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L'IDENTITÉ DES ARTS GRÉE UNE FUSION INTÉRIEURE

Par un effet de la logique apparente, l analyse que nous venons de pousser à ses dernières conséquences semble conclure contre la fusion des arts, et même à leur dissociation de plus en plus grande dans l'avenir : cependant ce n'est là qu'un détour, le dernier avant la réduction à l'unité de tous les éléments que nous venons d'examiner.

L'affinement progressif de la perception auditive ou chromatique semble donner un argument aux négateurs de toute fusion raisonnée des arts. Si, en effet, l'affinement tend de plus en plus à faire trouver dans le son et la couleur en eux-mêmes non plus seulement une impression, mais une signification, cette transposition de la sensation au

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raisonnement exclura radjonction créléments et de liaisons logiques. Un tableau sera, comme un tapis, le développement, en arabesque décorative, d'une couleur. Il représentera des tons, il n'aura pas besoin de sujet et déjà l'art impressionniste ne nous montre la nature, dans le paysage, que comme un motif secondaire à propos duquel s'établit l'étude delà luminosité, de la tonalité. Le tapis d'Orient est l'aboutissement d'un tel art, joie de l'œil et de l'esprit sans le concours de la raison, par la seule vertu de la couleur. Déjà la musique se contente de s'appeler fugue, étude ou sonate pour nous suggérer, par des combinaisons de timbres, des choses que la littérature pourrait longuement décrire par images précises. En glorifiant Balzac, Rodin entend moins reproduire l'image du monsieur qu'a été Balzac, d'après des daguerréotypes, et faire ainsi le médiocre portrait qu'est toute statue posthume, que combiner un ensemble de plans et de volumes dont le mouvement éveillera l'idée de puissance, de lyrisme, qui nous vient au nom de Balzac : ainsi figuratif et allégorique, le monument sera une stèle votive, un hommage de pierre, non le portrait de Balzac, mais l'idée que Rodin se fait de son génie et la transcription qu'il en peut donner en sculpture. Il s'ensuivrait que les arts ainsi envisagés se spécialiseraient

de plus en plus, avec leurs techniques séparées et leurs idées absolument solidaires de chacune de leurs matières.

Et cependant ce n'est là qu'une indication décisive pour nous aider à la véritable mise en place de la question. Dans toute cette étude, tout nous conduira à penser, loin de I hypothèse wagnérienne, que la fusion extériorisée est une utopie matérielle, parce que la fusion intérieure, dont elle n'eût servi qu'à être le signe et l'encouragement, s'accomplit d'elle-même, se parfait d'heure en heure dans la conscience humaine. A quoi donc, en efPet, servirait l'assemblage diffîcultueux des quatre arts, sinon à éveiller dans la conscience l'idée de leur union et à imposer un quadruple parallélisme de sensation P Et du moment que la conscience apprend à faire d'elle-même ce travail, et à évoquer les quatre arts dans la contemplation d'un seul, le but n'est-il pas atteint, l'âme ne devientelle pas plus (( Avagnérienne » que Wagner, si une éducation subtile l'a mise en état de constater d'une façon permanente 1 identité que nous avons trouvée au fond de l'analyse ? Qu'est-ce donc que la fusion extérieure, sinon le moyen de faire sentir à l'âme cette identité P Et en quoi l'assemblage des quatre formes, et de dix s'il existait dix arts, renforcerait-il cette perception P L'unique de l'uni-

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vers se pressent, pour quiconque a pensé, dans la relation de deux objets tout autant que dans les relations de mille objets. Du moment que la conscience a pu comprendre que tout n'est que signes, elle peut aussi bien trouver le multiple dans l'unité que l'unité dans le multiple : la quantité des signes n'a pas d'importance, pourvu qu'on sacbe ce que vaut un signe par lui-même, et par conséquent qu'on soit capable d'en prévoir les combinaisons infinies. Une goutte d'eau dit l'eau entière, un fruit signifie tous ses identiques, un être dit son espèce. C'en est assez pour déterminer dans la conscience le travail analogique qui seul importe. Car le vrai but logique de la fusion des arts n'est pas d'annihiler chacun d'eux au profit d'un art global et inconnu, mais de renforcer dans l'esprit de l'auditeur la compréhension des propriétés de chacun d'eux par comparaison. Le but est moral et non extérieur. Si la fusion évoque chez l'auditeur, le lecteur, le spectateur, une pensée nouvelle, ce n'est pas celle d'un art conçu comme une sorte d'alliage des arts, mais celle d'une référence à une Unité éternelle qui se trouve au fond d'eux tous. La solution de Bayreuth va plutôt contre cette référence : sa simultanéité d'expressions détruit les arts l'un par l'autre plutôt qu'elle ne les combine. L'art unitaire qu'elle vou-

drait créer, et qu'elle échoue à créer parce que la simultanéité constante lui est impossiljle, cet art se réduit toujours à être la conscience elle-même, à donner l'impression de l'identité par un courant magnétique reliant les diverses formes du beau.

// ne s'agit pas de remplacer tous les arts par un seul: il s'agit de faire comprendre quils ne sont qu'un seul en quatre modes, et que plus chacun de ces modes se montre individuel et spécialisé, plus il démontre sa communauté indestructible avec les autres. Ainsi la nature ne prouve pas l'unité en détruisant la multiplicité, mais au contraire, en affirmant celle-ci, elle fortifie la démonstration de l'autre.

L'identité des arts ne doit donc pas être nécessairement ramenée à leur fusion. Ce sont deux notions qui ne sauraient s'absorber que dans la conscience. Dans les œuvres, qui sont des signes, elles demeurent distinctes : ou plutôt la constatation de l'identité supprime la nécessité de la recherche d'une fusion. On peut dire qu'une peinture littéraire, une musique descriptive, une poésie musicale et une sculpture symbolique, telles que nous les avons vu essayer, ne seront que des erreurs dès lors que, par désir de fusion, elles oublieront leur destination, les limites naturelles de leur pouvoir, et, pour mieux dire, leur identité

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personnelle. Mais plus elles seront régies par des idées picturales, sculpturales, poétiques, musicales, c'est-à-dire plus elles sembleront se refuser à la fusion extérieure, plus elles amèneront l'esprit de qui les contemple à la constatation de leur identité de principes.

L'antinomie de l'identité et de la fusion se résout donc ainsi. 11 n'y a qu'une fusion utile et possible, celle qui est intérieure : et qu'est-ce que la fusion intérieure P C'est la compréhension de l'identité. Le problème étant, de sa nature, un problème mouvant, destiné à des solutions successives, transformables, nous pouvons dire qu'à l'heure actuelle la musique semble être, non pas, comme le dit Wagner, l'art destiné à englober tous les autres et à les résorber, mais celui des arts qui donnera le plus intensément à l'esprit humain la notion de l'identité des autres, parce qu'il est un élément magnétique au moins autant qu'un art, parce qu'il est presque .l'identité elle-même, étant le Rythme pur. C'est en cela que Fichte et Wagner ont vu le plus vraiment et le plus fortement ses destinées, et c'est là l'élément mystique, abstrait, qui pourra faire de la musique une a irréligion de l'avenir ». En combinant le drame bayreuthien, Wagner n'a servi et affirmé que Wagner ; mais s'il a échoué (de quel splendide échec !) en croyant créer la

fusion extérieure des arts, du moins son œuvre a-t-elle prodigieusement aidé l'âme moderne à accélérer en elle-même la constatation de l'identité, qu'il voulait faire voir au théâtre : en voulant la séduire par un sensualisme supérieur, il a fortifié son idéalisme. Voilà sa tâche admirable, le plus incontestable bienfait de son génie. Il nous a fait faire un pas immense vers une façon d'envisager que nous n'aurions jamais dû quitter depuis l'origine des arts : mais c'est précisément parce que nous reviendrons à cette façon d'envisager que nous aurons moins besoin d'une œuvre-type qui nous y engage, et qui est un moyen, non un but. Le wagnérisme nous apprendra à n'avoir plus besoin de Wagner, et à lui être reconnaissants, mais non asservis.

Il en est de même pour les idées hégéliennes et, jusqu'à un certain point, pour les assertions de Taine touchant le rôle de la musique dans la moralité future. Il sera plus conforme désormais à la direction intellectuelle des artistes — et toutes leurs récentes recherches le prouvent — de renoncer à la vérification de l'identité par la fusion extérieure, et de revenir au nouvel aspect du problème en réduisant à l'identité toute la question. L'essentiel apparaît non plus de réussir une fusion mais de faire sentir à volonté au public, par un système

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de formules claires, les identités que la recherche de la fusion A^oulait lui faire saisir. Ou la fusion en effet sera manquée — et qui donc oserait espérer la faire mieux que Wagner ? — ou elle sera réussie : mais dès lors elle deviendra un poncif, et ne sera compréhensible qu'en elle-même, elle ne pourra réaliser son vrai but parce que les arts et les sensibilités continueront à évoluer jusqu'au jour où les identités seront devenues infiniment plus subtiles que ne les montrera l'œuvre fusionniste. Nous trouverons encore pendant quelques années que, dans la scène finale delà Valkyrie, le décor, le chant, le texte, l'orchestre, la plastique se fondent en un art suprême qui contient les autres sans les déformer — et c'est même un des trois ou quatre moments Avagnériens où la fusion est parfaite. Mais nous ne le trouverons plus quand nos sens seront devenus plus affinés, et quand la pyrotechnie, les timbres, les colorations des décors, les nuances musicales des vers seront devenus pour riiumanité bien plus complexes qu'à présent.

Mais si ce n'est pas la fusion en elle-même qui importe, si c'est seulement à titre de prodigieux <( exemple de grammaire » et pour apprendre à lire dans la conscience que nous l'aurons appréciée, si le but est de faire constater les identités des

arts, leurs réciprocités de principes, par un ensemble de formules claires et rapides, la question ne dévie-t-elle pas ? Ne voit-on pas qu'elle va quitter le domaine de la création pour entrer dans le domaine de la critique ? Si nous voulons que le public en vienne à constater tout naturellement, chaque fois qu'il voit une œuvre d'art, en quoi elle est identique aux autres arts, si nous voulons qu'il contrôle ainsi ses facultés sensitives les unes par les autres, n'est-ce pas par une éducation critique que nous y parviendrons, plus que par de brillants mais fortuits exemples ? Et que nous importera le génie de Wagner, auprès de la leçon que nous en tirerons pour le bien de tous ? Est-ce donc à la nécessité d'une complète réfection des bases de la critique d'art que nous conduira cette étude ? Oui certes, et nous touchons ici à un degré où, comme nous Talions montrer, la critique cesse d'être la critique distincte de la création et à elle inférieure selon un grave préjugé, à un degré oii elle va devenir une création elle aussi, où elle sera la transition insensible en tre l'homme qui crée et l'homme qui comprend ; et l'analyse de l'identité et de la fusion nous aura amenés à penser que la pierre philosophale, le corps simple, ce n'est pas autre chose que la conscience vivante, réceptive de l'univers, microcosme unique, alors que

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le rythme, le mouvement vital générateur de toute lumière, de toute vibration, de toute sonorité, de toute forme, est le plus grand commun diviseur des arts.

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