A I< E C O N T F, DE L I S L
Comme la Mort, ta sœur, je te hais, ô Sommeil, Je te hais ! Dieu bâtard, dieu peureux du soleil.
Dieu .blême à l'aile diaphane.
Qui, de nuit surprends l'homme^ et, d'un traître baiser Sur son lit impuissant viens l'étendre et briser,
Mieux qu'une lâche courtisane !
IDYLLKS ET CHANSONS.
Hors d'ici! je veux vivre éveillé jusqu'au bout.
La nuit descend : eh bien! des flambeaux sont debout
Qui braveront le flot de l'ombre.
Je veux marcher, je veux penser, je veux vouloir, Que le manteau des bois soit vert ou qu'il soit noir,
Que la mer soit luisante ou sombre !
Mieux vaut cerce, un ciel bleu grand ouvert, plein d'oiseaux, La course à pas hardis, au bruit des belles eaux.
Parmi les vastes paysages^, Car le jour sur la lèvre éveille les chansons, Et le soleil actif, qui mûrit les moissons.
Allume au cœur les grands courages.
La nuit mystérieuse a pourtant ses douceurs;
La femme aux longs baisers s'y livre sans frayeurs
Dans l'ombre indulgente enlacée.
Les livres confiants y parlent de plus près. C'est l'heure où l'on surprend en ses détours secrets
Le pas fuyant de sa pensée.
Donc, Sommeil, hors d'ici, misérable charmeur ! Voici, pour te chasser, la troupe en belle humeur
De tous mes amis rassemblée, Qui, la main sur la lyre et ceints, de pampres verts, Te poursuivront, d'un cri viril, jusqu'aux enfers,
Ainsi qu'une larve affolée !
Tous jeunes, tous joyeux, sans trêve, à pleine voix. Nous chanterons Bacchus et Cypris à la fois,
£t les notes effarouchées Sur le tambour ronflant et le sistre argentin Bruiront, comme aux flancs des buissons, le matin.
Moineaux et guêpes dénichées.
Vingt filles de Milet bondiront, les seins nus. L'œil en flamme, et leurs bras robustes et charnus
Nargueront ta langueur oisive, Car les mortels sont prêts pour l'immortalité Quand la muse céleste et la sainte beauté
Enivrent l'heure fugitive.
Non, non, je ne suis las de rien, même des pleurs. Mieux que la joie encor, les sublimes douleurs
Font vibrer une âme sonore :
La passion qui meurt fleurit en souvenir^, Et sur le présent noir tressaille l'avenir
Comme, aux cimes des flots, l'aurore.
Assez d'autres, hélas! brisés, morts à l'espoir. Implorent, 6 Sommeil, la halte avant le soir.
Ceux-là, couvre-les de ton aile, Sois de fer pour les sots, et de plomb pour les fous. A l'œil endolori de la mère à genoux
Sois plus léger que l'hirondelle.
Dans les froids galetas, dans les antres affreux Va, répands-toi, n'oublie aucun des malheureux
Qu'oublia l'inique Fortune; Par les libres sentiers du rêve emporte-les, Dans la musique, au fond des splendides palais
Iliuminés du clair de lune.
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La besogne est honnêce et pourra t'occuper. Mais quel plaisir honteux sens-tu donc à frapper
Ceux qui dédaignent tes mensonges.
Qui cheminent en paix sur la terre, escortés Par des bonheurs vivants, par des réalités
Plus enivrantes que tes songes?
Dans leurs élans, pourquoi briser les pieds nerveux Du mâle adolescent qui, sous ses longs cheveux,
Magnifique, prompt aux caresses, Rougit avec les fleurs, chante avec les roseaux. Prodigue ses baisers à la brise, aux oiseaux.
Courriers trop lents de ses tendresses?
Pitié pour le penseur ! pitié pour les amants! Epargne la langueur des longs chuchotements
Etouffés aux plis blancs des voiles ; Respecte l'astronome à son poste, qui suit De ses désirs pieux au temple de la Nuit
La procession des étoiles ;
io(5 IDYLLKS ET CHANSONS.
Au pocce attentif, sur son œuvre penché, Ne vole pas, brutal, son vers effarouché,
Le mot qu'il guette, qu'il va prendre, Mais laisse à larges flots, sans briser le courant, Son esprit débordé comme un libre torrent
Vers l'horizon fuir et s'étendre.
Ah! que te font à toi, travail, génie, amours?" Les dieux ne sont-ils pas durs, aveugles et sourds?
N'es-tu pas leur digne complice?
Tout homme, au soir venu, n'est plus qu'un être las Qui sur le sol aride ou le doux matelas.
Riche ou gueux, tombe à ton caprice.
Si haut que soit le cœur, si beau que soit le nom, Socrate ou Phidias, Périclcs ou Zenon,
Sont pareils au stupide ilote; Sous l'ignoble fatigue on les voit s'affaisser Lourdement, comme on voit dans le sable enfoncer
L'épave que le vent ballotte.
Tout s'éneint, tout se tait alors sous ces grands fronts, Séjours accoutumés des pensers vifs et prompts
Et des méditations graves; Tels ces nobles palais vidés par les exils Que souillent en passant l'ivrogne et les chiens vils
Sans éveiller un cri d'esclaves.
En eux rien ne vit plus de ce qui fit vers eux Monter le cri d'amour des peuples généreux,
Sonner les bouches de la gloire; A peine la lueur d'un rêve sans raison, Etincelle furtive aux cendres du tison,
Traverse un instant leur nuit noire.
Vainement le sang roule encor dans leurs vaisseaux Son cours brutal ressemble à la chute des eaux
Qui d'un poids lent suivent leur pente; Eux ne s'en doutent plus, eux ne l'entendent pas. Pas plus qu'un dur sapin n'écoute dans ses bras
Marcher la sève indifférente.
io8 IDYLLKS ET CHANSONS.
La Mort est-elle pire, ô perfide Sommeil }
A l'homme vigoureux qu'importe un court réveil
Chargé d'angoisse et d'épouvante?
Ce qui fut peut durer. Ce repos hébété Serait-il le seul bien que l'enfer redouté
Réserve à l'âme impatiente }
Et la Mort un sommeil plus long, plus dur, plus noir, L'anéantissement, cette fois sans espoir,
Dans l'immobilité stérile?
Ah! Dieux toujours cachés, vous m'auriez donc menti, Quand je vous saluais, de mon néant sorti, Vivace et triomphante argile!
Vous m'auriez donc menti quand vous m'avez crié : « Marche sous le dais bleu par nos mains déplié,
La tète haute, les pieds fermes.
Tout t'appartient, la terre auguste qui nourrit. Et la mer qui voyage et le feu qui guérit,
Et le vent qui sème les germes.
Tout t'apparcient : l'amour ardent et douloureux, Par qui l'homme est le frère et le rival des Dieux,
Le rêve fécond, sans limite, Et la noble raison qui juge le hasard. Qui pèse, sans trembler, de son vaste regard
L'univers bruyant qui s'agite! «
Oui, vous m'avez menti, s'il est vrai que demain Mon être tout entier aux poudres du chemin
Doit se mêler et se confondre.
Et si tous mes amours, mes haines, mes douleurs, Ne servent qu'à nourrir des gazons et des fleurs
Qu'un bétail stupide ira tondre !
Ah! mieux valent cent fois tous les feux des enfers, Ces supplices sans noms, ces crochets et ces fers,
Terreurs du poète en démence !
Si j'ai, sans le savoir, trahi d'antiques lois. Qu'on me montre mon crime et mon juge à la fois :
J'accepte en homme la sentence;
IDYLLKS ET CHANSONS.
Ec j'attends le bourreau sans résister, pourvu Que je vive parmi mon supplice imprévu,
Et que je pleure, et que je souffre ! Ce que je ne veux pas, qui me fait honte et peur, C'est l'éternel oubli, c'est la morne torpeur
Des rocs gisant au fond du gouffre !
Je ne veux pas, je ne veux pas... O volonté Frêle et tremblante, hélas ! que la fatalité
Ecrase comme un feu d'écorce!
Je neveux pas dormir non plus... Et mes yeux lourds Malgré moi sont fermés. Sur mon lit, sans secours,
Je tombe, écoutant fuir ma force.
Oui. te voilà mon maître, ô Sommeil, tout à fait! Oui. d'un seul bond tu peux m'emporter, s'il te plaît.
Aux bras de la Mort inféconde!
Mais ma voix qui s'éteint te poursuivra là-haut! Si je n'en reviens pas, voici mon dernier mot :
« O Dieux qui planez sur le monde.
Soyez maudits ! O Dieux qui n'avez su pétrir Dans le sable éveillé l'homme prompt à souffrir
Que pour lui reprendre vos flammes ; Au nom de tant de pleurs stérilement versés Par les espoirs déçus et les doutes lassés, Soyez maudits, 6 Dieux infâmes ! »