‹ Idylles et chansonsChapitre 46 sur 55 · DOULEURS · texte numérisé non relu

DOULEURS

C'est un homme. A vieillir, on devient calme et fort. Vous ne monterez plus vers ses yeux immobiles, Larmes des doux enfants et des femmes fragiles, Bonnes larmes, par qui toute angoisse s'endort !

Quand l'âme est bien trempée, elle n'a plus d'issue. Les combats, en champ clos, s'y livrent corps à corps. En silence, d'un coup, sans rien perdre au dehors, Il faut que la douleur y cède ou qu'elle tue !

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Quand le lion, doré du reflet des grands sables, Dans le cachot infect qui roule sur les flots, A secoué longtemps ses chaînes misérables Sous l'insulte et le fouet des lâches matelots.

Et qu'il débarque enfin sur l'aS'reux quai de pierres. Parmi des portefaix, des tonneaux, du haillon. Des grouillements chétifs d'enfants nus et de mères Mendiant, au ciel froid, l'aumône d'un rayon.

Avec terreur flairant Tair glacé qui l'éveille, En sursaut, de sa queue ébranlant ses barreaux. Il se dresse, agitant sa crinière vermeille : La foule s'épouvante au bruit de ses naseaux.

Il marche, il marche en long dans sa cage, il regarde Partout des murs fangeux étouffent l'horizon. L'aurore sans chaleur, languissante et blafarde. Fume comme une lampe au clou d'une prison :

C'est l'atroce laideur, la laideur sans lumière. Le captif a compris la lâcheté du sort, La révolte impuissante, et que sa force altière N'a plus qu'à se courber du côté de la mort.

De son mépris royal couvrant cette cohue, Il bâille alors, il fronce un sourcil irrité. Et, sans daigner rugir, sur sa patte velue Pose sa tccc lourde avec tranquillité.

Clôt les yeux, puis contemple au fond de sa mémoire, Avant de s'endormir, ses royaumes perdus. Au pied des hauts palmiers les chameaux étendus, La source où les ibis après lui venaient boire,

Et la fraîche caverne où hurlaient ses amours. Et, dans la liberté de l'horizon immense. Sur le désert qui brûle, écrasé de silence, Son fier soleil qui monte et s'élargit toujours !

Quand le destin brutal nous jette sur la vie, Au lamentable aspect de ses réalités.

Grand lion, qui de nous n'a pas eu cette envie De clore, ainsi que toi, ses yeux épouvantés?-

Qui de nous^ comme toi, s'enfermant dans son rêve. N'attendrait volontiers dans la paix du sommeil Que ce drame insensé se transforme ou s'achever* Va, tu n'es pas le seul à pleurer ton soleil!

Sur ce vieux globe use p.ir les vents et la pluie, Squelette mal vêtu de ses bois un jour verts. Nous aussi, nous traînons notre exil qui s'ennuie Entre un été furtif et d'éternels hivers ;

Altérés, plus que toi, de clartés et d'espace. L'œil inquiet, le sang fouetté d'acres ardeurs. Lourdement, nous tournons dans notre prison basse, Les pieds pris dans la chaîne et la pensée ailleurs.

Rien, rien autour de nous n'est fait à la mesure De ces grands souvenirs qui vivent sous nos fronts : Quel ciel est assez clair, quelle onde est assez pure.^ L'amour, sans les remplir, coule en nos cœurs profonds.

Et nous crions sans cesse : « Où donc, où donc est-elle. Cette patrie, hélas! d'où nous sommes venus. Nourrissons arrachés trop tût de la mamelle, Pèlc-méle jetés sur des rocs inconnus.- >>

Combien de temps, voguant au milieu des étoiles, Le navire divin qui portait les captifs Dans l'azur sans limite a-t-il gonflé ses voiles, Avant de s'amarrer à ces pauvres récifs?

Le voyage a duré bien des siècles sans doute, Car l'homme, au débarquer, était devenu vieux, Et déjà, dans le fond de son âme en déroute. L'oubli montant couvrait la figure des dieux.

Vainement il s'obstine à fouiller sa mémoire^ Fange épaisse où l'avare a perdu tout son or, La nuit qui l'enveloppe est chaque jour plus noire. Rien ne luit à ses yeux de l'antique trésor.

Qu'importe? II. cherche encore, il cherchera sans trêve Ce rivage confus qu'il ne peut deviner. Car toutes ses douleurs s'endorment dans son rêve, Quand son rêve lui dit qu'on y peut retourner.

Pans, 1864.

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