‹ Idylle nuptialeChapitre 3 sur 6 · GILBERT · texte numérisé non relu

GILBERT

Elle resta atterrée.

— Que dit ton mari ?

La gorge sèche, elle répondit avec effort:

— Il ne revient pas encore.

— Où est-il en ce moment?

— A l'Abbaye auxEliges...

— Ah ! bien, il n'est pas loin et ne tardera pas. Un tumulte de pensées, de regrets, de craintes

assiégeait la tête douloureuse de Jacqueline. C'était donc là que devait aboutir la grande passion dont le murmure l'avait bercée dans une douceur de rêve pendant des semaines. Et combien elle s'était montrée ingrate ! Elle le savait maintenant, elle savait aussi combien, sans se rendre compte, elle avait trouvé agréable, simple et naturel d'être aimée. Et combien elle avait été injuste, déloyale quand, charmée par

celte musique d'amour si douce à ses oreilles, elle en avait, sans remords, accompagné son rêve lointain, l'amant idéal, imaginaire; combien imprudente et folle et aveuglée elle avait été ! Elle savait maintenant, au seuil de l'abandon où elle devait se consumer désormais, qu'elle aurait pu être heureuse près de Gilbert et que c'était son œuvre fatale d'avoir rebuté, découragé, blessé à fond ce cœur si naïvement et grandement épris. Le malheur était-il sans appel ? Elle avait pensé plusieurs fois à mettre la bonne et compatissante Manon dans sa confidence. Mais Gilbert lui avait intimé la défense formelle de parler de lui à personne ni de leur attitude réciproque jusqu'à ce qu'il se fût arrêté à une résolution définitive. Une vague espérance, toujours déçue, lui avait conseillé cette mesure de silence prudent. Jacqueline s'y était soumise scrupuleusement, trouvant une douceur inattendue à cette entière soumission. Ce secret gardé à deux, si déchirant qu'il fût, était un lien entre eux et lui devenait sacré. Maintenant que cette résolution, menace suspendue sur sa tête, était prise, allait s'accomplir, elle était déliée du silence sans doute et pourrait faire intervenir Manon... A quoi bon, s'il ne l'aimait plus? Ses perplexités furent troublées par l'entrée de M de Galesnes, qui s'informa en quelques mots brusques de l'état de sa femme, puis, sans attendre la réponse, il se tourna vers Jacqueline :

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— Gilbert t'a envoyé un message; revient-il ou ne revient-il pas? Qu'est-ce que c'est que ces affaires dont il prend prétexte pour s'en aller je ne sais oii? Il devait être ici ce matin pour conclure marché avec le couvreur, personne ! On l'attend pour le diner, son couvert mis, le repas commandé en son honneur, personne! Cela devient fastidieux. Qu'est-ce qu'il t'écrit?

Tl était de fort mauvaise humeur, les toitures de la Tour ayant beaucoup souffert des dernières tourmentes et de l'infiltration des neiges, il avait compté sur son gendre pour les réparations.

— C'est un peu votre affaire, après tout, puisque le domaine vous appartiendra finalement.

Gilbert avait acquiescé distraitement, comme il faisait toujours, mais l'idée incrustée dans la cervelle dure de son beau-père s'était vite envolée de son esprit comme s'envolait tout ce qui n'était pas son douloureux amour. Il avait oublié le couvreur. Jacquehne répondit :

— Il m'écrit qu'il ne peut revenir encore: sa mère est malade.

— Sa mère ? Eh bien, elle a deux autres fils. Je pense que Gilbert n'est pas indispensable pour mettre à la diète cette vieille toquée.

— Mon père, il est juge de son devoir.

— Le devoir d'un mari est d'être avec sa femme.

Est-ce que votre mère n'est pas malade aussi? Et elle n'a que vous pour la soigner.

Un peu émue, elle répliqua :

— Gilbert a été fort généreux de me laisser jusqu'à ce jour près de ma mère, bien d'autres à sa place ne l'auraient pas permis !

Avec embarras, elle ajouta:

— Il m'autorise même à rester encore, tant que ce sera nécessaire.

M. de Galesnes ricana:

— Fort bien! Vous, ici; lui, là-bas I Drôle de ménage, ma parole ! C'est-à-dire qu'il s'imagine vous laisser pour compte à votre famille et vivre à sa guise chez lui ou ailleurs I

— Mon père !

— Ma fille, clama M. de Galesnes, je n'entends rien à tous ces micmacs et cela me déplaît. Veuillez dire à votre mari que je le prie de revenir près de sa femme ou de l'emmener chez lui. Que diable 1

— Si vous me chassez, mon père...

il frappa du pied avec colère:

— Qui parle de ça? Chasser... « Vous me chassez ! » Morbleu! Voulez- vous me faire perdre tout sang-froid. Je ne hais rien tant que l'exagération et le mélodrame. Je ne suis point un père dénaturé, quoi qu'en puisse penser votre sotte cervelle empestée de roman, et bien qu'il soit de mode dans ma

famille et partout de me faire passer pour un Harpagon, je ne suis point avare au point de refuser de vous héberger, vous, votre mari et vos enfants, quand vous en aurez. Vous le savez bien? Ce que vous devez savoir aussi, c'est que je suis un homme de bon sens, un homme de la vieille école pour qui la famille forme un tout compact, père, mère, enfants, un être de raison uni, et fort parce qu'il est uni. De mon temps, les goûts, les sentiments, les intérêts de la femme étaient subordonnés à l'autorité du chef de ftimille, on ne voyait pas des époux en quelques semaines s'en aller, l'un à droite, l'autre à gauche, au gré de leur caprice, ou de prétendus devoirs substitués au seul et vrai devoir qui est de fonder le foyer de famille. Eh bien, je vous le déclare, je ne me prêterai jamais à la dissolution de l'antique, sainte et vénérable institution du mariage. Si votre mari ne se plaît pas chez moi, votre devoir à vous est de le suivre. Vous ne trouverez en moi aucun encouragement à la désobéissance.

— Gilbert ne m'a pas demandé de le suivre, au contraire.

— Comment « au contraire »? Que voulez-vous dire avec cet « au contraire »?

Le courage lui manqua pour avouer la vérité.

— Je veux dire qu'il sait, comme vous le déclariez tout à l'heure, que maman a besoin de moi encore.

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— Qu'il revienne alors prendre sa part dans le devoir commun !

Elle insista :

— Si, cependant, il est nécessaire à l'Abbaye, comme je le suis ici...

— Bêtises! Prétextes que tout cela! Ridicules sornettes qui cachent quelque bouderie grotesque. Je ne suis pas dupe, morbleu!... Je ne supporterai pas vos bizarreries et vos excentricités... Je veux que chacun soit à sa place et s'y tienne correctement,.. Me prenez- vous pour un Géronte facile à berner?... Vous imaginez-vous que je n'ai pas vu vos mines et vos contre-mines à tous les deux?... Qu'est-ce que c'est que tout ça?... Qu'est-ce que cela signifie? Y a-t-il en vous quelque chose qui déplaise à votre mari? Qu'il le dise et vous réforme selon son goût ; c'est son droit et il me trouvera prêt à le soutenir... Mettez- vous bien dans la tête, vous, que votre unique devoir est de lui complaire en tout... en tout, vous entendez?

Jacqueline suffoquait de tristesse et de honte; la brutale intervention de son père dans le drame intime, dont le mystère lui était sacré, froissait ses plus secrètes pudeurs. Elle baissait la tête, ne trouvant rien à répondre; elle s'était mariée sans amour et n'avait pas su mentir ni jouer la

comédie de l'amour. C'était tout son crime ! Elle en eût fait l'aveu et bravé les cruels sarcasmes qu'elle se fût attirés, si elle n'avait craint quelque démarche de son père près de Gilbert, la leçon qu'il se croirait en droit de lui faire; elle en frémissait de peur et de confusion. Dans ce désarroi de sa volonté, l'incertitude de son propre désir et du parti qu'elle devait prendre, elle s'accrocha à l'idée de gagner du temps. Avec une douceur très humble, laissant soupçonner quelque mésintelligence passagère, elle supplia son père de lui accorder un délai de quelques jours pour s'assurer des intentions de son mari:

— Ce qu'il voudra, je le ferai... S'il désire que j'aille le rejoindre, j'irai aussitôt, je vous le jure... Je vous demanderai alors de permettre à Manon de venir prendre ma place près de maman jusqu'à son complet rétablissement.

11 consenlit:

— Voilà qui est à peu près raisonnable : arrangez vos affaires entre vous sans que je m'en mêle, c'est ce qu'il y a de mieux. J'ai le propos un peu rude et je ne tiens pas à blesser Arradon! Mais réfléchissez bien à tout ce que je vous ai dit et ne vous imaginez pas qu'on puisse impunément se moquer de moi... C'est trop déjà que la mauvaise conduite d'une de mes filles ait com-

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promis l'iionncur de mon nom; je ne souffrirai pas que l'autre me traîne avec elle dans le ridicule... Tenez-vous-le pour dit, je ne le souffrirai pas I

Quand après cette mercuriale, il se fut éloigné, madame de Galesnes, qui avait écouté en silence, appela sa fille:

— ïu as donc à te plaindre de Gilbert, ma pauvre petite? Que cela me fait de peine!... Je l'aimais tant déjà I

Jacqueline se força de sourire.

— Ce n'est rien, chère maman, une petite querelle sans importance, j'espère... Ne vous tourmentez pas!... Vous voilà tout agitée et fiévreuse...

— Que te reproche-t-il donc, ma pauvre fille?

— Il me reproche... de vous aimer plus que lui.

— Oh ! ce n'est pas sérieux. Il faut le rassurer. Quand le soir, après la journée, madame de

Galesnes s'endormit dans le grand lit à baldaquin, sous l'ombre des rideaux de toile perse aux tons flétris, où la lueur vacillante d'une veilleuse promenait des ombres qui semblaient s'agiter dans une danse bizarre, quand la respiration apaisée de la convalescente troubla seul le silence nocturne, Jacqueline, assise sur la couchette dressée pour elle chaque soir près du lit de sa mère, les mains jointes dans une infinie détresse, se demanda ce qu'elle devait faire? Une fois de plus, elle se répéta mot

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à mot le froid billet de Gilbert inscrit dans sa mémoire en traits flamboyants; impossible de se faire illusion, il ne la réclamait ni ne la désirait : c'était un congé poli, mais un congé! Devait-elle, au risque des conséquences et du courroux paternel, accepter la rupture? Devait-elle, au contraire, humilier sa fierté, tenter une réconciliation? (l'était son devoir, elle le savait; son père venait de le lui rappeler durement, et dans le fond le plus secret de son âme, une voix éloquente et confuse défendait la cause du devoir, y inclinait sa volonté. Mais comment agir ? 11 lui semblait bien, en ce moment de pénible anxiété, qu'il lui suffirait de laisser parler ses lèvres qui trouveraient d'elles-mêmes les paroles nécessaires à la réconciliation. Menteuses paroles, lèvres menteuses, si elles ne s'inspiraient que de la lâcheté de son âme, de la basse appréhension de difficultés matérielles, mortifiantes, de l'ennui pressenti d'une vie découronnée d'espoir. Ah ! si quelqu'un avait pu lui crier: « Va donc!... tu l'aimes, il t'adore, laisse parler ingénument ton cœur enfin attendri, repentant, désabusé ! » Personne n'était là pour éclairer son inexpérience, pour lui apprendre que le scrupule d'être vraie l'empêchait de voir la vérité, que l'horreur d'être hypocrite et fausse paralysait un élan sincère de son cœur vers lui.

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Dès que le jour parut, elle se glissa sans bruit jusqu'au secrétaire de sa mère et non sans avoir déchiré et recommencé plusieurs fois sa lettre, elle écrivit ;

« Mon cher Gilbert, j'ai appris avec peine l'indisposition de madame Arradon, et je comprends votre désir de rester auprès d'elle comme vous avez compris le mien en une circonstance pareille. Grâce à Dieu, la santé de ma chère maman est de jour en jour meilleure et me permettra de vous rejoindre dès que vous le désirerez. Mon devoir, il me semble, est de partager les soins pieux qui vous occupent; j'ose ajouter que c'est aussi mon désir. Croyez, mon cher Gilbert, que j'ai à cœur d'être tous les jours de ma vie votre femme obéissante et fidèle.

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