LE CLASSICISME ET L'ACADÉMISME
Je voudrais essayer de montrer aujourd'hui la profonde différence qu'il y a entre l'académisme et le classicisme. Gela semblera peut-être utile, parce qu'on en est venu à employer indifféremment, dans l'usage courant, deux mots qui désignent deux ordres d'idées profondément dissemblables.
L'histoire de la peinture moderne notamment est, depuis i865 surtout, celle de la lutte ouverte entre les peintres d'école et les indépendants. L'Ecole, ou l'Académie, passe pour être la gardienne du classicisme, qu'elle est censée défendre contre les innovations compromettantes. Si vraiment un corps constitué par un Institut officie] et des chefs d'enseignement a légitimement la charge de défendre une doctrine de beauté transmissible, son rôle est noble. Mais s'il ne protège qu'un ensemble d'erreurs et usurpe ainsi un prestige, son rôle participe à la fois de la duplicité et de l'arrogance. Si, d'autre part, des novateurs renient tout enseignement transmissible de la beauté et prétendent agir
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au hasard, ils sont odieux : mais s'ils sont à même de prouver qu'ils ne désavouent un enseignement ofRciel qu'au nom d'une tradition nationale qui leur semble plus juste et plus viable, ils forcent 1^ critique et le public à examiner de près le fondement même d'une autorité qui les condamne et qu'ils désavouent. G est ce qui arrive en ce moment, où l'antique majesté .de l'Ecole est près de sa ruine. L'académisme, cela est évident, a tout intérêt à se faire passer pour l'indispensable conservateur du classicisme, et à absorber en soimême cette belle notion. Mais les indépendants n'ont pas moins intérêt à bien prouver qu'en attaquant l'Ecole ils n'attaquent qu'une parodie du classicisme, et précisément au nom de celui-ci. Voilà pourquoi il peut être utile de parler de ces choses très clairement au public, de détruire un malentendu de mots et d'idées et, en somme, de définir nettement le classicisme et l'académisme, en considérant l'histoire de notre art français.
Qu'est-ce ce donc que le classicisme, qu'y a-t-il sous ce mot ? Est-ce ce qui convient au génie d'une race, ou bien est-ce ce qui, de toute éternité, internationalement, signifie la beauté ? Il n'est pas
LE CLASSICISME ET l'aCzYDÉMISME III
besoin cle s'égarer dans la métapliysiqiie et de prendre corps à corps la notion du « beau en soi » pour voir que, des deux façons d'envisager la question, la seconde est vague, la première très précise. Qu'il y ait une « beauté en soi », cela est possible dans le domaine philosophique qui, du moins dans le rationalisme, admet des notions idéales indifférentes à révolution ethnologique et aussi abstraitement vraies que les nombres. Mais dans le domaine de l'art appliqué, concret, une (( beauté en soi » ne signifie rien. Le beau évolue selon les émotions qu'il soulève ; le beau s'alimenle de son évolution même, qui détermine celle des styles et des divisions individuelles. Il n'y a pas quelque part, dans l'histoire des arts, un point culminant, une beauté déhnitivc que lavenir copiera sans l'égaler, sous peine, s'il s'écarte do celte copie, de tomber dans la folie ou la laideur. Beauté, laideur, sont des termes aux sens variables. Les quelques principes de vraisemblance, d'équilibre et de logique qu'on retrouve dans toutes les œuvres humaines, et qui les font perceptibles à l'humanité successive, ne sont pas du domaine esthétique; ils sont du domaine logique, simplement. 11 est évident, par exemple, que l'on ne saurait concevoir, pas plus chez les Grecs que chez Goya ou Whistler, une figure n'étant pas
IDÉES Vn^ANTES
divisée symétriquement, n'obéissant pas aux lois de la pesanteur, ou encore un paysage sans plans et sans éclairage. Mais il n'y a pas une beauté, il y a des beautés parallèlement légitimes et émouvantes. Et il n'y a pas une époque oii, une fois pour toutes, le beau ait été atteint, car cela est contraire aux lois évolutionnistes qui régissent les aspects, les sensibilités, les pensées. Il est loisible à chaque individu d'estimer que les Grecs, ou Vinci, ou Rubens, ont touché au sommet de la beauté permise à l'homme : mais ce ne saurait ôtre un dogme généralisable. Que serait une Beauté que personne ne percevrait ? Et elle ne saurait être perçue qu'à travers mille conditions psychologiques inhérentes aux climats, aux races, aux mœurs, k tout ce qui crée les conceptions successives de l'humanité.
Ainsi donc, une ((Beauté en soi » serait une idée pure, désincarnée. Si elle avait été incarnée par les Grecs, par exemple, elle serait au milieu de l'histoire esthétique comme un barrage, en deçà duquel tout l'aurait préparée, au delà duquel tout serait erreur et décadence, et la copie des Grecs deviendrait la seule possibilité du beau. Ce serait l'apothéose du plagiat. Nous retrouvons là tous les principes de la scolastique du moyen âge, de cette époque étonnante et terrible ori l'humanité chré-