas remarquer, celle de la modification profonde delà science contemporaine. La diatribe de M. Brunetière aura au moins servi à démontrer que les psychologues de Sorbonne et de roman avaient tour à tour souri ou tiré la langue à une science dont ils ne s'étaient même pas fait une idée précise. Si la majorité de& savants se sont dévoués depuis cinquante ans aux perfectionnements industriels, il n'en est pas à conclure que les sciences ont dévié vers l'utilitarisme, renoncé à rejoindre par la psychophysiologie les problèmes moraux, et « sombré dans le matérialisme )) (i). La lignée des savants idéologiques n'apa:^ cessé de s'établir, depuis les théories dynamogéniques de Faraday jusqu'aux idées pastoriennes, aux principes vitalistes de Bernard, aux synthèses oiganiques de M. Berthelot. Et c'est précisément à une heure où la science commence à tenter sa synthèse et à se remettre en marche vers les problèmes moraux, qu'une génération de neurasthéniques littéraires, conservateurs, sentimentaux, déistes et dandys, lui jette à la face une déclaration de fail-

(i) Précisément M. Le Châtelier se plaignait récemment, dans la Revue générale des sciences, de voir les savants actuels se désintéresser de buis pratiques et distinguer trop entre la science pure et la science appliquée. Une telle réflexion montre que les écrivains sont un peu en retard en faisant le contraire.

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lite avec une stupéfiante tranquillité. S'est-elle demandé un instant sila science était bien ce qu'elle en pensait? Pas une minute, et on le voit autant dans les romans de M. Bourget que dans l'opuscule de M. Brunetière.

Cependant l'esprit scientifique se révèle autrement sage, logicien, prudent et hautain que l'esprit littéraire. Il sait bien que « les sciences » n'avancent pas toutes sur un même plan, que leurs découvertes sont solidaires, que la chimie biologique pourra peut-être dans quelques années aider la psychophysiologie bien plus que nous ne le croyons, et qu'avant de parler des (( sciences » il faudrait savoir desquelles on parle. Quand on pense qu'on vient encore nous citer le mot de Broussais : (( Je n'ai pas trouvé l'âme sous mon scalpel » en déclamant contre le matérialisme de la médecine, et qu'on conclut de là au matérialisme de la science en général ! M. Brunetière dirait presque (( son voltairianisme » s'il osait. Mais la science a des réponses d'une tacite ironie, et tandis qu'on incrimine le matérialisme et le (( manque d'idéal » de la médecine, prise pour toutes les sciences selon les besoins de l'argumentation, voici que la science fait connaître que les conditions de la matière se transforment. La (( vile matière », thème des décla-

rations, devient, par les découvertes successives de Ghevreul, de Hertz, de Rœntgen, absolument dissemblable de ce qu'on croyait. L'interpénétration, la polarité, la dissymétrie moléculaire, les identités d'ondes lumineuses et sonores, la perception transsubstantielle des rayons X détruisant toutes les notions sur l'agglomération et l'opacité, autant de principes qui arrivent à convertir cette fameuse (( matière » en un élément quasi-métaphysique, en un (( sensible » aussi swedenborgien que possible, en un (( tissu magnétique » continu. Que deviennent alors les vieilles théories de la connaissance et les arguties séparant le pondérable et impondérable.^ Cependant une autre branche des sciences, celle des études magnétiques, coïncide à la chimie biologique et à l'optique pour relier à l'ancien occultisme la psychophysiologie, pour constituer une nouvelle théorie de la connaissance et du (( corps astral », développer ainsi le principe des localisations cérébrales et fortifier le principe de l'objectivation du moi par la constatation de la perméabilité indéfinie de la matière. Ici Hertz, Ghevreul, Rœntgen, Helmholtz, réincarnent Lulle, Van Helmont, ressuscitent la vieille alchimie et corroborent le fakirisme et ses miracles, avec plus de documents, mais sans moins de mysticisme facultatif.

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Et qui ne voit que l' élude de la matière ainsi comprise entraîne d'immenses conséquences dans le domaine métaphysique P Nous arrivons tout droit à la fameuse question du (( mystère », prétexte et postulat de toutes les morales de révélation, et nous apercevons clairement que La Science, telle que la concevaient les anciens alchimistes-métaphysiciens, ce n'est pas seulement la réunion des sciences, c'est avant tout leur réunion à un égal degré de développement, c'est, en somme, la métaphysique réalisée, la réduction à l'unité du physique et du moral. Or, les degrés de développement ne sont pas encore égaux, il se trouve par exemple que la chimie synthétique selon Pasteur et Berthelot est hien plus dégagée de l'ancien ne conception de la matière, hien plus idéologique que la médecine, en ce moment. Quant au « mystère )), la science n'est pas assez étroite pour l'envisager comme une sorte de corps simple irréductible dont une synthèse tenace aura raison quelque jour, et que les moralistes la mettent au défi de réduire dans ses creusets. La science conçoit que le mystère est, de quelque nom qu'on l'appelle, mouvement, force. Dieu, etc., un principe autocomplexe, qui se reculera et se multipliera plus on progressera. Le mystère en effet n'est pas une notion fixe, mais il s'accroît et s'augmente en rai-

son directe des découvertes : rigiiorance primitive, en facilitant les théodicées, avait réduit l'imniense somme des phénomènes incompréliensilîles à une conception unitaire de leur cause, et plus l'humanité a appris, plus elle a dû décomposer ce (( mystère )) global en une infinité de mystères partiellement réductibles. Connaître, c'est être à même de découvrir d'autres sujets de recherches là oi^i l'inconnaissance ne percevait que du néant. C'est ainsi que roccultisme, par exemple, création toute métaphysique, intuition traditionnelle chez quelques rares esprits, loin d'être tué par la science comme on le prétend, s'en fortifiera au contraire, et que les idées de Hertz et de Hœntgen sur l'interpénétration réalisent la supposition de certains spirites, supposition géniale que l'état de la science expérimentale privait de la possibilité d'une démonstration pratique et qui, de ce fait, passait pour démente ou tout au moins gratuite.

On peut donc considérer que la science, loin de tuer le (( mystère » cher aux idéologues et aux sentimentaux, le fortifie ; mais elle le débarrasse de son vieil attirail théologique et anthropocentrique. Quand M. Berthelot a déclaré, il y a quelques années, en soulevant les railleries « La nature n'a plus de secrets pour nous », il voulait simplement

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