LES PIGEONS DE SAINT-MARC
Sur le blanc parvis où Venise Vit Barberousse le païen Baiser de sa lèvre soumise Le pied nu d'un moine italien.
Aujourd'hui rendez-vous des filles, Des portefaix, des désœuvrés, Des soldats pâles, sans familles, Qui fument dans un coin serrés.
Comme aux jours de la gloire antique, Quand midi sonne et qu'ils ont faim, Les pigeons de la République Descendent picorer leur grain.
Gras, luisants dans leur robe bleue, Comme des reliques d'autels, Ces mendiants traînent la queue Avec des dédains d'immortels.
Ils mangent! Les palais splendides Sont là pour abriter leurs nids ; Peu leur importe s'ils sont vides Et si les maîtres sont bannis.
Ils mangent! Nul joug ne leur pèse.
Sous les becs de l'aigle sanglant Un pigeon sensé couve à l'aise ] Comme aux pieds du lion volant.