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L OBJET ET LE TEMPS

naître ce qui se passera. Le chien à qui je jette un morceau, s'il veut le happer, doit pouvoir calculer à quel moment précis le morceau parviendra à la hauteur de sa gueule. C'est donc bien notre conviction de la régularité de la nature qui intervient; la nature s'y prête, cela est incontestable, mais cette conviction dépasse, nous l'avons vu, les limites de l'observation directe, elle est absolue et nous garantit l'avenir ^

Ainsi, la mesure du temps repose, en dernier lieu, sur l'existence des lois dans la nature, et par conséquent le temps, nous apparaît, ainsi que nous l'avons dit, comme homogène à l'égard des lois. Par contre, le postulat de légalité n'implique nullement que les objets eux-mêmes doivent rester immuables dans le temps. Ici il suffit réellement que nous connaissions la forme de la fonction, c'est-à-dire la manière dont ils changent avec le temps. En l'énonçant, nous formulons une loi. On peut même affirmer que cette forme de la loi est sa forme primitive, puisqu'elle correspond le mieux à son but. En effet, puisque nous voulons prévoir, connaître l'avenir, et que nous savons mesurer le temps, le plus simple serait de déterminer comment les objets du monde extérieur se modifient en fonction du temps ^. Si cette proposition ne nous parait pas évidente du premier coup, c'est à cause de la nature particulière du concept du déplacement. Ce concept est ambigu ; un objet déplacé nous apparaît à la fois comme ayant subi une modification et comme ayant conservé son identité. Nous aarons l'occasion de revenir plus longuement sur ce sujet. Pour le moment, contentons-nous de remarquer que, pour écarter le trouble que ce concept est susceptible d'apporter dans la question qui nous occupe, nous n'avons qu'à recourir aux phénomènes dont nous avons parlé plus haut et qni n'évoquent point directement dans notre esprit l'image du mouvement. Ainsi, eu affirmant qu'après t secondes, d'une solution de phosphore blanc dans du tribromure de phosphore, d'une concentration donnée, une proportion déterminée se trouvera transformée en phosphore rouge, ou encore

1. M. Painlevé, Bulletin de la Société française de philosophie, 1905 (p. 64-65) affirme que la notion de l'homogénéité du temps et de Tespaco è l'égard des lois existe chez Thomme, antérieurement à toute science, comme aussi chez l'animal.

2. M. PoLNCABÉ déduit très justement cette forme de la loi directement de la a conceirtion scientifique » du monde, c'est-à-dire, selon notre terminologie, dn principe de légalité. Cf. Cournot et le calcul infinitésimal. Revue de métaphysique, XIII, 1903, p. 295.

qu*après t jours l'émanatioii du radium perdra la w-ième partie de sa radioactivité, nous formulons certainement des lois. Il est d'ailleurs facile de voir qu'en particulier les sciences de l'être organisé sont remplies de lois de ce genre, comme, par exemple : après n mois d'existence, la chenille devient papillon, ou : dans leur n-ième mois, les têtards perdent leurs branchies.

L'analyse à laquelle nqus venons de nous livrer en ce qui concerne le temps est, dans une certaine mesure, applicable à l'espace. Ici aussi il suffirait, à la rigueur, pour qu'il y eût ordonnance dans la nature, de connaître les lois en fonction des changements de l'espace. Mais, ici aussi, nous simplifions, en affirmant que la modification de la fonction est nulle, que les lois restent immuables à travers l'espace. Il ne sera peutêtre pas entièrement inutile de faire ressortir que cette homogénéité de l'espace à l'égard des lois est indépendante de ce qu'on appelle sa relativité. Ou pourrait supposer, en efiet, que nous sommes forcés de croire à l'indifférence du lieu parce que le lieu véritable nous est inconnu. Il est certain que nous en changeons sans cesse. La terre tourne autour de son axe et aussi autour du soleil, lequel, à son tour, progresse dans l'espace à une vitesse considérable. La probabilité pour que nous revenions jamais au lieu que nous avons occupé un instant est infime. Si donc nous avons pu abstraire des lois, alors que nous étions en train de changer de lieu avec une grande rapidité, c'est qu'apparemment le changement de lieu est indifférent au point de vue de ces dernières. Ce raisonnement serait valable pour l'état actuel de la science. Mais c'est un état relativement récent. Pendant une suite incalculable de siècles, l'humanité a cru fermement que la terre était un plateau immobile, que les lieux marqués par certains objets de taille considérable sur la terre, tels que des montagnes, de hautes constructions, étaient réellement des lieux de l'espace absolu et que Ton pouvait revenir au même « endroit » en marquant la situation par rapporta ces points de repère. Elle croyait aussi que l'espace avait deux directions réelles distinctes des autres, le bas et le haut. En scrutant nos propres croyances, nous verrions que nous ne sommes pas entièrement débarrassés de ces conceptions : nous éprouvons toujours quelque peine à nous figurer les antipodes qui, quoi que nous fassions, nous apparaissent « la tête en bas ». Mais, même lorsqu'ils croyaient que la terre était en bas et les cieux en

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