WAGNER ET LA FUSION DES ARTS
Wagner a essayé la synthèse extérieure des arts pour en imposer la synthèse intérieure dans l'âme de l'auditeur. Sa volonté, son génie ont tout hrisé pour parvenir à créer une œuvre de synthèse homogène. Il a réuni des conditions exceptionnelles, il les a entassées fastueusement en piédestal à sa gloire, et cette gloire est immortelle. C'est précisément pour cela qu'il est licite de la placer en dehors d'une discussion sur le wagnérisme, et de parler librement de celui-ci. L'hommage de l'admiration béate et servile messied à la mémoire du grand (( circula leur d'idées » qui a écrit Opéra and Brama et la Lettre à Frédéric Villot. La gloire de Wagner est entrée dans la période historique : il faut savoir ce que son œuvre nous apporte, et mesurer ses conséquences dans les nôtres, et maintenant seulement, après le symbolisme, après le retour à la symphonie et à la sonate, après
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Louise et Pelléas, nous sommes à même de le savoir.
L'essai de concordance continue du décor, de l'orchestre, de la mimique, de la voix, à l'expression unitaire d'une émotion intellectuelle ou sensuelle, c'est l'œuvre wagnérienne tout entière. C'est l'aboutissement raisonné du romantisme dramatique, la mise en œuvre des quatre arts au service d'une sorte de symbolisme sociologique, d'une messe esthétique ouvrant à la communion publique le culte des héros représentatifs d'idées générales. Ce caractère de religion sociologique, de messe, est inhérent à la musique symphonique ; dans l'esprit magnifiquement unitaire de Wagner, allemand et hégélien, cetie mission de la musique est la conséquence naturelle de son caractère de langage philosophique international, de langage symbolique (prévu par Fichte et Schelling). Wagner tente d'olFrir au monde un credo métaphysique exprimé dans une langue directement psychique, secondée par trois arts. Que ce credo, après avoir été mystique et orthodoxe dans Lohengrin et Tannhauser, se soit élevé à une sorte de panthéisme diffus et de religion des héros et des surhumains dans la Tétralogie pour devenir dans Tristan et Yseult un fatalisme pessimiste puis enfin montrer dans Parsifal le témoignage repentant de
l'orthodoxie, que cette évolution du credo wagnérien ait soulevé tour à tour l'admiration et la colère de l'Allemagne philosophique, toujours le credo est l'objet de la plus profonde volonté de Wagner : cette conscience germanique ne peut séparer l'art de la métaphysique, cette conscience d idéologue voit en la musique un trait d'union incomparable, un chiiTre d'une puissance illimitée, cette conscience unitaire enfin fait de la musique un moyen et non un but, un moyen qu'elle choie, qu'elle adore, mais un moyen (i). Et à sa suite cette conscience d'esthéticien philosophe entraîne les trois autres arts. Wagner saisit la musique à rebours, remonte contre la conception de Bach, voit en Beethoven les premiers signes de sa propre pensée ; le besoin de fusion l'entraîne à nier violemment la mission individuelle de chacun des arts. Tout plie sous la cruelle tension de son génie.
Nous sommes à une heure où le vieux destin de la musique semble se venger de Wagner, comme d'un enfant révolté. L'ironie de ce destin nous
(i) Il est très curieux que Nietzsche lui ait reproché précisément le contraire dans la Généalogie de la Morale. Mais c'est par haine de l'idéal ascétique auquel Wagner après Hegel avait consacré la « langue sacrée « nouvelle. Le reproche fût tombé s'il avait célébré l'athéisme dionysiaque i
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conseille à tous d'aimer la musique de Wagner plus que sa métaphysique, que son symbolisme, que l'idéal au nom duquel il a empoigné Pégase aux crins pour lui ployer de force le col contre la terre. Non seulement cet idéal, mais la tyrannie exercée sur les trois autres arts, après avoir ébloui deux générations, nous semblent moins importants et moins légitimes que la musique wagnérienne elle-même. Wagner a été l'un des plus grands génies symphoniques qui aient paru et qui paraîtront dans le monde, et la musique prend sa revanche : elle l'a comblé de ses dons, il a voulu moins l'honorer que s'en servir, elle se venge en restant malgré lui son plus beau titre à notre admiration. La philosophie, le symbolisme, l'art unitaire, la subordination des arts réunis à l'expression d'une métaphysique, tout cela en Wagner est passionnant, tout cela datera, prétextera des études : mais tout cela se désagrégera, sera contesté, comme l'attestation d'un orgueil babelique, d'un essai d'internationalisme unique au monde. La symphonie de Wagner, seule, demeurera intangible. Déjà une respectueuse lassitude s'élève en nous, déjà sa musique nous touche plus à elle seule que toutes ses idées. Est-ce donc à dire que nous répugnons à la fusion des arts ? Non certes, et c'est bien elle qui nous a tant passionnés dans
Wagner, et qui nous l'a fait aimer d'un amour tout différent de l'amour que nous inspiraient les autres grands symphonistes. Et sa tentative nous a laissé la soif de cette fusion : en l'osant à un tel point, elle nous l'a montrée presque possible, elle nous a fait frôler notre idéal secret, et ce frôlement nous a plus désespérés encore qu'à l'époque oii nous nous en pensions immensément éloignés. La trajectoire foudroyante de cette comète oij tous les arts, où toute la synthèse intellectuelle, brûlaient en une délirante fusion, cette trajectoire nous a emportés dans un tourbillon, elle nous a presque fait toucher au zénith, nous avons cru que cette fois le génie humain allait toucher à l'Unité. Et puis il n'y a pas touché, la trajectoire a continué vertigineuse, l'éloignant avec la même vitesse sublime qui l'avait approché du but, et à notre culte, à la passion religieuse qui nous avait saisis, une douloureuse déception s'est mêlée. Estce à dire que la logique de Wagner était défectueuse, disproportionnée, que le dosage des éléments était mauvais, qu'il avait trop de moyens d'expression pour ce qu'il avait à dire, qu'il était plus original musicien que philosophe, qu'enfin sa musique suffisait à l'expression de ses idées P Tout cela peut-être est A^ai, tout cela est digne d'étude. Est-ce, enfin, dans une certaine facticité
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romantique, dans l'impossibilité d'atteindre à la sérénité de Sophocle, qu'il faut chercher l'erreur initiale, dans le théâtralisme viciant l'alliance de la philosophie mystique et des arts, est-ce dans le lieu même choisi par Wagner, dans ce théâtre moins pur qu'un temple et plus pur qu'une scène habituelle, qu'il faut voir la cause de l'échec P Cet homme, adoré avec une frénésie passionnelle qu'aucun artiste n'a connue, adoré comme le prêtre et le poète-roi espéré par une élite lasse et ardente, cet homme a-t-il trop présumé des moyens humains ? A-t-il, surtout, trop préféré le culte de sa propre gloire, s'enveloppant de son éblouissante volonté, réalisant son rêve avant de mourir, se voulant inimitable, semblant couper les ponts et brûler les vaisseaux derrière lui, afin de rester isolé sur un Sinaï? Peut-être est-ce là, dans cette dernière supposition, que nous trouverons le secret de la chute splendide. Le théoricien Opéra and Brama n'écrivit pas pour nous, mais pour s'expliquer à nous, pour s'attester : ce Moïse, tenant les tables de sa loi, ne redescendit pas dans son peuple. Sous la réelle sincérité de ses affirmations ardentes, il semble qu'on sente parfois une ironie, une joie amère, celle de I homme qui pense : (( Oui, cela est logique, mais vous n'aurez que le droit de le comprendre, moi seul le réaliserai. » Le Avagné-