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CHAPITRE VI IDENTITÉ THANATOLOGIQUE

Par identité thanatologique, nous entendons les signes inhérents à la mort elle-même et pouvant faire reconnaître qu’une personne a cessé de vivre.

1° ETAT DES PAUPIÈRES. — Longtemps, on a admis que les yeux étaient ouverts aussitôt après la mort : de là, cette pieuse et tendre coutume, dans les familles, de venir fermer les yeux de celui qui n’est plus. En réalité, meurt-on les yeux fermés ou ouverts ? Il existe, à propos de cette question, des divergences parmi les auteurs : les uns, avec le professeur Tourdes, prétendent que les paupières, s’ouvrant au moment de la mort, doivent être fermées pendant l’agonie; d’autres, avec Van Hasselt, disent que les yeux, ouverts pendant l’agonie, restent dans cet état au moment de la mort. C'est à cette dernière opinion que paraît se ranger Parrot.

De son côté, Müller, dans sa thèse inaugurale, affirme la variabilité de l’état d’occlusion ou d'ouverture des paupières au moment de l’agonie. Pour lui, la vérité serait entre ces deux opinions. Quant à l’état des paupières après la mort, on s'accorde généralement à reconnaitre qu'au moment du dernier soupir les yeux sont ouverts, qu'ils l’aient été ou non au moment de l’agonie. Le même phénomène aurait été d’ailleurs observé sur

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les animaux qu’on sacrifie, sur des suppliciés et sur des gens frappés par la foudre, d’où il faudrait conclure que les caractères thanatologiques sont indépendants du genre de mort. Dans son traité des maladies des yeux, Galezowski rapporte l’anecdote suivante. En 1876, à la suite de cette affaire, Galezowski fut chargé par le président de la Société médico-légale de faire des recherches sur l’état d’occlusion ou d'ouverture des paupières après la mort,

Il rapporte que, chez les sujets examinés, les paupières étaient le plus souvent closes; néanmoins, dans les maladies cérébrales, avec lésions intéressant la masse cérébrale et irritant la base des méninges, les yeux restaient généralement ouverts.

En 1878, il fit, au Congrès de médecine légale de Paris, une communication sur le même sujet. Sur trente cadavres examinés, il trouva :

Neuf sujets avec les paupières complètement fermées au moment de la mort.

Onze avec les paupières demi-fermées.

Six avec une ouverture palpébrale très manifeste au moment

1 Galezowski; Traité des maladies des yeux, 1888, pag, 974.

Un vieux rentier, vivant seul avec sa domestique, avait, dit-on, la manie de conserver chez lui de fortes sommes d'argent et des liasses de titres qu'il s'obstinait à ne pas déposer chez le notaire, Une nuit, il meurt subitement, et le lendemain matin, c'est un de ses neveux qui, venant lui faire visite, pénètre le premier dans sa chambre et trouve son cadavre.

La famille, prévenue, accourt et se précipite sur la caisse. Vide, elle est vide. On cherche, on fouille partout ; rien. Alors les soupçons se portent sur la domestique qu'on accuse, tandis qu'elle était seule la nuit, d'avoir fait main basse sur le magot. Mais elle proteste énergiquement, disant qu'elle n'était pas encore entrée dans la chambre avant la venue du neveu. Les héritiers rongent leur frein, les preuves manquent, lorsque l'un deux, d’un air victorieux, s'écrie: «Mais oui, vous êtes entrée dans la chambre, le mort a les yeux fermés, vous seule avez pu lui fermer les paupières.» D'où procès. Le tribunal, fort embarrassé, s'adresse aux médecins légistes : Meurt-on les paupières ouvertes ou fermées? Reproduite en 1876).

ro de la mort, mais se rétrécissant peu à peu et finissant par dispa— raître au bout de quelques heures.

Quatre avaient les yeux ouverts au moment de la mort; aw bout d’un certain temps, un des yeux s'était refermé, l’autre était resté ouvert.

De cette statistique, il ressort qu'on meurt les yeux généralement ouverts, mais que ce phénomène est inconstant et qu'il ne peut à lui seul constituer un signe caractéristique de la mort.

Tout récemment, Valude a repris cette étude. Sur cent cadavres qu'il à examinés, il a trouvé dans les premières vingt-quatre heures :

Sept à douze 0/, de sujets avec les yeux fermés; quinze °/, avec les yeux ouverts; soixante-cinq °/, avec les yeux demiouverts ; dix à douze °/, avec un œil ouvert et un œil fermé. Dans les deux tiers des cas, l’orifice palpébral serait donc demi-ouvert. De plus, il a recherché, parmi les cadavres qu'il a pu revoir, comment se comportaient les paupières déjà observées.

Il a constaté que les yeux antérieurement fermés ne se sont jamais ouverts pendant un espace de deux et mème trois jours.

Sur cent yeux ouverts ou demi-ouverts au moment de la mort, cinquante environ tendent à se fermer ; un peu moins de l’autre moitié resterait dans l’état même où la mort les a surpris. Ces. proportions seraient sensiblement les mémes pour les hommes, les femmes et les enfants.

Au point de vue de l’âge ou de la cause de la mort, il n'y à rien à signaler.

IL semble pouriant que les sujets adipeux, corpulents ont une tendance à mourir les yeux fermés ; les sujets cachectiques, amaigris, au contraire, mourraient plutôt les yeux ouverts.

L'orbiculaire des paupières, qui reçoit son nerf du facial, se paralyse plus rapidement que le releveur de la paupière supérieure innervé par une branche du moteur oculaire commun.

L'origine en des endroits différents du cerveau semble expliquer

LATE suffisamment cette non-concordance dans l'apparition de la paralysie de ces deux muscles.

Le facial nait du bulbe et le moteur oculaire commun des pédoncules cérébraux : comme le plus souvent la mort se traduit par une asphyxie, qui se fait sentir tout d'abord sur le bulbe, le facial se trouvera naturellement paralysé lorsque le moteur oculaire commun ne l’est pas encore.

Enfin, à la seule inspection d’un cadavre, il serait possible de reconnaître si les yeux se sont fermés spontanément ou si les paupières ont été closes artificiellement.

Les yeux clos naturellement, ressemblent à ceux d’un homme endormi ; les yeux d’un cadavre qu'une main a fermés présentent à la partie culminante de la paupière une empreinte blanchâtre qui dénote la pression du doigt qui à clos les paupières.

La sécrétion des larmes semblerait un peu augmentée, et on aurait constaté chez le moribond, chose symbolique, l'issue d’une dernière larme. Cet écoulement de larmes existerait également chez les animaux, et les larmes du cerf sont légendaires.

29 ATTITUDE DU GLOBE DE L'OEIL. — Pendant la vie, les axes

optiques convergent vers l’objet examiné. Après la mort, ces

mêmes axes devieunent à peu près parallèles, ce qui donne au visage d'une personne morte une expression particulière. Il arrive quelquefois même que le parallélisme est dépassé, les axes optiques deviennent divergents, et les yeux ont de la tendance à se dévier en dehors, ce qui s’expliquerait par la diversité d'origine des racines nerveuses des nerfs moteur oculaire commun et moteur oculaire externe, Outre cette tendance au strabisme externe, l'œil subit fréquemment une rotation légère de bas en haut, «de sorte que les individus morts et couchés sur le dos paraissent regarder au plafond un objet situé derrière leur tête » (Müller).

3° INSENSIBILITÉ DE LA GONJONCTIVE ET DE LA CORNÉE.— De

Arno

toutes les membranes de l'organisme, la conjonctive et la cornée sont celles qui conserventle plus longtemps la sensibilité tactile, Le contact d’un corps étranger, doigt, morceau de papier, etc.…., la projection dans l’œil d'une goutte d’eau salée, de gaz irritant, etc.., permettent de constater l'absence de toute trace de sensibilité. Il paraît d’ailleurs que les garçons bouchers, pour s'assurer de la mort certaine d’un animal, se contentent de comprimer la cornée avec l'index : si l'animal ne réagit pas, la mort est certaine. La cornée reçoit son innervation du ganglion ophtalmique, par l'intermédiaire des nerfs ciliaires ; elle est ordinairement sensible très longtemps; les nerfs de la conjonctive viennent de la cinquième paire, dontla vie disparait plus rapidement, La persistance et la disparition dépendent d’ailleurs du genre de mort et de la partie du système nerveux qui cesse la première d'agir. | |

Dans la mort par le froid ou par la strychnine, la cornée perdrait, la première , la sensibilité, tandis que la conjonctive serait encore sensible, surtout vers l’angle interne.

Dans la mort par section du bulbe, au contraire, dans l’anesthésie par l'éther, dans la strangulation, la conjonctive serait la première sensible.

Il en est de même dans les empoisonnements par le curare. C1. Bernard a démontré que les inspirations d'hydrogène paralysaient également là conjonctive avant la cornée. On voit aussi des hémiplégies dans lesquelles toute une moitié de la face est insensible à l'exception de la cornée. Cette séparation de la fonction produite par l’action sélective de ces divers agents pourrait donc fournir un indice précieux pour reconnaître le genre de mort. Mais l’insensibilité absolue de la conjonctive et de la cornée ne prouve pas nécessairement que la mort soit réelle. Ainsi dans l’asphyxie, dans l’anesthésie, ces deux surfaces devienveut, à un moment donné, insensibles : cependant, le retour à la vie n’en est pas moins obtenu. Ces deux signes, sans être une

preuve péremptoire dela mort, sont cependant une bonne preuve de la disparition de la sensibilité.

4° PERTE DE TRANSPARENCE DE LA CORNÉE. — En outre, la cornée perd assez rapidement sa transparence, souvent en quelques minutes. Elle perd son poli, devient rugueuse, son épithélium se soulève par places, se ramollit, elle se couvre d'une toile glaireuse formée de grains de poussière, de débris d'épithélium et d’exsudats albumineux. C'est là un effet d’altération et d'imbibition de la cornée. Cette toile glaireuse ne s'observe pas exclusivement après la mort. On l’a constatée aussi dans la vie, notamment dâns le choléra. Tourdes a eu l’occasion de l’'observer parfois dans la fièvre typhoïde, dans la méningite cérébro-spinale, dans l’agonie. Elle est parfois monoculaire et se produit assez facilement lorsqu'il existe, au préalable, un ulcère de la cornée. Mais on peut dire que ce sont là des cas exceptionnels: et, avec ces restrictions, la toile glaireuse, dans les cas de mort rapide, est un signe très précieux.

La tension de l’œil diminuant, son tissu n'étant plus imbibé par l'humeur aqueuse, la cornée devient flasque, molle et se plisse facilement. Son ramollissement, à un moment donné, devient tel qu’elle conserve même l'empreinte du doigt. Finalement, elle se déchire et se détache avec une très grande facilité.

Le moment de l'apparition de l’opacité de la cornée n'est pas ioujours le même.

Ce phénomène peut s’observer dès les premières minutes qui suivent la cessation des fonctions, mais il n'est pas encore bien prononce.

Il s'accuse beaucoup plus les heures suivantes. D'une facon approximalive, celte opacité surviendrait quatre à cinq heures après la mort. L'application de compresses mouillées en retarderait l'apparition. S'il faut même en croire le D' Poncet, quand

la transparence a cessé, il serait encore possible de la faire reparaitre en mouillant la cornée.

5° ÉTAT DE LA SCLÉROTIQUE. TAGHE NOIRE. — Quelques heures après la mort, la sclérotique change de couleur. De blanche qu'elle était, elle devient jaunâtre et d'autant plus rapidement que les paupières restent ouvertes.

Plus tard, cette coloration jaunâtre s'accentue davantage en un point particulier de la selérotique, situé ordinairement à la partie externe et tout près de la cornée, devient foncée et finalement

se transforme en une tache de teinte bleuâtre, tirant sur le noir.

C'est ce que Sommer désigne sous le nom de tache noire de la sclérotique (livor scleroticæ ingrescens). Ce serait là un phénomène de dessiccation, qui s’observe surtout chez les personnes qui meurent les paupières entr'ouvertes. On peut en retarder l'apparition en humectant l'œil et en le tenant clos.

Larcher, qui a étudié ce phénomène avec beaucoup de soin, y voit un signe important de la mort.

Pour cet auteur, on verrait d'abord apparaître une tache bleuâtre très peu marquée, qui s'étendrait dans la suite en devenant plus foncée. Elle serait alors noire, ovalaire ou plus ou moins ronde, quelquefois triangulaire à base cornéenne. Son siège de prédilection est le côté externe de l'œil; un peu plus tard, on verrait également du côté interne une tache identique mais moins nette : à la longue, les deux taches auraient de la tendance à se rapprocher en formant une ellipse à convexité inférieure. D’après Larcher, les lividités de la peau précéderaient quelquefois l'apparition de cette tache ; assez souvent elles apparaîtraient avec elles, et la plupart du temps se montreraient beaucoup plus tard. Ce qu'il y à de certain, c'est que la tache noire apparait peu de temps après la mort et précède généralement la coloration verdâtre de l'abdomen. Il paraît d’ailleurs que ce fait est connu du public, et les chasseurs comme les cuisi-

niers jugeraient, par l’état de l’œil, de la fraicheur du poisson ou du gibier. La rapidité avec laquelle se développe cette tache est variable: chez les enfants, chez ceux qui succombent à une fièvre typhoïde, chez les phtisiques, l’apparition serait assez rapide; une température chaude en activerait aussi le développement.

Pour Larcher, cette tache serait due à l’imbibition. cadavérique. La coloration bleu foncé proviendrait du pigment choroïdien : la choroïde, devenue transparente, laisserait voir le pigment choroïdien (Müller.) Sommer, au contraire, en trouve l'explication dans la dessiccation pure et simple de la selérotique ; et la preuve qu'il en est ainsi, c’est le siège particulier de la tache qui ne se développe que dans les parties du globe exposées à l’air.

La partie du globe oculaire recouverte par les paupières reste blanche. De plus, Müller a observé, sur une trentaine de cadavres, que cette tache apparaissait plus intense au côté externe de l'un des deux yeux. Il donne de ce fait l'explication suivante. En général, le cadavre a la tête inclinée à droite ou à gauche : il y a donc un œil placé plus haut que l’autre. Comme les liquides s'écoulent toujours de la partie la plus élevée à la partie la plus déclive, l'œil le plus élevé perdra plus rapidement les liquides qui imbibent les tissus, et le côté externe de cet œil se desséchera le premicr. En découvrant ou en cachant telle ou telle partie de la conjonctive, Müller serait parvenu à en faire varier le siège : ainsi, par une incision des paupières perpendiculaire à leur bord libre, il a obtenu une tache noire scléroticale en forme de croix. En renversant le globe de l'œil de façon à cacher complètement la cornée, il a obtenu sur la partie de la sclérotique exposée à l'air une tache noirâtre absolument identique à celle qui se forme à la limite de la cornée. De son côté, Feltz, en 1870, a fait des expériences sur l'inflammation de la cornée et a démontré que le trouble de la cornée, au niveau de

son point d'insertion avec la sclérotique, n’était point le résultat d’un phénomène vital : il se produisait quelques heures seulement après la mort et dépendait d’un dessèchement de ces parties : jamais, 1l n’a rencontré la moindre altération histologique.

Le développement de ce signe peut se produire aussi pendant l’agonie ; on l’a constaté également dans la période ultime du choléra. Blain aurait observé sur les sclérotiques des cholériques de petites taches noires. Duchaussoy, de son côté, distingue deux espèces de taches : les unes ne sont que des ecchymoses sous-Conjonctivales, les autres sont produites par le desséchement de la sclérotique, qui permet de voir le pigment choroïdien ou le laisse transsuder. On peut faire disparaître ces taches en rendant à la selérotique son humidité ordinaire, Une putréfaction avancée, d’après Sommer, hâte la disparition de cette tache. Quoi qu'il en soit, la tache noire de la sclérotique est un des bons signes de la mort, mais il faut les distinguer des taches pétéchiales et s'assurer qu’un état morbide n’a pas pu les produire.

Go PERTE DE L'ÉCLAT DE L'OEIL ET DE LA TRANSPARENCE DES MILIEUX. — Après la mort, l'œil perd son éclat « Constans est observatio morientiwm oculos suwm amittere splendorem » (Haller). La cornée, l'humeur aqueuse, le cristallin, l'humeur vitrée, deviennent moins transparents. Cela est dù à l’altération des surfaces et des milieux et aussi à l'arrêt subit de la circulation et à l’affaissement qui en résulte. Le pouvoir réflecteur de l’œil est de ce chef diminué, ce que démontre l'épreuve des trois images décrite par Purkinje et Sanson. Legrand, qui a appliqué l'épreuve des trois images au diagnostic de la mort, à remarqué que les images sont déjà moins nettes aussitôt après la mort. La troisième image disparaitrait La première, puis la seconde ; il aurait même vu une des images postérieures, parfois les deux, disparaître pendant l’agonie.

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